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Cet article vous est proposé par : Alwaïd La Trilogie Gaïa
Acte
III – La chevauchée des Amazones
Nu au sommet d’une colline,
imbibé des rayons solaires du matin et bercé d’exhalaisons forestières, Altaïr
respirait les parfums de Gaïa. Le vent chantait dans les feuilles, les oiseaux
s’improvisaient musiciens, tout était paisible. Un loup attira l’attention
d’Altaïr. Il traversait la forêt d’un pas léger et inaudible. La grâce de sa
présence ne se révélait qu’aux attentifs, à ceux qui savent contempler sans un
mot. Dans une telle paix, le fauve s’allongea parmi les herbes hautes baignées
de soleil. Etait-ce son odeur aux
senteurs de fleurs ? Etait-ce l’éclat de son pelage ? Une abeille s’y
sentit attirée, sûre d’y découvrir un nectar succulent. Mais lorsqu’elle se
posa sur le loup, celui-ci la chassa d’un coup de queue. Dans la frayeur de
cette agression, l’abeille se défendit en pointant son dard vers la peau de la
bête. Piqué, le loup hurla sa torture soudaine. Son corps s’embrasa avant de se
consumer dans des cris immortalisés de douleur. Altaïr voulut accourir afin de
le secourir mais il était déjà trop tard. Fuyant les flammes,
l’abeille s’envola dans la direction d’Altaïr. L’Indien décocha instantanément
une flèche qui trancha l’insecte en deux puis termina sa course dans une ruche.
Des centaines d’abeilles excitées s’en échappèrent alors pour voler vers
l’agresseur. Il se mit à fuir, effort bien vain devant la vitesse des abeilles
portées par le vent. Des dizaines de dards empoisonnés s’enfoncèrent en ses
chairs et le corps de l’Indien s’enflamma comme de la paille. Altaïr s’éveilla en
sursaut, couvert de transpiration. Un instant s’écoula avant qu’il ne réalise
son éveil. Quel étrange cauchemar… La lune dormait encore.
Altaïr décida de parcourir le cimetière afin de mémoriser son onirisme,
cependant comme à chacune de ses errances il se laissait absorber par le
présent. Il ne comprenait toujours pas ce phénomène : bien que même les
tombes aient été balayées par le déluge de Poséidon, des feux follets
s’échappaient de Gaïa. Comment cela était-il possible sans corps en son
sein ? Altaïr remarqua une lueur
inhabituelle. Elle brûlait d’une aura blanche et chaleureuse. L’Indien s’assit
non loin dans le but de contempler cette nouvelle surprise de la Terre. Peu à
peu la somnolence le gagna, si bien qu’il se trouvait à mi-chemin entre rêve et
réalité. Le feu follet grandit alors, et parmi son rayonnement se discerna la
silhouette de Myrddin. - Maître ! se réjouit
l’apprenti. - Altaïr… En épargnant
l’abeille, la ruche t’aurait-elle attaqué ? Et en tuant l’abeille avant
qu’elle atteigne le loup, combien de vies aurais-tu épargné ? Ces
questions se résument en une seule : « décocheras-tu ta
flèche ? » Le feu follet commença à se
résorber. Avant sa disparition, l’élève lança : - Maître, où
êtes-vous ? - Avec toi, Altaïr,
répondit le saint dans un dernier sourire. L’obscurité reprit ses
droits autour de l’Indien. La lune ne tarderait plus à se lever. Altaïr se
rendit au bord du précipice où la vue dominait le Sanctuaire. Tout était si
calme depuis le repos de l’hécatonchire Briarée. Seules les clameurs de l’armée
recouvraient la quiétude. A la tête de quarante mille
hommes, Tito commandait d’une poigne d’argent. De nombreux partisans d’Adolf
avaient tenté de s’opposer à leur nouveau chef ; à chacun le spectre du
Lynx avait tranché la carotide, là où l’hémorragie ne provoque aucune douleur
et où l’engourdissement mène rapidement à la mort. Depuis, tous le craignaient
et l’adulaient d’autant plus. Les ordres de Tito ne souffraient aucune
critique, ses mots faisaient loi. Comme à chaque levé de
lune, l’entraînement collectif prenait fin. Tito désignait alors les vingt
guerriers les plus mauvais au combat. Il tuait les dix derniers sans
sourciller, quant aux dix autres, il les obligeait à se battre jusqu’à ce qu’un
seul survive et soit épargné. Cette technique de sélection s’avérait
particulièrement efficace à motiver les soldats, ainsi les anciens fermiers,
comptables, chanteurs, présidents et la myriade d’origines sociales et
géographiques des hommes s’affrontaient telles des bêtes malhabiles. Ils
tentaient tous les coups bas pour prendre le dessus et démontrer leur
compétence et leur force, leur ruse et leur détachement de toute pitié.
Etrangement, quelques jours avaient suffi aux combattants pour apprécier l’opportunité
de revenir de la sorte à leurs instincts primaires. Bien vite l’armée de Tito
acquit une force de frappe surhumaine. Les dix-neuf morts quotidiens n’étaient
plus les gringalets ou les lâches mais des hommes forts et agressifs dont le
seul tort était d’avoir eu un instant de faiblesse au moment où Tito regardait.
