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Cet article vous est proposé par : Alwaïd La Trilogie Gaïa
Acte II – Séparations
L’Yggdrasil, frêne universel au
cœur de l’univers. La ramure de cet arbre se perd dans les cieux, il resplendit
le long des neufs mondes dont il est la charpente. Jamais arbre n’inspira plus
le peuple d’Asgard. Svanhild contemplait la fresque
qui s’étendait jusqu’au plafond. Dans le calme du palais, il ne pouvait
s’empêcher d’imaginer Yggdrasil rongé peu à peu, sa ramure destinée aux flammes
et les neuf mondes sombrer avec lui. A quoi bon vivre si nous sommes
condamnés ? Peut-être faire honneur aux dieux, respecter le long combat
des mortels qui a porté l’humanité jusqu’en ce jour. Conserver aussi longtemps
que possible la mémoire de la beauté humaine, de cet amour que certains
parvenaient à sublimer. Parmi le froid du Nord, Svanhild
avait appris que la plus suave des chaleurs était celle du cœur. Et ainsi il
était prêt à affronter Hel elle-même si cela lui permettait de retarder le
Ragnarök, ou même, de retrouver Zvezda.
Andvari sortit de l’ombre d’une
colonne. D’une voix amicale, il commença : - Quelle montagne de tourments
accable les épaules de mon ami ? Tu t’en fais trop, Svanhild. Sais-tu
pourquoi Odin est si proche de la sagesse ? Car bien qu’il pleure déjà la
mort de son monde, il en demeure toutefois dieu de l’extase sacrée et de
l’inspiration. Guerrier et poète, il préside au banquet des dieux, boit
l’hydromel avec eux et apporte aux Ases ses conseils et son aide. Si tu
continues à sombrer dans l’anticipation de notre fin, ton cercueil ne sera pas
le Ragnarök mais ta propre anxiété. - Andvari… Tu dis vrai, j’ai du
mal à trouver de quoi sourire, mais ta présence m’y aide. Que puis-je pour
toi ? - Pour moi ? Allons
Svanhild, ne me dis pas que tu as oublié ! Tu as vingt ans aujourd’hui, et
si tu as des devoirs, tu as aussi des droits, en l’occurrence celui de célébrer
une telle soirée. Allez suis-moi, j’ai une surprise pour toi. Dans une tour aux larges
fenêtres, éclairée par de nombreuses cheminées, un véritable salon avait été
aménagé. Si Svanhild avait oublié chaleur et confort, il les redécouvrit dès
son entrée. Une musique paisible jouait, du gibier fumait sur la table, des
coussins n’appelaient qu’au repos. Andvari saisit sur la table deux verres en
cristal qu’il remplit d’hydromel. - Où as-tu trouvé tout
cela ? demanda Svanhild. Nos réserves sont presque épuisées. - Ne t’en fais pas, tout vient de
mon argent familial. A quoi sert une fortune si on ne s’en sert pas, tu ne
crois pas ? Allons, assez de réticence, installe-toi et trinquons à ta
santé. Sans toi Asgard n’a plus de souverain, alors tu dois prendre soin de toi
et je compte t’y aider. Andvari et Svanhild trinquèrent.
Au goût de l’hydromel sur ses lèvres, le guerrier de Dubhe retrouva le sourire.
- Merci Andvari. Ne t’inquiète
pas, je vais bien. Seulement, la responsabilité que m’a confiée Zvezda ne me
donne pas le droit à l’erreur. Je serai digne d’elle. - Cette dernière phrase
ressemblait plus à celle d’un amoureux qu’à celle d’un guerrier, taquina
Andvari. - Tu as l’intuition fine, mon
ami. - Disons que je cultive le talent
d’observation. La porte du salon s’ouvrit avec
fracas. Un garde essoufflé arborait une grimace d’effroi. - Seigneurs ! hurla-t-il.
Cinq hommes ont pénétré de force au palais. Ils tuent hommes et femmes sans
réfléchir et traversent la cour vers la terrasse d’Odin. Ils ont une force
prodigieuse et comme vous ils émettent une cosmo-énergie. - Les guerriers divins !
s’exclama Svanhild. Qu’est-ce qui leur prend ? - Je ne comprends pas, s’écria
Andvari. Quand je suis allé les trouver pour leur demander de se rendre au
palais, je n’ai détecté aucune agressivité en eux. - Allons à leur rencontre,
ordonna Svanhild. Mais lorsqu’il se leva, il perdit
l’équilibre et tomba à terre. Andvari se précipita vers lui. - Je ne me sens pas bien,
Andvari. Ma tête tourne, mon regard est trouble. - L’hydromel ! Tu n’es plus
habitué aux alcools forts, ce n’est qu’un instant d’étourdissement. Attends-moi
ici, je vais calmer les guerriers divins. - Pas sans moi, je t’accompagne. - Non. Excuse mon ton autoritaire
mais tu dois d’abord avoir l’esprit clair. Tiens, voilà de l’eau. Bois
abondamment et concentre-toi sur ton malaise pour mieux le maîtriser. Fais-moi
confiance, je saurai faire entendre raison aux guerriers. - Bien. Tu ne m’attendras pas longtemps
de toute façon, je te rejoindrai vite. Andvari sortit précipitamment.
Svanhild se réinstalla dans les coussins mais ce repos ne l’aidait en rien. Ses
sens troublés le poussaient au sommeil mais il luttait de toutes ses forces
pour ne pas s’y abandonner. Soudain une violente explosion fit trembler le
palais. Lorsque Andvari revint en trombe, Svanhild frissonna. Du crâne au
menton, son visage saignait abondamment d’une profonde balafre. La déchirure
traversait son œil gauche fermé. Andvari geignait de douleur, et c’est la voix
affolée qu’il clama : - Ils ont sombré dans la
folie ! Ils croient Zvezda morte de nos mains et nous prennent pour des
usurpateurs. Aucun de nos mots n’apaisera leur colère, surtout lorsqu’ils nous
découvriront ivres et festoyant alors que le peuple crie famine. Svanhild, nous
ne tiendrons pas longtemps devant eux. - Il le faut, au nom d’Asgard.
