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Cet article vous est proposé par : Alwaïd



La Trilogie Gaïa




 

Acte I – Eveillez-vous, Anges Gardiens

 

Le soleil n’habitait plus ni les cieux ni les mémoires. Disparu depuis neuf mois. La puissance d’Hadès déversée depuis les profondeurs s’était répandue dans les chairs de la Terre jusqu’à stopper sa rotation. Jour et Nuit demeuraient donc au-dessus de leur hémisphère respectif, Athènes ayant été désignée comme centre de l’obscurité. L’Attique ne présentait plus que les cendres d’une végétation morte autour des ruines d’une civilisation oubliée. Le territoire autrefois fertile et lumineux de la déesse était devenu le royaume d’Hadès.

 

L’hiver n’avait pas cessé depuis la mort d’Athéna. Pluies et brumes couvraient régulièrement les lieux, et les étoiles éteintes ne perçaient plus la noirceur des cieux. Les vagues déchaînées de la mer battaient les côtes grecques avec une force inépuisable. Poséidon célébrait la conquête de nouvelles terres et rappelait par la cacophonie de ses flots la puissance de son sceptre.

 

Alors que tout homme aurait fui devant un tel domaine, la promesse d’Athéna d’accueillir les peuples délogés ramenait des milliers de familles. Habitants des Cyclades et des côtes turques, les immigrants affluaient chaque semaine. Si après leur tragédie ils s’attendaient à trouver la paix au Sanctuaire, ils déchantaient dès leur arrivée. La ville en construction semblait plus sombre que la nuit, et aucun cri de joie ne s’en échappait. Au contraire, des clameurs guerrières et des gémissements d’hommes éreintés rappelaient qu’en ce lieu la Mort était maître. Dès leur arrivée, la population se trouvait séparée pour l’attribution des tâches. Les femmes s’évertuaient à entretenir les serres lunaires pour tirer de la terre la nourriture à peine suffisante à nourrir les habitants, et les hommes étaient envoyés dans les mines de pierres précieuses ou sur les chantiers du Sanctuaire dirigés par le fouet de Lilith de la Succube, étoile terrestre de l’Esclavage. Quelques chanceux se voyaient placés dans les forges, et tous ceux qui le désiraient pouvaient rejoindre l’armée des Ténèbres entraînée par Adolf du Bodak, étoile céleste de la Tuerie. Pauvreté et maladies étaient le fardeau des sujets d’Hadès, et pour de nombreux travailleurs, il devenait difficile de dire s’ils étaient vivants ou morts.

 

 

La majeure partie des peuples assombris choisit de fuir vers la lumière. Grâce à la lune toujours rayonnante, ils avaient compris que le soleil en exil se tenait, immobile, de l’autre côté de la planète. Lumière et chaleur… ces mots résonnaient en eux, laissait leurs espoirs imaginer un monde de paix où l’énergie d’Apollon rayonnerait sans discontinuer. L’humanité s’y espérait sauvée. Mais ils comprirent bien vite leur erreur. Pas un nuage n’effaçait le soleil. Omniprésent, son poids s’abattait sans relâche sur l’immensité océane. Rares étaient les terres émergées sous la lumière d’Apollon, et les hommes s’y agglutinaient comme des vers dévorant les restes de Gaïa. La Nouvelle-Zélande regorgeait d’humains jusqu’aux cimes de ses montagnes, l’Australie ne connaissait de désert que celui d’âmes condamnées. Les traits d’Apollon asséchaient végétaux et rivières, son feu brûlait peu à peu la tunique de Gaïa et menaçait les hommes de ses flèches mortelles. Sécheresse, peste, famine et folie, tel était le sort d’hommes désormais prêts à tuer pour obtenir de l’eau pure. 

 

Choisir entre soleil et lune revenait à accepter la colère d’Apollon ou son oubli. Mais quel que soit le chemin, il menait à la mort, et ceux qui périssaient sous les flèches solaires rejoignaient finalement les ténèbres de Grèce. Le Sanctuaire d’Hadès devenait la nécropole de l’humanité.

 

 

Comment se rappeler qu’au temps d’Athéna sa cité regorgeait de soleil, de vie et de musique, de rires et de chants ? Rien de tout cela ne perdurait. Cette ville en construction était aussi noire que le ciel et se répandait tel un sang empoisonné sur les terres nauséabondes. Le travail semblait sans fin. Sans cesse en expansion, à peine les hommes finissaient-ils de cerner la ville de murailles que de nouvelles habitations devaient être bâties et entourées de nouveaux remparts.