Une fois les cadavres
donnés à Briarée, Tito faisait généralement un discours. Soit il relatait en
détail les atouts et faiblesses de guerres historiques, soit il commentait ses
entraînements. Lorsqu’il parlait, aucune voix ne s’élevait. Personne n’aurait
risqué un chuchotement car ils savaient le Lynx impitoyable. « Chaque jour vous
comprenez un peu mieux que vous n’êtes rien. Ceux qui tombent sont oubliés,
leurs corps et leurs mémoires disparaissent de vos pensées, et tel sera encore
le sort de centaines d’entre vous. Pourtant ils ne seront pas les plus
malheureux. Lors de la guerre à venir, combien d’entre vous agoniseront au sol,
les membres cassés ou arrachés, le visage défiguré et les entrailles
visibles ? C’est cela qui nous attend. N’espérez aucune pitié, ne vous
attendez à aucune grâce. La victoire ne sera acquise qu’à la disparition totale
de l’un des camps. Vous êtes encore faibles, loin d’être éveillés aux prémisses
du cosmos, pourtant rappelez-vous toujours qu’un homme seul peut faire la
différence. Ne réfrénez rien de vos pulsions ni de vos réflexions lors des
entraînements, car peut-être inspirés vous rapprocherez-vous du statut de
chevalier. S’il y a des saints parmi vous, il est temps qu’ils se
dévoilent. » *** Tels des cerfs sur une
plaine, des filets de brume glissaient sur les murailles du Sanctuaire. Les
saphirs y jetaient leur lumière en réponse à la lune. Briarée dormait d’un
sommeil profond ; ses rares têtes éveillées parcouraient l’espace
jusqu’aux esprits de Cottos et Gygès avec qui il dialoguait à distance. Face à un spectacle d’une
telle tranquillité, Drannoc se surprit à apprécier. Ce calme lui procurait un
sentiment de paix dont il découvrait le confort. Jusqu’à ce qu’une flèche vint
se ficher dans sa gorge. Son corps le brûla de l’intérieur, il cracha quelques
sons d’agonie puis s’affala au sol, mort. Dès lors deux flèches s’élevèrent
depuis la plaine pour atteindre sur les remparts autant de gardes qui virent
leurs armures transpercées. Les pointes des flèches s’ouvrirent dans leurs
corps, firent pression et ils se retrouvèrent attirés contre les créneaux, sans
vie. Ces poids morts permirent aux assaillants de se hisser le long des
ficelles accrochées aux flèches. Avec l’agilité de chats, Penthésilée et Smyrna
prenaient d’assaut le royaume d’Hadès. Au sommet des murailles,
elles basculèrent les ficelles vers l’intérieur du Sanctuaire puis s’y
laissèrent glisser jusqu’au sol. Despoena les y attendait, un sourire d’accueil
sur le visage. Comme prévu, l’écuyère avait amené trois chevaux dont les sabots
couverts d’une paille épaisse assuraient un déplacement silencieux. D’un bond
les amazones furent en selle. Elles lancèrent leurs montures au sein des ruelles,
là où seules des ombres muettes erraient sans but. Grâce aux cartes de
Despoena, les méandres du Sanctuaire leur étaient parfaitement connus, dont les
passages les plus discrets. Déjà les amazones anticipaient leur arrivée au
temple du Bélier. « Quelle
naïveté » pensa Lilith. Suffisamment haute pour n’être pas aperçue, la
Succube survolait les cavalières. « Qu’espèrent-elles trouver ici sinon la
mort ? » L’intuition d’Altaïr
l’avertit d’un danger. Il se précipita du cimetière aux ruelles et parvint à ressentir
la proximité d’une cavalcade. L’Indien sauta sur le toit d’une forge, dissimulé
derrière les exhalaisons brûlantes de l’atelier. L’arc tendu, la flèche
ajustée, il attendait les visiteurs imprévus. Lorsqu’il vit trois femmes
déboucher à quelques rues de lui, Eole fit danser les cheveux d’Altaïr, lui
signifiant que ses projectiles recevraient l’aide du vent. Pourtant Altaïr ne
tira pas. Rien ne lui donnait le droit d’être juge de la vie ou de la mort
d’autrui sans connaître ses motivations. Parmi les battements
incessants des djembés joués par les enfants, Bayer oublia le déséquilibre au
sein du royaume aussi vite qu’il l’avait ressenti. Sa leçon n’était pas
terminée et encore une fois les enfants le surprenaient par leur imagination,
par l’adaptabilité de leurs rythmes. Il ne s’inquiéta pas, imaginant Zeuxis
prendre plaisir à arrêter lui-même les intrus. Dévoué à la surveillance de
l’entraînement des soldats, Tito ne comptait pas se déranger pour une si faible
menace. Il se contenta de faire appel à Lilith dont il ressentait la proximité
avec les envahisseurs. - Tu t’occupes
d’eux ? envoya-t-il à l’esprit de Lilith. - D’elles, tu veux dire.
Oui, je peux faire ça pour toi, mais tu seras mon débiteur. Sans plus tergiverser,
alors que les amazones franchissaient la gorge de l’Acropole, Lilith ferma les
yeux. « Septième ciel ! » Despoena, fermant la
cavalcade derrière ses amies, se trouva arrachée de sa monture et emportée dans
une tornade. Elle s’élevait dans les airs avec une vitesse grisante. Ses chairs
soudain envahies de volupté se relaxèrent. Malgré sa frayeur, elle éprouvait du
plaisir, ce qui l’empêchait de résister à cette ascension si troublante. Depuis les cieux, le
Sanctuaire paraissait minuscule ; jusqu’où monterait-elle ainsi ?