Odin, aidez-moi, je dois recouvrer mes esprits. - Mais je ne suis pas un guerrier
comme toi ! Freki d’Alioth m’a ainsi mutilé d’un simple coup. J’ai réussi
à fuir mais ils nous trouveront rapidement. Même sans leurs robes d’Asgard, ils
maîtrisent le cosmos et à cinq contre deux notre survie n’est qu’une question
de minutes. - Les robes d’Asgard… pensa
Svanhild, la tête entre les mains pour réfréner son engourdissement. Zvezda ne
voulait pas les invoquer, je ne peux trahir ses désirs. - Et ne la trahiras-tu pas si tu
péris en laissant Asgard à des guerriers sanguinaires ? Les cadavres
jonchent déjà le palais, nous sommes en guerre ! Avec l’épée de ma robe,
je pourrai emprisonner nos adversaires dans un cercueil d’améthyste le temps de
leur faire entendre raison. Je te jure qu’une fois l’ordre rétabli je
replongerai mon habit sacré dans le sommeil duquel il n’aurait pas dû être
arraché. La tête de plus en plus
douloureuse, Svanhild réalisait qu’il n’était pas non plus en état de se
battre. Andvari avait raison. Au nom d’Odin, d’Asgard et de Zvezda, Svanhild
portait la paix sur ses épaules, et il devait assurer sa pérennité à tout prix.
Titubant, il saisit le sceptre de Polaris, se dirigea vers le balcon qui
faisait face à la statue d’Odin et proclama : « Réveille-toi, ô Andvari au
rayonnement si puissant, mets ton armure de Delta au service de ton
peuple. » Du ciel éteint scintilla brièvement
Megrez, l’étoile Delta de la Grande Ourse. Elle émit une gerbe de lumière qui
vint s’abattre sur un arbre des forêts d’Asgard. Le tronc se déchira, l’écorce
s’enflamma, et parmi les flammes se révéla une armure d’améthyste entourée de
crânes humains. Cachée dans ces cristaux reposait Surtal, l’épée de flammes. - Va quérir ta robe sans
attendre. Je retiendrai les guerriers divins aussi longtemps qu’il le faudra. - Voyons, pourquoi tant
d’empressement, Svanhild ? Tu ne voudrais tout de même pas gâcher mon
heure de gloire ? - Qu’est-ce que tu
racontes ? Andvari alla se resservir un
verre d’hydromel et s’affala sur les coussins, un large sourire aux lèvres.
Svanhild luttait de plus en plus difficilement contre son mal. Mais ce qui
l’angoissait le plus était la subite décontraction d’Andvari. - J’ai une bonne et une mauvaise
nouvelle, annonça Andvari. Je commence par la bonne. Aucun guerrier divin n’est
entré dans ce palais. A l’heure qu’il est ils vivent tous leurs vies misérables
de paysans ou de pseudo-justiciers. Ils ignorent le potentiel qui sommeille en
eux, tu n’as donc plus de souci à te faire de ce coté là. - Mais… le garde… ton œil. - Ah le garde… Une bourse emplie
d’or achète facilement les talents de comédien d’un homme affamé. Le problème
étant que s’il veut avaler quoi que ce soit il lui faudra d’abord extirper la
dague fichée dans son cou. Quant à mon œil… Andvari saisit un linge humide et
le passa sur son visage ensanglanté. Si la plaie était bien réelle, son œil,
lui, était intact. - J’espère que mon automutilation
t’en dit assez long sur ma détermination. Ce qui m’amène à la mauvaise nouvelle
dont tu dois déjà te douter. Tu es sur le point de mourir, empoisonné par
l’hydromel. Oui, j’en ai bu aussi, mais je m’y suis immunisé depuis longtemps
par mithridatisation.(3) Ta confiance t’a perdu, Svanhild.
L’individualisme est le premier de mes principes, et aujourd’hui tu vois qui
s’en sort vivant. Tes belles vertus sont inutiles à Asgard, et c’est avec
plaisir que je te vois ramper ainsi et transpirer ta vie, à peine capable de
parler. Le poison atteindra bientôt ton cœur. Une dernière question avant de
rendre l’âme ? - Andvari… répondit Svanhild avec
peine. Tu étais mon ami et celui de Zvezda. Je ne peux pas croire que tu aies
fait cela. Pourquoi ? Qu’y gagnes-tu de si précieux ? Ton armure de
Delta ? Est-ce là tout ? - Pourquoi ? Mais pour le
pouvoir, pauvre naïf. L’armure n’est qu’une étape qui va grandement faciliter
ma tache. Pour commencer, je vais ôter la vie aux cinq autres guerriers divins.