 

Pourtant il fallait le reconnaître, si l’édification du Sanctuaire d’Hadès se tachait de la sueur et du sang des esclaves, la nouvelle Athènes était magnifique. Les cendres de l’Attique constituaient le matériau de base des bâtiments, et sur chaque édifice étaient incrustées des pierres précieuses par centaines. A défaut de soleil, les architectes avaient dessiné des plans dont la précision ne laissait rien au hasard. Le prytanée qui contenait le feu de la cité fut choisi comme point de référence, et à partir de ce temple les pierres savamment ajustées reflétaient et propageaient la lumière du feu sacré.

 

Ainsi la ville s’éclairait-elle d’une myriade de réflexions colorées transmises de loin en loin. Les remparts et différents ateliers se teintaient des reflets bleutés des saphirs. Les habitations parées de rubis dévoilaient une rougeur qui semblait figurer le sang d’un peuple à l’agonie. Les douze temples du Zodiaque furent ceints de veinures de diamants dont même Nyx ne ternissait l’éclat. Surplombant ce domaine minéral, le Parthénon serti d’émeraudes eut été le monument le plus remarquable du Sanctuaire si sa lumière n’était ternie par l’éclat de la tour d’Hadès. Le donjon du dieu érigé autour de la statue d’Athéna dissimulait celle-ci aux yeux des Athéniens. Il s’élevait à la vue de tous et ses myriades d’émeraudes lui conféraient une brillance visible au-delà des limites d’Athènes. Au sommet de cette tour torsadée, l’édifice s’élargissait soudain pour soutenir un large temple dont les piliers taillés en silhouettes féminines semblaient danser sous les lumières des flambeaux. Réplique de l’Erechthéion, il était dit qu’en ce lieu inaccessible reposait le corps d’Athéna, veillé par Hadès lui-même.

 

 

***

 

Seul parmi les tombes, Altaïr n’avait plus quitté le cimetière du Sanctuaire depuis des mois. Grâce à son éloignement sur le flanc de la montagne, il n’entendait rien des cris en contrebas et s’imbibait de ce silence pour mieux fléchir ses inquiétudes.

 

Fidèle à son errance, la lune parcourait les cieux avec sa grâce habituelle. Comme chaque soir, Altaïr la contemplait. Cet astre intouchable lui devenait familier à force d’épuiser ses yeux sur sa lumière. Il connaissait chacun de ses cratères, déchiffrait ses humeurs et pouvait sans ouvrir les yeux désigner son emplacement dans le ciel. Sensible à son parcours et quotidiennement perdu dans ses reliefs, il retrouvait peu à peu le calme de son enfance, lorsque la lumière entrait dans sa grotte et illuminait son peuple. Le vent frais de Grèce lui rappelait celui des Amériques, et dans l’étreinte d’Eole, l’Indien savait que s’il avait perdu sa famille, si Myrddin et Athéna n’étaient plus là pour le guider, et si l’optimisme d’Oisin s’était éteint avec lui, il lui restait toujours la Terre.

 

Il ne désirait plus être ce chevalier auquel il ne croyait pas. Etre un homme lui suffisait. Ses pieds frôlaient Gaïa, ses pensées s’envolaient vers la lune, et au milieu de cet univers il se sentait vivant. Si Altaïr s’attachait à sa solitude, c’était surtout pour retrouver ce contact perdu avec une nature évanescente, et pour apprendre à se connaître, découvrir quelle âme siège en ce corps, fuir ces hommes qui vont chacun de leur conseil tenter d’insuffler leurs propres vérités et ployer les convictions de l’Indien. Mais ces convictions, quelles sont-elles ? En qui croire maintenant qu’Athéna séjourne chez la Mort ? Ô, Lune, toi seule offre à mes yeux assez de beauté pour me faire oublier tous ces doutes. Je me perds en ton sein comme un fils vers sa mère. Déesse vierge et fugitive qui toujours nous revient, merci pour ta lumière.

 

L’attention d’Altaïr fut attirée par un mouvement à l’extérieur du Sanctuaire. Le dernier peuple en migration approchait. Quelques milliers d’âmes marchaient lentement parmi les ombres. Leur mouvement discontinu trahissait une extrême fatigue, et cette population décimée par un long voyage ressemblait déjà à une masse de fantômes. A leur tête, Altaïr devina la présence du guide des peuplades en errance.

 

Saon, qui ne portait jamais son armure, se faisait un devoir de parcourir la Grèce à la recherche d’humains perdus et de les mener jusqu’à Athènes. Depuis que Neferia l’avait retrouvé dans les montagnes, ou plutôt, depuis que Saon s’était présenté à l’Egyptienne, jamais on n’avait vu le saint de l’Autel s’attarder au Sanctuaire. A peine arrivé, il repartait sans attendre. Altaïr devinait sans mal que la mission dont se réclamait Saon servait d’excuse à fuir les terres d’Hadès et à ne pas se mêler aux autres chevaliers. Quelle impression étrange de voir en celui qui devrait être un frère d’armes un tel étranger. Altaïr se demanda de nouveau ce qui pouvait bien traverser les pensées de Saon, mais réalisant qu’il ne déchiffrait pas vraiment ses propres raisonnements, un rictus para son visage. Comment espérer comprendre un inconnu lorsqu’on ne se connaît pas soi-même ?