Elle eut la réponse lorsque la tornade l’amena à deux doigts d’un spectre. Un
instant immobilisée dans les airs, Despoena appréhendait déjà la chute. Lilith
commenta simplement « Après l’apothéose, la chute. » De ses mains
jointes la Succube frappa Despoena sans retenir sa force. L’amazone propulsée à
terre s’encastra dans les pavés du Sanctuaire. Ses os éclatèrent sous l’impact,
sa tête se fracassa, il ne restait de Despoena qu’un corps désarticulé, figé
entre roche et sang dans une position impossible. Penthésilée et Smyrna
sentirent la mort de leur amie à l’instant où elles aperçurent quatre hoplites
devant le temple du Bélier. Les soldats se protégèrent derrière leur bouclier,
lance tendue dans l’espoir de transpercer les chevaux. Les cavalières ajustèrent
deux flèches sur leur arc et tirèrent simultanément. Leur synchronisation
parfaite dévoilait des années d’entraînement en commun. Penthésilée lâcha arc
et bride, tendit ses mains en direction des projectiles et prit de la sorte le
contrôle de leur vol. La lourdeur et la surprise des gardes les empêchèrent de
réagir à temps. Les flèches contournèrent les boucliers, changèrent leur cap
puis vinrent se ficher dans les corps des soldats. La naissance des flammes
accompagna celle de leurs hurlements. Ils s’effondrèrent, brûlés. Aux premières marches du
temple du Bélier, les amazones virent sur son toit le spectre de la Succube.
Elles s’attendaient à une attaque, pourtant elles purent entrer au sein du
temple sans entrave. « Voilà des femmes qui
n’ont pas froid aux yeux », pensa Lilith, décidée à ne plus les
poursuivre. « J’aime ça. Vous méritez bien d’aller un peu plus loin, au
moins jusqu’au Cancer. » Franchir le premier temple
grisa les amazones d’une victoire symbolique. La maison du Taureau ne présenta
pas plus de danger, ni celle du Cancer, malgré la nausée inspirée par
l’ambiance insalubre des lieux. Successivement, les temples inoccupés virent
les cavalières les traverser à bride abattue. La chevauchée pour gravir
la montagne leur laissa le temps de résumer la suite de leur plan, ainsi à la
vue du Parthénon, Smyrna prit de l’avance sur sa compagne. Elle se mit debout
sur la selle, et lorsque à son intonation le cheval stoppa soudainement devant
les portes du Parthénon, Smyrna propulsée força l’entrée d’un coup violent de
ses pieds joints. L’entrebâillement des portes correspondit exactement à
l’arrivée à pleine vitesse de Penthésilée qui pénétra ainsi dans le temple, arc
et flèches prêts à l’assaut. Elle distingua immédiatement un homme seul, sans
armure, paré de la robe du Grand Pope telle que décrite par Despoena. « Parfait, pensa
Penthésilée, autant éviter les intermédiaires. » Smyrna avait pensé de
même puisque déjà ses flèches dépassaient Penthésilée. Cette dernière tira à
son tour une flèche qui se divisa en dix projectiles meurtriers. Elle tendit
les mains pour contrôler les trajectoires de chacune des flèches et les guida
autour du Pope afin de les abattre simultanément de tous côtés. Il suffit à Shun d’invoquer
une bourrasque pour détourner les projectiles. Puis de son dos s’élancèrent les
chaînes de son armure d’Andromède qui se multiplièrent dans l’instant. Des
centaines de chaînes fendirent les airs vers Penthésilée, elles entourèrent
Shun et l’amazone puis se regroupèrent pour former autour d’eux un cocon
infranchissable. A l’extérieur de la masse métallique, Smyrna ne distinguait
rien de l’intérieur de cette prison. Elle appela Penthésilée mais le vacarme
continu des chaînes en frottement ne laissait pénétrer aucun son. Penthésilée était piégée.
Entièrement entourée de chaînes nébulaires, elle ne distinguait rien d’autre
que le couloir de maillons face à elle. Même le sol était constitué de chaînes
en mouvement perpétuel, sur lesquelles il devenait difficile de garder
l’équilibre. Penthésilée connaissait la réputation des chaînes d’Andromède
capables de libérer à tout instant une décharge électrique mortelle. Elle
descendit de cheval et dégaina sa dague. Aussitôt les chaînes se rejoignirent
pour séparer la cavalière de sa monture. La jument relâchée s’échappa du temple
sans attendre. Penthésilée, quant à elle, venait de comprendre que sa prison
était un labyrinthe. Pire, un labyrinthe doté de volonté, capable de condamner
un chemin pour en ouvrir un autre. Il n’y avait aucune chance qu’elle découvre
la sortie avant que le Grand Pope ne le désire.
- Si je n’étais pas ange,
je ne connaîtrais pas même ton nom, commença Shun dissimulé au cœur de ses
chaînes. Reine des amazones, me diras-tu la cause d’une telle attaque ? - Je suis Penthésilée, au
service d’Artémis. Par la faute d’Athéna le temple d’Ephèse dévoué à notre
déesse a sombré sous les flots. De tous nos temples, celui d’Ephèse est le plus
majestueux, celui au sein duquel nous puisons la quintessence de notre foi.
Athéna a insulté Artémis et l’ensemble de notre peuple. Qu’elle nous rende nos
terres et laisse briller sous le soleil le temple de la Lune. - La Lune n’a-t-elle pas sa
gloire en ces temps de noirceur ? Qui d’autre nourrit nos serres, qui
éclaire nos nuits, inlassable porteuse de l’espoir d’un soleil lointain ?
Tu déplores l’immersion d’un temple, nous pleurons une déesse. Athéna n’a
jamais donné l’ordre d’investir vos terres pas plus qu’elle ne l’a souhaité.