Vous m’aviez envoyé les chercher, je sais donc qui ils sont : Svadilfari
de Merak, Donner de Phecda, Freki
d'Alioth, Hugin de Benetnasch et Fylgjur de Mizar. Une fois maître d’Asgard, je
partirai assurer ma souveraineté sur la Terre. Pour cela Athéna et Hadès
doivent tomber. Et où puis-je mieux conspirer contre eux si ce n’est au sein
même de leur Sanctuaire ? Le guerrier de Delta éclata alors
d’un rire tonnant. En regardant Svanhild, Andvari ne vit qu’un corps blanchi
par la mort, les yeux figés dans une expression d’horreur et de tristesse. Il
brandit sa coupe d’hydromel et clama : « Chevaliers, me
voici. » *** « Où suis-je ? » se
demanda Seiya en observant les plis d’une montagne. Entre crêtes et vallées, il
n’y avait aucun moyen de s’orienter. Il pouvait être n’importe où, pourtant son
intuition lui soufflait qu’il se trouvait encore en Grèce. « Tu es sur les flancs du
Mont Parnasse » répondit une voix qui fit sursauter Seiya. Lorsqu’il
découvrit son interlocuteur, Seiya resta aphone. « Suis-moi » lui dit
simplement le vieil homme, et Seiya suivit docilement. Ils allèrent s’asseoir
sur une avancée rocheuse dominant le vide. La lune opaline débutait sa
chevauchée du ciel entre les reliefs montagneux. Sous leurs yeux, les restes
squelettiques d’oliviers transpercés d’une lumière rase s’étendaient en
cimetière végétal. Plus le moindre grincement de branche, plus une feuille pour
chanter dans le vent. - Je suis heureux de te revoir,
Seiya. - Et moi donc, mon ami. Et en
plus de me réconforter, ta présence me rassure. Après un court silence, Seiya
continua : - Shiryu, que se
passe-t-il ? Ki-lin m’a retiré mon titre de chevalier, Pégase m’a quitté
et n’a pas répondu à mon appel. - Ki-lin est le descendant du
peuple de Mû. Ses ancêtres furent les forgerons des armures d’Athéna. Ne
sous-estime pas le lien qui les unit. - Mais le sang d’Athéna n’a-t-il
pas lié à jamais nos âmes et les mémoires de nos armures ? - « A jamais » est un
bien grand mot. Je ne connais rien qui soit éternel. Hommes et anges sont voués
à disparaître, et l’immortalité comme la mémoire ne sont que des clins d’œil
dans l’histoire de notre univers. Le cosmos seul est infini. Il est notre passé
et notre futur, nos origines et notre destinée. Quant à Pégase, s’il est resté sourd
à ton appel, tu peux être sûr qu’il agit au mieux pour sa déesse. - Alors que suis-je dans tout
cela ? Est-ce que l’espoir m’est désormais refusé ? Athéna ne se
relèvera-t-elle plus de son lit funèbre ? - Oublie tes inquiétudes, mon
ami. L’angoisse est une souffrance inutile. Tu n’es pas ici par hasard, et tu
comprendras bientôt quel rôle tu as encore à jouer. Tu sais, Seiya, sans toi,
les chevaliers de bronze n’auraient sûrement pas survécu à tant de guerres. Tu
as été notre union, celui à qui nous donnions nos dernières forces car nous
savions que plus qu’un autre, tu te relèverais toujours pour nous offrir la
victoire. Notre confiance et notre foi t’accompagnent. Tu nous as inspirés
comme aucun autre, et il n’était que justice de voir Athéna t’enlacer après une
victoire incertaine que ton amour avait su conquérir. Aujourd’hui encore les
étoiles veillent sur toi et te protègent, car plus que tout autre mortel,
Athéna t’a chéri. - Athéna… répéta Seiya dans un
souffle. Le visage baissé, Seiya retenait
à peine ses larmes. Des images par centaines traversaient son esprit, toutes
lui rappelaient Saori, la femme qu’il aimait, sa déesse inaccessible et
pourtant si proche. Combien de fois les mains de Saori posées sur Seiya lui
avaient donné un aperçu du paradis ? Combien de fois le souffle de cette
femme sur la chair du chevalier sembla apprivoiser tant la douleur que la
peine ? Elle était sa force, son espoir, sa vie. Rien au monde ne le
satisfaisait plus que le sourire de sa bien-aimée. Entendre sa voix le
plongeait dans le plus doux des rêves, et s’il savait que la chance d’embrasser
une telle femme lui était interdite, il se contentait de la volupté de sa
présence, de l’ataraxie inspirée par son regard. Aujourd’hui il était seul, Saori
avait rejoint les légendes du passé et rien ne les unirait de nouveau. - Qu’est-elle devenue après ma
mort ? demanda Seiya comme si Shiryu avait suivi le cheminement de ses
pensées. - Saori quitta le Sanctuaire en
même temps que son titre de déesse. Retirée sur une île de l’archipel japonais,
elle vécut dans le silence et le recueillement. Grâce à Saori la Terre écoulait
des jours sans menace, mais son cœur n’y puisait qu’une joie ternie par ton
absence. Tu étais la seule récompense qu’elle espérait, et elle t’avait perdu.
Ton sacrifice lui coûta plus que ceux d’Athéna. - Alors en donnant ma vie,
aurais-je aussi emporté sa joie ? Saori a-t-elle passée seule et triste le
restant de ses jours ? - Non, rassure-toi. Même si
chaque jour de sa vie des pensées pour toi s’envolaient, son vide se changea
peu à peu en nostalgie, et elle apprit à ne plus souffrir de ton départ. Cela,
elle le doit principalement à Shun qui est toujours resté présent pour elle,
prêt à répondre à ses appels ou apaiser ses cauchemars. - Shun ? Je pensais qu’après
la guerre il s’en irait vivre avec June. - Nous le pensions tous, mais
Shun fut profondément marqué par le passage de l’âme d’Hadès en son corps.