 

L’Indien tressa ses cheveux, saisit son arc et son carquois, puis vida son esprit pour se concentrer pleinement sur son nouvel entraînement.

 

 

Aux portes du Sanctuaire jubilait Drannoc de l’Ettercap, étoile terrestre de la Brutalité. Ce troupeau en approche l’excitait à tel point qu’il sautait sur place. Ses yeux aux veines explosées s’imaginaient leurs corps couverts de sang, et déjà sa lance frappait la terre poussiéreuse. « Venez, mes agneaux », bava le spectre. « Je vais bien m’occuper de vous » ajouta-il en caressant la pointe de son arme.

 

Dès les premiers itinérants en vue, Drannoc les parcourut du regard, et il trouva ce qu’il cherchait. Une petite fille aux chaussures sans semelles traînait les pieds, seule et épuisée. Ses yeux ne quittaient pas le sol, et chaque nouveau pas semblait faire souffrir son corps en entier. Drannoc saisit une pierre acérée et la serra dans son poing jusqu’à saigner. « Pauvre fillette » siffla-t-il entre ses dents. « Si jeune et déjà presque morte. Autant lui exploser le crâne dès maintenant. »

 

Il jeta son projectile vers la tête de l’enfant. Saon intercepta la roche puis la broya sous le regard rageur de Drannoc. Le saint avança vers le spectre et lui dit :

 

- Sois tu n’as pas de mémoire soit tu es d’une stupidité incurable. Probablement un subtil mélange des deux. Combien de fois devrai-je te dire que les voyageurs sont sous ma responsabilité ? Tant qu’ils n’ont pas franchi les portes du Sanctuaire tu n’as aucun pouvoir sur eux. Alors si tu veux vraiment tuer quelqu’un, tu ferais mieux de te suicider, l’Attique n’en sentirait que meilleur.

- Vas-y, fais le malin, Saon. Vous aimez frimer, vous les chevaliers. Zeuxis fait la loi dans l’enceinte sacrée et toi dehors ? Faudrait pas trop vous prendre pour des chefs non plus. Je te rappelle que Thanatos commande ici.

- C’est ça, cours dans les jupons de ton maître. Ou si t’as quelque chose dans le surplis, je suis prêt, montre-moi ce que vaut un spectre. Plaque-moi au sol, arrache-moi les yeux, déchire mes entrailles. Tu adorerais me torturer, je le sais. Alors vas-y, je ne porte même pas mon armure.

 

Saon parlait d’une voix posée. Aucune peur ne transpirait de ses mots, et le spectre lui faisait visiblement pitié. Drannoc serrait les dents ; il haïssait Saon. Même s’il ne l’avait jamais vu se battre, il devinait en lui une force mûre assurée par son calme. Etre un lâche ne posant aucun problème d’ego à Drannoc, c’est sans honte qu’il répliqua :

 

- Bon je te laisse tranquille pour cette fois, mais je te préviens que je me vengerai sur eux, dit-il en pointant du doigt le plateau où habitaient les gypsies.

- Sur eux ? répéta Saon. Touche un seul de leurs cheveux et je me délecterai de faire glisser ta lance le long de ton œsophage.

 

 

Les gypsies… voilà bien un groupe à part. S’ils aimaient voyager, c’était aussi souvent une obligation. Leur mode de vie libre et refusant les ordres des cités leur conférait immanquablement un statut de paria. Etait-ce la jalousie des peuples à les voir tant bercés par l’amour ou était-ce cette indépendance dont plus d’un citoyen rêvait sans avoir le courage de la saisir ? Toujours est-il que les gypsies n’avaient pour foyer que le feu de leur communauté toujours en mouvement.

 

Néanmoins aujourd’hui ils ne voyageaient plus. Installés à plusieurs kilomètres du Sanctuaire sur un plateau stérile, ils refusaient les contraintes du royaume d’Hadès, même si ainsi ils n’en recevaient aucune nourriture. Malgré cela ils passaient le plus clair de leur temps à festoyer, à danser et chanter énergiquement. Leur ouverture d’esprit leur permettait d’accepter quiconque avait l’audace de se joindre à eux. Lorsqu’un groupe d’immigrants se dirigeait vers le Sanctuaire, ils se lançaient en de joyeux airs musicaux en invitant les nouveaux arrivants à partager leur terre.