Cette guerre a déjà pris de nombreuses vies, ainsi tu devrais te réjouir de la
survie de ton peuple. Vous êtes libres, indépendantes, et avez encore la force
de tenter d’améliorer ce monde. C’est ce que tu fais en nous attaquant,
pourtant telle n’est pas la solution. Nous ne sommes pas tes ennemis, car
malgré le règne d’Hadès, Athéna commandera de nouveau au Sanctuaire et ses
anges comme ses saints se battront au nom de la paix et de la justice ainsi
qu’ils l’ont toujours fait. - La défaite d’Athéna ne
m’assure en rien de sa victoire future. Si elle n’a pas été capable de vaincre
Hadès, si elle n’a su empêcher Poséidon de s’emparer de nos terres, comment
pourrait-elle acquérir la force nécessaire pour rétablir l’équilibre ? - Athéna n’est pas seule.
Mais cela, tu ne le découvriras qu’à son éveil. Lorsque la guerre éclatera,
lorsque des hordes d’ennemis seront lâchées sur le Sanctuaire, alors tu pourras
choisir ton camp et nous affronter de nouveau si tu le désires. - Mon camp est choisi. Je
sers Artémis et la négligence d’Athéna à son égard en dit long sur son
désintérêt. - Puisque tu en es si
convaincue, j’imagine que je ne te ferai pas changer d’avis. Cependant, que
comptes-tu faire maintenant ? - Trouver la sortie de ce
labyrinthe. - La voici. Devant Penthésilée, les
chaînes s’écartèrent. Elles dévoilèrent Shun, les bras écartés et mêlé à ses
chaînes comme s’il en était les premiers maillons. Sans armure, seule la robe
du Pope protégeait le cœur de l’ange. La dague a la main, Penthésilée avançait
vers lui avec précaution. Shun reprit : - Puisque ton cœur ne
répond pas, je fais appel à ta raison. Ma vie n’a de sens que par mon
sacrifice. Si ma mort peut te faire comprendre combien le dialogue est
préférable à la violence, alors vas-y, prend ma vie, je ne bougerai pas.
Cependant rappelle-toi que derrière moi c’est la Mort qui t’attend. Si au
contraire tu consens à une trêve, toi et ta fille êtes libres de partir. Tout
dépend de toi désormais. Si tu es à ce point convaincue de la corruption de mon
âme, n’hésite plus. Je peux être dans l’erreur, je m’en remets donc à la sagesse
de ton jugement. Penthésilée se trouvait
maintenant devant Shun. Un simple geste lui permettrait d’abattre l’ange.
Pourtant elle hésitait. L’effet de surprise de leur assaut était désormais
dissipé. Thanatos les surveillait sans doute et seule la vie d’Andromède
séparait les amazones d’une mort certaine. Ici et maintenant, Penthésilée était
seule. Plus tard, elle aurait l’occasion de revenir accompagnée de son armée,
favorisée par la connaissance des lieux. La reine rangea sa dague.
Les chaînes d’Andromède se résorbèrent comme elles s’étaient déployées. Smyrna
courut vers Penthésilée qu’elle appela « mère », et toutes deux
enfourchèrent le même destrier pour quitter le Sanctuaire. *** Seiya avait beau réfléchir,
il ne savait pas à quoi se préparer. Se connaître soi-même ? N’était-ce
pas le chemin qu’il avait emprunté jusqu’à lui permettre de savoir avec tant
d’assurance que sa vie ne se dévouait qu’à Athéna ? Oui, s’il devait se
définir, il n’y avait pas de meilleur qualificatif que ‘chevalier d’Athéna’.
Telle était sa raison d’être, telle était la cause qui distillait en ses veines
l’assurance d’agir pour le bien, la sensation d’être utile au monde et d’agir
dans l’ombre au nom de l’humanité. Encore une fois le temps ne
comptait plus. Impossible de savoir combien de levers de lune Seiya avait passé
à réfléchir, à se sonder pour finalement toujours revenir au point de départ, à
son centre et son équilibre : sa déesse. Avec Athéna pour inspiration, il
ne craignait plus rien. C’est ainsi qu’il se décida
à entrer dans le temple d’Apollon. La voûte percée par endroit laissait
pénétrer quelques rayons lunaires. Personne ne s’y trouvait. Aucune aura ne se
dégageait de l’endroit, pourtant lorsque Seiya atteignit un escalier plongeant
vers les profondeurs du temple, il sut que telle était sa route. Il s’enfonça dans une
obscurité croissante pour retrouver la lumière bien plus loin, dans une vaste
salle où des braseros irradiaient une lumière chaleureuse. Au centre de la
salle, une femme indistincte tournait le dos au chevalier. Elle était assise
sur l’omphalos, pierre censée marquer le centre du monde. Habillée d’une toge
blanche, sa silhouette inspirait une douceur voluptueuse, ses cheveux libres
tombaient négligemment le long de son dos. Elle tourna légèrement la
tête. Juste assez pour que son œil gauche trouve une éclaircie parmi ses
cheveux d’où elle voyait l’ange avancer vers elle. Seiya sentit son cœur
s’élancer en battements rapides et audibles. Cette femme… Seiya n’était pas
étranger à cette sensualité, à ce charme dont son âme se gorgeait
inlassablement. Mais était-ce possible qu’elle soit… Les mouvements de la femme
répondirent à sa question. Elle se leva, fit face à Seiya dont le cœur stoppa
un instant, et l’ange resta ainsi, paralysé, partagé entre joie et larmes à la
vue d’un visage qu’il connaissait parfaitement, à la contemplation d’une grâce
dont il n’avait oublié aucune saveur : Saori. A sa hauteur, Saori laissa