Depuis lors, et malgré la fin des combats, rien ne lui importait plus que de
veiller sur Athéna. Il s’installa avec Saori et tout en la laissant à sa
tranquillité, il rédigea l’œuvre qu’il nomma « Saint Seiya » et qui
raconte la guerre dont tu fus le héros. Saori et Shun me rendirent visite
quelques fois. Les voir tous les deux me réjouissait. La douceur de Shun
apaisait Saori, et la présence de Saori faisait oublier à Shun l’absence de son
frère. Deux orphelins, en somme, que seule la mort sépara. La nuit où Athéna
s’éteignit, le cœur d’Andromède cessa de battre. - Alors la paix de la Terre ne
fut pas celle d’Ikki… N’a-t-il pas réussi à chasser ses vieux démons ? - Ni son ange défunt. Toute sa
vie Ikki conserva la nostalgie d’Esméralda. Si le Phénix renaissait de ses
cendres, son amour, lui, demeurait aux côtés de l’âme de son aimée. C’est
certainement pourquoi il s’éloigna de Shun. Il ressemblait tellement à
Esméralda, et Ikki cherchait à oublier. Saint errant, le Phénix continua les
combats. Sans se faire remarquer, il intervenait dans le monde des hommes, et
trouvait dans l’aide silencieuse qu’il apportait aux gens la satisfaction d’une
vie dédiée à un amour dont il recherchait la signification. Nul ne sait s’il
trouva finalement l’harmonie, toujours est-il que lorsqu’il se sentit trop
vieux pour continuer sa vie de justicier, il rejoignit son volcan et se laissa
consumer par les flammes. - Puisse son cœur d’ange trouver
le repos qu’il mérite… Et Hyoga, qu’est-il devenu ? - Hyoga… La guerre l’avait
contraint à oublier sa mère, à tuer ses maîtres et terrasser ses frères
d’armes. Il était las des combats, ainsi il rejoignit les terres du Nord. Mais
il ne retourna pas en Sibérie, Asgard fut sa nouvelle patrie. Près du chagrin
de Freya à la pensée de son amant perdu, Hyoga se sentait encore coupable de
lui avoir arraché l’homme qui eut été son mari. En signe de pardon et pour
sceller l’oubli de cette guerre vaine, Freya proposa d’unir Asgard et le
Sanctuaire d’Athéna sous le Serment des Glaces. Si l’un des domaines se
trouvait en danger, l’autre lui porterait secours. Avec les années, Hyoga et
Freya sentirent croître leur besoin d’affection, et leur intimité s’épanouit en
amour. Aux premiers cheveux blancs de Hyoga, Freya accoucha d’une petite fille
nommée Erma. A l’âge rayonnant, le charme métis de cette princesse des Glaces
attisait la convoitise de nombreux hommes. Elle porta son dévolu sur Jarl, et
ensemble ils enfantèrent un garçon. La lignée de Hyoga et Freya perdura ainsi
de génération en génération, et leur descendante règne aujourd’hui sur Asgard.
On la dit aussi belle qu’Hilda, aussi brillante qu’une étoile... Zvezda de
Polaris. - Hyoga a eu la chance de
partager un amour. Je suis heureux pour lui. Et toi Shiryu, as-tu eu cette
chance ? J’aimerais tant t’entendre dire que tu es rentré aux Cinq Pics
pour vivre enfin avec Shunreï. - C’est le cas, dit Shiryu en
souriant. J’ai peut-être été le plus heureux des anges. Je passais chaque jour
avec l’élue de mon cœur. Chaque matin mon regard se gorgeait de Shunreï
endormie, et mes mains perdues dans ses cheveux, jamais je ne me suis autant
senti vivant, et homme. Les années écoulées n’entachaient aucunement notre
amour. Peu à peu, je découvrais ses rides naissantes, ses gestes un peu plus
lents, et mon attachement ne faisait qu’y gagner en force, en plénitude. Son
affection rayonna sans discontinuer, et son sourire m’a bercé jusqu’à son
dernier souffle. - Ainsi vous avez décidé de ne
pas avoir d’enfant ? Etait-ce pour lui éviter le sort tragique de la
plupart des chevaliers ? - Oui. Notre paix fut à ce prix.
Et cette sérénité fut brisée à la mort de Shunreï. Saori m’avait ordonné de
vivre ma vie d’homme libre tant que Shunreï vivait, cependant le Misopethamenos
offert à mon corps me rappela que j’avais désormais une mission à laquelle me
préparer. Lorsque les étoiles enverraient sur Terre la réincarnation d’Athéna,
je devais l’amener en Chine et l’éduquer comme ma fille. Ce qu’Asae devint sans
mal. J’ai eu la joie d’être père, Seiya, et même la mort n’effacera ce
bonheur. - Mais alors… pourquoi as-tu
laissé Asae partir seule aux Enfers ? - Puisses-tu apprendre cela du
haut de l’Olympe. Seiya allait poursuivre ses
questionnements, il aurait pu parler de la sorte des heures avec Shiryu, mais
un chant mit fin à ses réflexions. Intrigué, il se leva, tendit l’oreille pour
découvrir d’où naissait un air si mélodieux, et sans s’en rendre compte, ses
pas l’éloignèrent lentement de Shiryu. Le Dragon le regarda avec l’amour
fraternel que partagent les amis d’une vie, puis il murmura, la gorge
serrée : « Va, ange de Pégase, va
rejoindre les rois et côtoyer les dieux. Adieu Seiya, mon ami, mon
frère. » Shiryu partit. Il traversa la
forêt morte jusqu’à une clairière où l’attendait un autel de bois sec. Il s’y
allongea, jeta un dernier regard à la lune et embrasa son bûcher. *** Au Sanctuaire, les travaux
avançaient à une vitesse impressionnante. Les cent mains des hécatonchires
portaient des pierres que nul homme n’aurait pu mouvoir, et alors que certaines
de leurs têtes choisissaient les roches à conformation adéquate, les autres
surveillaient l’édification des murailles. Les trois géants s’élevaient si haut
qu’ils pouvaient être vus de m’importe quel endroit du Sanctuaire. Ils
ignoraient le sommeil, et jamais leurs efforts ne semblaient vaciller.