ses doigts glisser sur la joue de Seiya, puis sur son épaule, son bras, et
termina ses caresses entre les doigts de l’ange. Elle porta la main de Seiya
jusqu’à sa bouche, y déposa un baiser semblable à la caresse d’un vent d’été,
puis souffla, les yeux emplis d’espoir : « M’aimes-tu ? »
Et Seiya de répondre, sans la moindre hésitation : « Je t’aimerai
éternellement, Saori. Et je te protégerai malgré la mort. » Saori baissa les yeux,
exprimant une déception que Seiya ne comprenait pas. Elle partit s’asseoir sur
l’omphalos sans un regard pour le saint. Seiya se précipita en appelant le nom
de son aimée, affolé de découvrir une telle réaction en réponse à la
déclaration qui depuis toujours brûlait ses lèvres. L’ange s’agenouilla devant
sa muse, cherchant ses yeux à travers le rideau de sa chevelure. - Que se passe-t-il Saori,
je ne comprends pas. - N’existe-t-il rien ni
personne à tes yeux qui soit plus important que moi ? - Ma vie sans toi n’a pas
de sens. Je suis tien et t’obéirai même si tu m’ordonnais de mourir dans
l’instant. Tu es ma source, ma force, mon oxygène. Saori partit d’un rire qui
glaça Seiya. A l’amusement de la jeune femme se joignait une tonalité de
moquerie laissant Seiya dans une douloureuse perplexité. Les cheveux de Saori
brillèrent alors d’un éclat nouveau. L’or de leur blondeur éblouit un instant
le saint, et lorsqu’il ouvrit les yeux il ne retrouva pas le regard de son
aimée mais celui d’une femme dont les yeux se partageaient entre colère et
pitié. Ce n’était plus Saori qui lui faisait face mais une déesse au rire
cynique. Erato, Muse de la poésie lyrique et érotique, venait de jouer avec les
sentiments de Seiya comme un chat laisse une souris s’échapper pour mieux la
rattraper et lui rappeler que sa liberté n’est qu’illusion. Seiya tremblait. Il ne
savait que faire. Haïr cette femme pour l’avoir ainsi trompé ou tenter de
croire, de se persuader encore un peu qu’il s’agit bien de Saori. Elle ne lui
laissa pas le bénéfice du doute. De nouveau debout à l’instar de Seiya, elle
saisit son menton pour s’assurer que leurs yeux restaient rivés les uns dans les
autres, puis elle se mit à chanter. Quelle
délectation, quel spectacle plaisant, D’avoir
devant les yeux un saint des plus charmants. On le dit
invincible, on le dit sans frayeur, Mais je
vois bien qu’ici mes attraits lui font peur. Il croit
revoir en moi une femme perdue Emportant
dans la mort la joie qui lui est due. Seiya
paraît si faible, il devient si fragile, Qu’il
m’offrirait sa vie d’un battement de cil. Gentille
marionnette, regarde-moi en face. Je sais
que dans tes yeux, même ma voix n’efface Ce
souvenir gravé jusqu’au fond de ton âme : Les yeux
de Saori devant qui tu te pâmes, Sans voir
que les reflets de ses belles pupilles Criaient
que de ton cœur sa volupté s’habille. Qu’as-tu
donc remporté, beau chevalier Pégase, Si ce
n’est d’un espoir une illusoire extase ? Tu as aimé
en vain et n’y as rien gagné Si ce
n’est sous ses mains la mort accompagner. Bien sûr
tu as sauvé la veuve et l’orphelin, Mais
dis-moi cher Seiya, qu’as-tu fais de demain ? Pourquoi
en cette nuit nous voilà réunis ? Pourquoi
donc Athéna, portée à l’agonie, Ne t’a pas
vu venir secourir ta Déesse, N’a pas
senti en toi l’exemplaire noblesse Avec
laquelle jamais, même au seuil de la mort Ta
faiblesse avouait l’abandon des efforts ? Regarde-toi,
Pégase, les yeux emplis de larmes, Priant
pour d’Athéna apercevoir les charmes. Va-t-en,
quitte ce lieu, et oublie mon regard Tu n’auras
plus de moi le moindre des égards. Il est
temps de payer, chevalier éperdu, D’aimer
tant Saori qu’Athéna disparut. Brisé, l’esprit vide, Seiya
rejoignit l’extérieur à pas lent. Son hébétement ne lui laissait pas l’occasion
de réaliser ce qui venait de se passer, et ce court oubli lui était salutaire. Dehors, personne ne
l’attendait sinon la lune lointaine et intouchable. Que faire maintenant ?
Surtout ne pas rester immobile, marcher machinalement, faire défiler le paysage
pour ne pas permettre aux pensées d’épanouir un dépit latent. Seiya poursuivit
sa traversée du Sanctuaire d’Apollon pour aboutir au sommet du théâtre. Il descendit
quelques marches puis ne trouva plus la force de lutter contre la fraîcheur de
son mal. Il s’assit et permit enfin à sa gorge de se nouer. Le visage dans les
mains, il pleurait, sans discontinuer, sans se retenir. Les Muses venaient de faire
preuve d’une cruauté à laquelle Seiya ne s’attendait pas. Pourquoi avoir
volontairement souillé le dernier souvenir du visage d’Athéna ? Jusqu’à
maintenant, l’ange de Pégase conservait en ses yeux une Saori attristée, le
regard empli d’amour, et sa dernière larme fut le linceul de Seiya. Quel plus
bel adieu pouvait-il espérer ? Quelle douceur plus sereine ? Mais son
cœur bouleversé de nouveau venait d’être porté aux nues pour mieux se voir
projeté au sol et écrasé d’un violent coup de talon. Penser à Saori ne le confortait
plus, au contraire, l’évocation de Saori était liée au rire d’Erato, au défi
dans ses yeux, à ses mots condamnatoires et à sa menace finale. Ne plus penser à Saori… ne
pas ternir son image, ne pas incruster cet échec parmi la mémoire associée à Athéna.
Mais alors, à quoi penser ? Son maître Marine, Shiryu, Shun… non, ses amis
renvoyaient comme un boomerang l’image de leur déesse. Alors où puiser
l’inspiration libératrice ? Là où Athéna ne figurait pas encore, avant le
recrutement de Seiya par la fondation, avant… Les larmes de Seiya stoppèrent.
Avant… qu’il ne soit séparé de sa sœur. Ma sœur… Quel homme serais-je sans
elle ? Quel vide en mon cœur essayerais-je de combler si je ne l’avais pas
connue ? A ses côtés, il n’y avait ni jugement ni reproche. Une loi
instinctive nous liait d’une complicité ineffable, d’une union chaleureuse.
Seika… C’est pour elle que je suis devenu chevalier.
Je voulais la retrouver, et l’armure de Pégase fut conquise dans cet espoir.
Pourtant ensuite… qu’est devenue cette sœur perdue, la seule à pouvoir
m’apporter le réconfort d’une famille ? Tout est si simple avec une sœur.
De quel droit me l’a-t-on arrachée ? Je pousse ce cri mais aujourd’hui, après
avoir réalisé des miracles au nom d’Athéna, après avoir vaincu des dieux et
être revenu des morts, je me pose encore cette question : Qu’est devenue
Seika ? Quelle vie a eu ma sœur ? Je commence à comprendre le mépris d’Erato.
Mon amour pour Athéna m’a aveuglé à tel point que j’ai perdu ma famille, laissé
la fraternité s’étioler puis s’effacer derrière l’éclat d’un sceptre divin.
J’ai aimé Saori, je l’ai confondue avec Athéna. Je trouvais dans le reflet de
l’Egide mon rayonnement chevaleresque, et ainsi aveuglé j’ai oublié… que je
n’étais qu’un garçon incomplet sans l’aura de ma sœur. Pauvre Seika, quel misérable frère j’ai été…
M’as-tu pardonné de t’avoir abandonnée ? Les larmes de Seiya
reconquirent ses joues. Tel un enfant dans la neige qui cherche la chaleur des
bras d’une mère, l’ange tremblait dans sa solitude. Des mains douces comme la
soie se posèrent sur celles de Seiya. Penchée sur lui, une Muse déversait un
regard bienveillant, un sourire lénifiant. Couronnée de lierre, une guirlande
de fleurs autour des bras, la joie dont elle témoignait rasséréna Seiya. La Muse
glissa sa main dans la chevelure angélique, et gratifia cette caresse des
accords de sa voix. Allons
Seiya ne sois pas triste, Ne sais-tu
pas que pour toujours Ta chère
sœur en toi persiste Par ta
mémoire et ton amour ? L’odeur de
la douce Seika Ressuscitée
des souvenirs Te montre
bien, glorieux Seiya Que d’un
appel peut revenir Celle pour
qui ton âme saigne. Je suis
Thalie la Généreuse, Et par mon
vœu que les Cieux daignent Te
dévoiler ta fin heureuse. Thalie s’écarta, révélant sur le plancher du théâtre une femme au
visage caché derrière un masque. *** - Vous m’avez fait demander, Thanatos. - Oui, Tito. J’ai une mission à te confier. Le Lynx lança un regard à Shun mais le visage de celui-ci resta fermé.
Après tout, le Grand Pope ne détenait aucun pouvoir de décision sur les
spectres, et tel était le statut de Tito. - Tu vas trouver les amazones et ramener les têtes de Penthésilée et
Smyrna. - Seigneur, commença Tito en conservant son regard dans celui de
Thanatos, les amazones ont reçu du Grand Pope l’assurance d’une trêve. Je ne
saurai entraver les décrets du représentant de la justice. - Mais si, tu sauras, répondit la Mort d’un ton monocorde, car tel est
ton ordre. N’oublie pas que ta vie renouvelée par Hadès fait de toi la proie de
son mécontentement. Si tu n’obéis pas, Hadès n’a nul besoin de t’accorder ce
sursis. - Je reste malgré tout libre de ce choix. - Tu t’abuses encore une fois. Qui espères-tu tromper en ces lieux
? Si ton corps est désormais celui d’un spectre, ton âme demeure celle d’un
saint d’Athéna. Le sang dont tu couvres tes mains est une fade illusion, je
vois clair en ton jeu, tu entraînes l’armée d’Hadès afin de la retourner contre
lui le moment venu. Je connais ta détermination, et tu te crois assez versé dans
l’art de la guerre pour savoir diriger une armée contre son propre maître. Je
te laisse la chance de te donner raison. J’attends de voir quel paroxysme ton
charisme peut atteindre. Va, ramène la tête des amazones, et ainsi couvert de
gloire devant ton armée, celle-ci te sera pleinement dévouée. Malgré la nuit, Tito suivait sans mal les traces des amazones. Avec la
même aisance, Altaïr surveillait silencieusement Tito. Malgré l’anxiété
incontrôlable de l’Indien, la réminiscence de son rêve lui dictait de ne pas
perdre de vue les empreintes du Lynx. Tito avait senti l’Indien. Sa présence
inutile l’amusait. Après des heures de marche, Tito découvrit une vallée perdue parmi les
monts. En son sein se dévoila une forêt dense, luisante sous la lune, agitée de
vie et festoyant de vent. A l’orée des bois, des exhalaisons végétales et
animales envahirent les perceptions du Lynx. Il distingua une biche au trot
parmi les bois, il vit un aigle parcourir le ciel. Le coulis d’une rivière se
mêlait aux mélodies des naïades, tout ici fleurissait, gorgeait les sens des
beautés de Gaïa. Le spectre ne se risqua pas à pénétrer dans cette forêt sans
autorisation. Il cria : « Je suis Tito du Lynx. Je viens m’entretenir
avec la reine Penthésilée. » A ces mots, six amazones sautèrent des frondaisons et vinrent entourer
le Lynx, flèches pointées vers sa tête. Elles menèrent leur captif dans la
forêt d’Artémis. Le long de sentiers sombres perdus parmi les herbes, Tito
découvrit une diversité surprenante. De hauts chênes côtoyaient lauriers et
fougères. Geais et fantails voletaient de palmiers en ginkgo biloba. Des saules
perdaient leurs branches au cœur de magnolias, nénuphars et algues
phosphorescentes parsemaient les bassins, des bruyères par bouquets
illuminaient les lieux. A l’approche d’une clairière, Tito distingua une tente en son centre.