Néanmoins ils étaient voraces et les ressources alimentaires étant limitées,
ils échangeaient leur sueur contre les mourants qu’ils dévoraient. En quelques jours l’enceinte
sacrée fut cernée de murailles inexpugnables. Lilith veillait sur les travaux,
et elle avait gardé sous ses ordres nombres d’hommes dont la nouvelle tâche
était de sculpter des gargouilles plus effrayantes et provocantes les unes que
les autres. Ces innombrables statues aux poses glorifiant la luxure, placées
tout autour des remparts, parfaisaient l’aspect sinistre du Sanctuaire. Mais pour Zeuxis, rien n’était
plus lugubre que le temple du Cancer. Il avait tout essayé sans aucune
amélioration. Fatigué de cette lutte vaine, il ne pouvait s’empêcher de laisser
dériver ses pensées vers d’autres troubles, dont le principal demeurait cette
vision récurrente de la mare de sang répandue au Parthénon. Etait-ce ce
sacrilège plus que la mort d’Adolf qui avait coûté la vie à Tito ? Et
Tito… Si Zeuxis n’accordait son respect qu’à peu de personnes, le Suisse
faisait partie de ces élus, pourtant sa mort changeait tout. Lorsqu’il se
réveilla dans son surplis du Lynx, la flamme guerrière habitant jusqu’alors son
regard ne laissait place qu’à un vide glacial. Muet, le corps et l’âme
douloureux, Tito semblait absent. Et lorsque ses yeux s’éveillèrent de nouveau,
seules y brillaient colère, rancœur et haine. Les chevaliers venaient de perdre
le seul des leurs à maîtriser le septième sens. Revenu des morts de la main
d’Hadès, comment Tito appréhendait-il la situation ? Quel libre arbitre
lui restait-il ? Et quelle confiance lui accorder désormais ? Si au
moins il acceptait de parler, de confier ses sentiments, mais non, il ne se
joignait plus aux chevaliers et restait au Colisée pour entraîner jour et nuit
les soldats du Sanctuaire. Zeuxis poussa un soupir de
lassitude. « Athéna, pourquoi nous as-tu quittés ? Sans toi nous
sommes perdus. » - C’est sans foi que vous êtes
perdus, dit Shun en entrant dans le temple. Tes peintures sont remarquables
Zeuxis, elles transmettent à ceux qui les observent le souvenir de miracles accomplis
au nom d’Athéna. Combien de fois avons-nous cru Saori condamnée, la voyant
approcher la mort à chaque minute qui s’écoulait, pourtant cette peur et notre
espoir en sa survie nous poussèrent à dépasser nos limites et réaliser ce qui
paraissait impossible : vaincre des ennemis bien plus puissants que nous
et ne jamais se laisser décourager même lorsque la victoire semblait nous
échapper. A l’observation des murs tachés
de peinture fanée, Shun comprit le combat du Peintre. Il demanda au chevalier
de lui faire une démonstration de ses talents, ce que Zeuxis ne pouvait refuser
au nouveau Grand Pope. Il fit donc glisser un pinceau dans chaque main puis
commença à peindre. Zeuxis peignait comme Neferia dansait, ses bras légers se
mouvaient avec grâce, et sous ses mains la peinture s’éclairait de mille
éclats. Mais à peine la scène prenait-elle forme que la peinture assombrie
s’écoulait le long des murs, gâchant l’œuvre à peine née. Le Peintre avait
honte, il échouait contre la mort. - Les pinceaux du Peintre me
rappellent les chaînes d’Andromède, dit le Grand Pope. Ils sont un élément
fondamental de l’armure et permettent de matérialiser des attaques. Mais nous
aurions tort de leur attribuer des facultés limitées. J’ai mis du temps à me
familiariser avec les chaînes, découvrant au fil des combats des capacités de
plus en plus variées. Capables de s’adapter à l’adversaire, d’attaquer en
traversant les dimensions ou de me défendre derrière un mur difficilement
franchissable, je me suis finalement rendu compte que seul mon esprit limitait
leur potentiel. - Ainsi mes couleurs pourraient
couvrir le souvenir de Masque de Mort ? - Bien sûr. Mais ce ne sera pas
facile. Pour cela, tu dois approcher le septième sens et surpasser l’ambiance
macabre imprégnant ces lieux. Néanmoins tu n’y arriveras pas avec tes
techniques actuelles, car tu as oublié la base de la force des saints. - Le cosmos… - La constellation du Peintre te
protège et te livre son énergie. Accepte-la, ouvre tes bras à l’abstraction, et
fais de tes pinceaux non pas des outils de création mais la parole de ta
pensée. Les armures sont vivantes et agissent parfois selon une volonté propre.
Les chaînes d’Andromède particulièrement, capables d’attaquer sans mon ordre ou
de sentir un danger là où je ne distinguais rien. J’ai d’abord cru à la faculté
de réflexion des armures d’Athéna, mais ce serait leur donner des limitations
humaines qui n’ont plus lieu d’être parmi la mémoire liée
aux armures. Sensibles au cosmos et interprètes objectives, elles ressentent avant
tout. Si tu parles au Peintre, les étoiles t’entendront. -
Mais comment leur parler ? -
Comme tes maîtres italiens le faisaient, Zeuxis : avec ton cœur et tes
mains. Tu n’as pas besoin de tenir tes pinceaux, ta volonté peut les diriger.
Essaie, tu verras. Un an plus tôt, remporter
l’armure du Peintre fut pour Zeuxis un défi à la hauteur de son échec actuel.