L’escorte du Lynx l’invita à pénétrer seul dans la tente royale, ce qu’il fit
sans hésiter. Allongée sur des coussins, Penthésilée dégustait une liqueur. Un
verre similaire reposait sur la table, et sous l’invitation de la reine, Tito
but le nectar savoureux. Penthésilée se leva, et tout en approchant le spectre,
elle lui demanda : - Que me vaut la visite… Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Le bras tendu du Lynx
venait de trancher sa tête. Le visage à terre n’avait pas même eut le temps de
marquer sa surprise. Tito clama « Agonie sanglante ! » Ses
griffes rapides comme la lumière déchirèrent la tente et les six amazones
postées à l’entrée. Immédiatement s’éleva la trompette d’alarme et les amazones
se camouflèrent dans les arbres ou sautèrent à cheval. Des dizaines de flèches
s’abattirent sur Tito dont l’agilité fut salutaire. Mais au centre de cette
clairière dont le diamètre avoisinait la centaine de mètres, nul arbre ne permettait
à Tito de se dissimuler. Les projectiles sifflaient de tous côtés, plusieurs
centaines d’archères invisibles parmi la nuit visaient le Lynx acculé à
découvert. Il évitait, contrait les flèches ou encore les laisser se briser
contre son surplis du Lynx. Tito sentit qu’il était temps de se frayer un chemin vers la forêt. Il
avait repéré d’où venaient les flèches les plus rapides et en conclut qu’il
s’agissait de Smyrna. Mais avant qu’il n’attaque, les tirs s’arrêtèrent et un
cri de femme le fit se retourner. Une amazone galopait dans la clairière, lance
au poing, le regard rivé sur lui. Elle poussait un cri guerrier exalté par
celui de ses amies. « Agonie Sanglante ! » hurla Tito pour décharger vers la femme des
milliards de griffes ensanglantées. L’amazone sauta de cheval, mais trop tard.
Sa monture fut laminée, et si la cavalière parvint à éviter une partie de
l’attaque, ses jambes n’en furent pas moins déchiquetées. Tito s’apprêtait à
achever sa victime lorsqu’il sentit un souffle derrière lui. Il aperçut Smyrna
à l’instant où la flèche de la princesse éraflait son doigt. Ce ne fut presque
rien, un simple effleurement, pourtant une goutte de sang perla du Lynx. Instantanément une vive douleur envahit Tito. Son doigt se consumait de
l’intérieur. Ses veines explosaient, répandant dans ses chairs des myriades de
braises voraces. Bien vite le venin dévorait sa main entière. Ses doigts
tombaient en cendres pendant que le poison continuait son avancée au sein du
bras gauche, générant une douleur de plus en plus insoutenable. Le Lynx hurlait
à la lune, le visage convulsé de souffrance. Alors que l’amazone blessée était achevée par ses pairs, Smyrna
approchait du Lynx, sa flèche orientée vers le crâne de la bête. Mais avant
qu’elle ne tire, une flèche trancha la corde de son arc. Un archer dissimulé
dans un arbre s’enfuit alors vers la forêt, et les amazones se lancèrent à sa
poursuite sous l’ordre de Smyrna. Seule avec le Lynx obnubilé par la progression du poison vers son
épaule, la nouvelle reine lui dit : « Puisqu’un sursis t’est accordé,
souffre autant que tu le mérites, charogne. » Puis elle saisit l’arc de sa
mère et abandonna Tito afin de poursuivre l’archer mystérieux. Altaïr courait à perdre haleine. Les amazones le talonnaient de près
mais décocher une flèche leur faisait gaspiller quelques précieuses secondes.
Lorsqu’il franchit une rivière, le son de l’eau couvrit un instant celui de sa
fuite, permettant à Altaïr de se dissimuler dans un laurier. Il tira une flèche
qui traversa les bois pour trancher la branche d’un arbre éloigné. Les amazones
s’élancèrent en direction du bruit. Sans perdre un instant, Altaïr sortit du
fond de son carquois une once de cannabis qu’il plaça sur des brindilles
sèches. Il y mit le feu puis fuit de nouveau vers les profondeurs de la forêt. Les guerrières trouvèrent vite la source de l’odeur insolite et penchées
sur les fumées euphorisantes, elles s’étonnèrent d’être étonnées. Elle se
regardèrent et l’une d’elle, une des plus jeunes cavalières, se mit à rire. Leurs
perceptions altérées lançaient leurs esprits selon des chemins divers, soit
parmi des considérations inhabituelles, parmi la surprise d’être d’autant plus
réceptives à l’écoute de la forêt d’Artémis, soit parmi un soudain
questionnement existentiel débouchant parfois sur la résurgence d’une paranoïa
déstabilisante. Pour qui se montrait faible sous l’emprise de la drogue, les
pensées pouvaient devenir des oubliettes, mais pour ceux comme Smyrna capables
de transformer l’euphorie en émotion contrôlée, le cannabis révélait des voies
secrètes pour éveiller les sens. Grisée, Smyrna laissait le vent envahir ses narines. Elle n’y découvrait
pas l’odeur de l’Indien. Consciente que le vent assistait le fuyard, elle en
déduit qu’il soufflait dans son dos pour couvrir sa fuite. La reine en appela
donc à ses amies et les plus valides s’élancèrent dans la brise, d’arbre en
arbre ou à travers les fourrés. Altaïr avançait vers un piège. Le fond fermé de la vallée se
présenterait bientôt. Si l’Indien gravissait les déclivités, l’absence d’arbre
l’exposerait directement aux flèches des amazones postées en embuscade. Caché parmi les branches d’un arbre à papillon, Altaïr ne bougeait plus.
Il entendait les amazones fouiller les alentours, tirer des flèches dans chaque
buisson. Elles étaient partout. Dans les arbres, sur les crêtes, au sol.
L’Indien était cerné. Un unique rayon de lune atteignait l’épaule d’Altaïr. Etrangement, au
contact de la lumière, sa peau nue exhalait un cosmos blanc dont l’intensité
éclairait les alentours. Dès qu’il bougerait, les filets de lumière lunaire
traversant les frondaisons illumineraient son corps à la vue des amazones.
« Pourquoi me trahis-tu maintenant ? » demanda-t-il à la lune. Altaïr perçut un chant. Il ferma les yeux et reconnut la voix de Sheliak
mêlée à celle d’Orphée. « Ô reine puissante, la plus illustre des vierges, lune
vigilante, habitante des airs, compagne fidèle de la nuit, lune escortée de tes
fidèles étoiles, tour à tour nouvelle et devenant plus vieille, toujours brillante
; mère des siècles, toi qui protèges tous les hommes, légère de sommeil, et
présidant aux signes enflammés des cieux, amante de la joie aimable et de la
paix, sois présente, ô vierge splendide, brillante, étoilée, protège nos
sacrifices. »(7) Altaïr savait que sans armure, la moindre éraflure par une flèche lui
assurait une mort douloureuse. Cependant il n’avait pas le choix, il devait
sortir, s’exposer. Il se rappela alors les paroles d’Oisin : faire de son
cœur son unique protection. Cette phrase avait le don d’apaiser les troubles de
l’Indien. Oui, il était vivant. Son cœur battait, il avait des amis, une cause
pour laquelle se battre, des mémoires à honorer… ce n’était pas le moment de se
laisser absorber par une anxiété inutile. Au pire il mourra et ses cendres
rejoindront Gaïa ; au mieux il s’en sortira et conservera l’opportunité de
contribuer au salut de l’humanité. Il n’y avait plus à hésiter. L’adrénaline envahit Altaïr. Ses sens exacerbés se sentirent soudain
faire partie du monde. Il n’était pas seulement un homme, il était une
poussière de la Terre. En tant que tel il pouvait rester au sol, confortable,
se laisser diluer dans la vie sans intervenir, ou il pouvait se soulever,
s’envoler sous l’impulsion du vent, voyager dans les airs et peut-être,
bouleverser un univers. Altaïr jaillit des lilas. Plusieurs projectiles s’élancèrent contre
l’Indien mais celui-ci contra chaque trait par l’une de ses flèches. Au lieu de
fuir les projectiles, il s’envolait dans leurs directions, les détournait d’une
flèche ou les laissait le frôler pour stimuler encore plus un corps déjà enivré
d’une frayeur convertie en courage. Avec la vitesse du vent, Altaïr remontait
la source de chaque flèche, et dénichant les amazones une par une, il tranchait
la corde de leurs arcs avant de s’élancer vers le buisson ou l’arbre suivant.
Porté par la brise, le corps de l’Indien se fondait en les bourrasques pour
mieux changer de cap d’une seconde à l’autre. Devant l’accumulation de ses
succès, Altaïr gagna en assurance et en vitesse. Il devenait à peine
discernable et les dernières amazones dont il mit les armes hors d’état de
nuire ne virent qu’une brève lueur blanche filer sous leurs yeux. Au fond de la vallée, Altaïr sauta sur la branche d’un saule puis
continua son ascension vers les hauteurs par des sauts d’arbre en arbre. Il
atteignit la canopée, prit son élan sur la plus haute des branches et s’élança
dans les airs pour atteindre un surplomb rocheux visible depuis les crêtes
déboisées. Ainsi exposé au regard de la lune, le corps d’Altaïr brûla d’un feu
lunaire. Ce n’est qu’entouré de cette lumière qu’apparût l’évidence. Cette aura
blanche autour de lui n’était pas seulement celle de la lune, elle se
conjuguait à sa propre cosmo-énergie. Après des centaines de nuits à s’épuiser
les yeux sur les reliefs d’Artémis, le cosmos d’Altaïr avait changé de couleur.
« Je veux parler ! » clama Altaïr en levant les bras et
laissant son carquois tomber au sol. Depuis l’orée des bois, Smyrna visait la tête de l’archer. Une flèche de
sa part signerait l’assaut des amazones postées sur les crêtes, cependant la
lueur émanée par l’Indien arrêtait son geste. Cette lumière paraissait
familière. Elle ne dégageait aucune agressivité, elle n’aveuglait pas, elle
s’offrait nue et éphémère aux regards des spectateurs, et cette sérénité
rappelait à Smyrna celle inspirée lors de ses observations de la lune. A l’arrivée d’un aigle survolant Altaïr, Smyrna baissa son arc.
« Anukasan » souffla-t-elle. L’aigle vint frôler les bras de
l’Indien, comme pour lever les doutes de l’amazone. Altaïr sentit la caresse
des ailes de son protecteur et il se sut sauvé. | |