Au terme de son entraînement en Italie, son maître Parrhasius lui avait imposé
un duel contre Salvador, peintre surréaliste dont les œuvres restaient
indéchiffrables à tout autre que lui-même. Les canevas colorés s’entassaient
autour de Zeuxis comme autant de tentatives infructueuses de donner vie à ses
peintures. L’armure du Peintre lui serait décernée lorsqu’il créerait une
réalité plus palpable que celle de Salvador, mais comment surpasser le
surréalisme ? Zeuxis n’y parvint qu’en brisant
sa conception du réel. Après tout, pouvait-on qualifier quoique ce soit de
‘vrai’ et réunir l’unanimité autour de ce concept sans trouver un homme pour
qui cela ne serait qu’illusion ? Même nos certitudes inébranlables ne
trouvent plus d’appui dans le monde de nos rêves. Parmi nos songes, des ailes
nous sont données, la logique disparaît, et sans la moindre remise en question
nous tremblons ou rions devant des scènes impensables et inexplicablement
crédibles. L’onirisme brise les limites de la conscience, l’illusion du savoir,
ainsi le sommeil ne serait pas celui où nos yeux fermés donnent la vue à notre
esprit mais celui qui fait de nos sens les seuls interprètes de notre
entourage, les seuls piliers de notre réalité. Finalement, qu’est-ce que le
réel sinon l’environnement que nous choisissons d’accepter comme tel ? Devant son canevas blanc,
observant Salvador exulter à la liquéfaction du tangible, Zeuxis avait décidé
d’approcher sa toile sans laisser son professionnalisme diluer son intuition.
Ainsi, au lieu de peindre la toile, il colorait l’air à quelque distance du
chevalet. Les couleurs restaient suspendues dans les airs, insensibles au vent,
libres de toute rationalité, lévitant avec arrogance au-dessus de la logique. En transe, l’artiste cerna le
chevalet de reflets argentés, et au dernier coup de pinceau, le peintre réalisa
qu’il venait de matérialiser l’armure du Peintre. De sa foi en lui-même, Zeuxis
était devenu chevalier d’Athéna. Dans
le temple du Cancer, Shun à ses côtés, Zeuxis ouvrit les mains. Après quelques
minutes de concentration, les pinceaux qui s’y trouvaient commencèrent à
léviter. Le peintre tendit les bras et sous cette impulsion les pinceaux
volèrent jusqu’aux murs qu’ils commencèrent à peindre. Jouant avec son
imagination, Zeuxis parvenait à varier les teintes libérées, et c’est avec une
aisance croissante qu’il manipulait à distance ses armes ainsi redécouvertes.
Il lui était désormais possible de peindre bien plus rapidement, d’atteindre
des endroits qui lui restaient inaccessibles, et même, il pouvait maintenant
utiliser simultanément tous les pinceaux de son armure. Zeuxis rythmait son
œuvre tel un chef d’orchestre, ses mains émancipées traçaient dans les airs les
directives à suivre, et à sa grande surprise apparut sur les murs du temple, en
peinture dorée, l’armure du Cancer. Zeuxis l’avait peinte inconsciemment, grisé
par son inspiration nouvelle. Il resta un instant silencieux devant ce
spectacle, devant cette fresque que nul venin ne ternissait. Resplendissante,
l’armure brillait comme si elle venait de regagner son temple. -
Ce n’est que le début, dit Shun. Il te reste beaucoup à apprendre, mais tu es
un élève doué. Continue à être autant exigeant avec toi-même et tu
apprivoiseras le septième sens. En attendant, l’heure du départ de l’équipe des
cieux approche. Rassemble les chevaliers aux portes du Sanctuaire. -
A vos ordres, Grand Pope. Et… merci. Avant un départ qui ne tarderait
plus, Sheliak avait rejoint Altaïr parmi les tombes du cimetière. Cet endroit
propice à la méditation était le seul refuge de Sheliak. Son ami restait
discret, ne parlant que lorsqu’il sentait Sheliak s’enfoncer trop loin vers sa
tristesse. Côte à côte sous la lune, ils ne
trouvaient pas les mots qui convenaient à une séparation devinée définitive. Le
poète jouait quelques accords de sa Lyre aussi légèrement que le vent, et
Altaïr se berçait de cette mélodie d’adieu. A la douleur de perdre un deuxième
ami, Altaïr comprenait le pouvoir de l’amitié. Inspiration constante, présence
paisible, confiance… ces vertus à elle seules valaient la peine de se battre
pour les hommes, pour permettre à ceux qui s’aiment d’être réunis selon leurs
désirs. Pourquoi existait-il tant de barrières autour de cette savoureuse
simplicité ? Même si cela lui semblait
irréalisable, Altaïr aurait aimé voir Asae au bras de Sheliak. Il ressentait
sans mal que Sheliak s’y épanouirait en homme versé d’amour, illuminant le peuple
des murmures de ses Muses, et Asae rayonnerait telle une déesse, amoureuse et
heureuse, elle démontrerait à chacun les sérénités de l’amour, la béatitude du
partage, et une joie qui serait le trésor le plus précieux des Athéniens. Si Altaïr souffrait de la sorte à
la pensée du sort d’Asae et Sheliak, il osait à peine imaginer l’ampleur du
chagrin de son ami. Connaissant la force d’âme de la Lyre malgré son sommeil
actuel, l’Indien considérait une alternative. - Ne pars pas, Sheliak, n’obéis
pas au Pope. Le fait qu’il t’ait choisi est encore un stratagème pour
t’éloigner d’Asae. Athéna va renaître, et à ses côtés tu redeviendras l’homme
inspiré que tu étais. Ce voyage est une impasse, tu le sais. Si tu pars, tu
condamnes ton futur avec Asae. J’ai vu ses yeux, Sheliak, devant toi naissent
des étoiles. - Oisin t’a légué une partie de
son optimisme, Altaïr. Hélas notre situation n’est pas si simple. Asae a sombré
aux Enfers pour laisser place à Athéna. Au même instant l’aura éblouissante de
la déesse se dissipa en mon cœur pour révéler les traits d’une femme. Je fus
épris d’une déesse à naître, j’aime aujourd’hui une femme éteinte. Et je ne
pourrai plus voir Athéna sans y chercher les yeux d’Asae. Ainsi je pars ;
Athéna ne portera plus le poids de mon regard, et je pourrai grandir par la
poursuite de ma quête. Vers Zeus, je me dirige vers l’unique espoir qu’il me
reste : en appeler à la sagesse divine pour mettre un terme à ces conflits
et épargner Athéna. Ainsi par la victoire d’Athéna obtiendrai-je une chance de
retrouver Asae. Que Ki-lin tente de prendre la tête de Zeus et il me trouvera
sur sa route. Je pars protéger le souverain des Cieux, et demander la main de
sa fille. - Alors je me battrai pour que ce
jour vous soit offert. Tu peux compter sur moi Sheliak, en attendant ton
retour, je ne laisserai rien arriver à Asae. Sheliak sourit, contractant des
muscles bien longtemps oubliés. C’est l’instant que choisirent Neferia et Bayer
pour arriver au cimetière. - Here
you are! s’exclama Bayer. Vous pensiez quand même pas faire la fête sans
nous ? Le sourire aux lèvres, Neferia
posa à terre la bouteille de Porto et les têtes de cannabis pendant que Bayer
allait prendre Sheliak dans les bras. Le poète se raidit d’abord devant une
telle effusion de sentiments, mais il se détendit rapidement, involontairement
habité d’une tranquillité soudaine. C’est donc avec plaisir qu’il accueillit
Neferia dans ses bras. Les effluves de l’Egyptienne rappelèrent à Sheliak
combien la féminité était source de volupté. Les bras de la jeune femme
enserrèrent l’Arabe d’une saveur ignorée. D’un murmure, elle lui glissa à
l’oreille : « C’est pour tout cela que tu te bats, ne l’oublie
pas. » Bayer entama quelques rythmes sur
ses percussions, Altaïr saisit sa pipe, et alors que Neferia entamait une lente
chorégraphie, Sheliak y joignit sa lyre. « Mes amis, dit l’Indien en
expirant une fumée dense, savourons ensemble le calumet de la paix. » Le départ des chevaliers réunit
aux portes du Sanctuaire de nombreuses femmes et leurs enfants. Ils n’avaient
aucune fleur à jeter sur les pas de Ki-lin, Hyoga, Sheliak et Hipparque, ni
aucun mot qui eut exprimé assez justement leur peine à voir de tels héros
quitter la Grèce. Shun, Altaïr, Neferia, Bayer, Zeuxis et même Tito étaient là
pour voir leurs compagnons s’en aller vers une destination sans retour.
Personne n’était dupe. Les dieux de l’Olympe réunis contre Zeus ne
parviendraient pas même à ébranler son trône. Toute conspiration contre lui
avait échoué malgré les puissances en présence, et sa propre femme se retrouva
pendue au crochet de l’Olympe pour s’être opposé à sa volonté. Vouloir tuer
Zeus relevait de la folie suicidaire. Ce sacrilège voué à l’échec serait
condamné autant par les dieux que par les hommes, ainsi personne ne comprenait
pourquoi une telle mission leur était confiée. Si Hadès voulait se débarrasser
des chevaliers, il pouvait le faire par des moyens plus expéditifs. Alors
pourquoi cette quête sans espoir ? Du haut des murailles, Drannoc et
Lilith observaient avec joie ce spectacle mielleux. Drannoc éclata d’un rire
provocateur qu’il prit soin de faire durer assez longtemps pour exaspérer tout
le monde, puis il cria : « On garde vos surplis au chaud en attendant
votre mort, tardez pas trop ! » Allongée sur une gargouille,
Lilith lança aux saints en partance : « Que voilà une triste équipe
composée seulement d’hommes. Vous risquez de vous ennuyer sans femme à
chatouiller, à moins que vous soyez homo comme Zeuxis. Je veux bien vous offrir
vos derniers orgasmes avant votre départ, j’ai toujours rêvé d’un saint contre
les miens. Pas de réponse ? Ne me dites pas que vous vous tâtez
devant une proposition si alléchante…» Zeuxis ne rétorqua rien à la
provocation de Lilith, devinant que la Succube et l'Ettercap attendaient l’occasion
d’engager une rixe verbale pour gâcher l’émotion des adieux. Hors de l’enceinte sacrée, Hyoga
lança un dernier regard à Shun, puis l’ange et les saints s’en allèrent en
direction du Pirée. L’hécatonchire Briarée poussa alors les lourdes portes qui
fermèrent le Sanctuaire. De leur hauteur, les spectres
regardaient les chevaliers s’évanouir dans la nuit. - T’en penses quoi, Lilith, ils
vont déserter, c’est sûr, commença Drannoc. Personne pour les surveiller et une
mission suicide, moi j’hésiterais pas en tout cas. - Détrompe-toi. Ceux qui viennent
de nous quitter ne sont pas du genre à revenir la queue entre les jambes. Et
ils ne seront pas sans surveillance ni sans aide. Regarde autour de toi, tu ne
remarques rien d’anormal ? - Si, tu me parles gentiment pour
une fois. - C’est parce que l’espoir des
chevaliers m’inspire et je me mets à croire qu’un miracle pourrait te rendre
intelligent ! En attendant, tu n’as même pas remarqué qu’il manque deux
hécatonchires ! C’est vrai qu’avec leur taille de géants et leurs
cinquante têtes ils passent inaperçus… - Mais… C’est vrai ça… dit
Drannoc en regardant autour de lui. Où sont Cottos et Gygès ? Sur un ton exaspéré, Lilith
répondit : - Ils font partie de l’équipe des
cieux ! D’une part ils veilleront à ce que personne ne rebrousse chemin,
d’autre part leurs bras ouvriront sans mal les portes du ciel. - Je les croyais copains avec
Zeus. Pourquoi ils font ça ? - Va surveiller le Tartare
pendant des millénaires et on verra si tu te poses encore la question. Hadès a
promis aux hécatonchires la terre des Hyperboréens(4), et ils
pensent y trouver leur paradis. - Si je comprends bien, tu viens
de perdre deux amants. - Ah… Cottos, soupira Lilith
d’une voix nostalgique. Lui au moins il savait m’enlacer. - Dis, si tu veux, toi et moi… - Non mais tu vas bien ?
s’écria Lilith. Je suis gigantophile, pas zoophile ! Sur la route du port, Ki-lin et
ses hommes distinguèrent un groupe en fête. Les gypsies informés de
l’expédition avaient décidé d’encourager les voyageurs. Leurs danses chaotiques
s’inspiraient de leur ivresse, ils sautaient, roulaient à terre, conjuguaient
leurs corps en des figures acrobatiques et leurs rires paraient la scène d’un
plaisir anachronique. « Décidément, pensa Ki-lin, ils ressemblent plus à
des hippies qu’à des gypsies. » Dès qu’ils aperçurent ceux dont
ils célébraient le départ, les gypsies s’alignèrent par couple, face à face,
tendirent leurs mains en l’air et les joignirent pour délimiter un couloir que
leurs chants nommaient le tunnel d’amour. Lorsque Ki-lin parcourut cette
galerie humaine, les gypsies caressèrent ses épaules, ses cheveux, d’une
manière à peine perceptible mais suffisante pour transmettre leur estime et
leur affection à cet homme qui luttait pour l’avènement de la paix. Hyoga
traversa aussi leurs rangs, surpris de découvrir une telle exultation en ces
jours de noirceur. Imperturbable, Sheliak les laissa le toucher, mais aucun
gypsy n’osa effleurer sa Lyre. Quant à Hipparque, il s’était
arrêté à peine le tunnel formé. A quoi bon ces cérémonies inutiles ? Qu’il
est facile d’encourager l’amour, mais qu’il est dur de se battre en son nom.
Désolé, mais je ne crois pas en vos bonnes volontés, en cette amitié
universelle que vous ne connaissez qu’à travers votre microcosme, et en cette
harmonie collective dont vous clamez l’existence pour rassurer l’agonie de vos
esprits intoxiqués. Le Saint du Sextant contourna la
troupe à laquelle il ne lança aucun regard. Alma, l’aînée des gypsies, sentit
son cœur se serrer. Non pour elle, mais pour ce chevalier désabusé. Son regard
se voila et peut-être sa gorge se serait-elle nouée devant cette insulte à son
peuple si les gypsies n’avaient entamé leur chant d’adieu : « When the Moon is in the
seventh house, and Jupiter aligns with Mars, then peace will guide the planets,
and love will steer the stars. »(5) Les vagues déchirées de Poséidon
rendaient les eaux du port impraticables. Le bateau amarré frappait le ponton,
l’eau éclatait pour s’élever dans les airs puis se répandre en pluie sur tout
le port. Le bruit des vagues fracassées grondait continuellement. Trempée, Despoena attendait
l’équipage à l’entrée du Pirée. Cette jeune cavalière arrivée depuis peu
montait si bien à cheval et savait lier un tel contact avec les équidés qu’elle
obtint rapidement la responsabilité des écuries. C’était là un grand honneur,
car les chevaux étaient d’autant plus précieux que peu d’animaux restaient en
Grèce depuis la nuit perpétuelle. - J’ai réuni les meilleurs
chevaux comme vous me l’aviez demandé, cria Despoena pour se faire entendre. - En es-tu bien sûre ?
interrogea Ki-lin, incrédule. Je ne vois pas Celeris qui à elle seule vaut dix
de tes meilleurs chevaux. En s’inclinant sous forme
d’excuse, Despoena répondit : - Cette jument appartient à
Neferia. Elle lui fut offerte par la Mer, et nul autre qu’un dieu ne peut l’en
destituer. Il n’est pas en mon pouvoir de vous la procurer. - Soit, opina Ki-lin. Sheliak n’avait pas prêté
attention à la conversation. Déjà il se trouvait face au bateau secoué par la
mer. Insensible aux gerbes d’eau l’assaillant, Sheliak caressait sa Lyre, et sa
voix fit écho à celle d’Orphée : « Écoute-moi, Neptune à la chevelure mouillée par les ondes salées de la
mer, Neptune traîné par de rapides coursiers et tenant dans la main ton trident
acéré, toi qui habites toujours les immenses profondeurs de la mer, roi des
ondes, toi qui presses la terre de tes eaux tumultueuses, toi qui lances au
loin l'écume et qui conduis à travers les flots ton rapide quadrige ; dieu azuré
à qui le sort accorda l'empire des mers, toi qui aimes ton troupeau armé
d'écailles et les eaux salées de l'océan, arrête-toi sur les bords de la terre,
donne un bon souffle aux navires et ajoutes-y pour nous la paix, le salut et
les dons dorés des richesses. »(6) A peine ces mots chantés, les
eaux se calmèrent. La lune se reflétait maintenant sur une mer lisse. Le
paysage devint un instant peinture dans cet univers immobile et muet. Sheliak,
Ki-lin, Hyoga et Hipparque embarquèrent avec leurs chevaux, et sous l’appel de
l’aède, les vents enflèrent les voiles et portèrent le navire vers le hasard de
la mer. | |