 

« Mesdames et Messieurs on joue pour vous ce soir !

Entrée libre pour tout le monde, chacun aura sa place,

Là dans la demi-ronde, sans première ni deuxième classe. »(1)

 

Alors que les habitants d’Athènes ne leur donnaient que quelques semaines de survie dans ces conditions, ils résidaient sur le plateau depuis de nombreux mois. Inexplicablement, des vignes poussaient autour de leur campement, leur apportant le vin source de leur régulière ivresse, et sous l’appel de cette insouciance la Terre produisait fruits et légumes en quantité suffisante.

 

Il était maintenant admis que les gypsies recevaient la protection de Dionysos, ainsi personne ne se risquait à les défier ou à voler les maigres biens qu’ils détenaient. Ivresse et musique étaient leur bannière, et dans ce monde de ténèbres ils semblaient chanter un nouveau soleil. 

 

 

***

 

Le pinceau de Zeuxis demeurait inerte dans sa main. Une nouvelle fois le Peintre était en proie au découragement, mais il savait que sa volonté le surpasserait bientôt. C’est ce que lui apprenaient ses nouvelles responsabilités au Sanctuaire.

 

Devant le désintérêt total d’Hadès envers la chevalerie d’Athéna, Zeuxis avait décidé de surveiller les actes des trois spectres présents au Sanctuaire. Il évitait leurs débordements et ceux des innombrables mort-vivants sous leurs ordres, il savait faire entendre sa voix, et si les hommes d’Hadès auraient aimé voir sa tête au bout d’une pique, Zeuxis lisait en eux ces pensées malsaines et leur faisait une démonstration de ses talents pour réfréner leurs pulsions.

 

Pas une personne au Sanctuaire n’ignorait le nom de Zeuxis. Vainqueur de Morphée, adversaire du Dragon, et aujourd’hui protecteur de la cité et seul interlocuteur du Grand Pope. Alors que les chevaliers d’Athéna rappelaient un ordre aujourd’hui brisé, de nombreuses familles trouvaient en Zeuxis l’espoir de leur salut. Et ce saint dont la dévotion pour sa déesse imprégnait chacune de ses œuvres était souvent nommé le Peintre d’Athéna.

 

Mais si sa vie publique brillait de renommée, son intimité s’enfermait dans une obscurité inhabillable. Les maisons du Zodiaque rayonnaient des peintures de Zeuxis, pourtant le temple du Cancer, dont les fresques se liquéfièrent à l’arrivée d’Hadès, lui résistait depuis des mois. Ses murs de nouveau tachés de sang, autrefois garnis de têtes humaines, dégradaient toute couleur. Pas moyen de terminer un tableau avant que la peinture n’ait cédé à l’ambiance insalubre du lieu.

 

Zeuxis tentait de nouveaux mélanges, de nouvelles techniques, il explorait son art dans l’espoir de trouver enfin ce qui marquerait de vie les piliers de ce temple. Car s’il ne pouvait vaincre la mémoire d’un chevalier sanguinaire comme l’était Masque de Mort, comment viendrait-il à bout d’ennemis bien vivants et tout aussi maléfiques ?

 

A cours d’inspiration, Zeuxis jeta son pinceau avec force et cria de rage. S’il voulait effacer les rémanences maléfiques du temple, il devait commencer par comprendre Masque de Mort. Mais comment espérer interpréter l’esprit d’un psychopathe ? Si au moins ce chevalier d’or avait été fou, mais ce n’était pas le cas. Ces adultes, ces enfants, tous ces innocents, Masque de Mort les avait tués sans la moindre ébauche de pitié ; pire, ses forfaits lui apportaient plaisir et orgueil. Il se vantait de sa puissance délétère et détruire ou assassiner lui servait d’argument. Quelle insanité !

 

Cependant Zeuxis frissonnait moins devant les penchants sadiques de Masque de Mort que devant le constat que malgré tout, ce pervers avait fait partie de la chevalerie d’Athéna, et au plus haut rang, celui des saints d’or. Cela restait inexplicable. Certes face à Shiryu l’armure du Cancer l’avait quitté, lassée d’un aveuglement où Athéna ne figurait plus même en souvenir, mais avant cela, ses murs arboraient déjà des milliers de visages humains déformés par la torture. Qu’importe si Masque de Mort nourrissait dans son enfance des ambitions pacifiques, et qu’importe ce qui le poussa vers l’attrait de la mort, jamais son comportement ne pourrait être justifié ni pardonné. Cependant, et à cette pensée une vague de froid parcourut Zeuxis, le cas du chevalier du Cancer démontrait avec éloquence qu’en les rangs d’Athéna pouvaient se trouver des êtres gorgés de vices, prêts à tuer par plaisir. Qu’adviendrait-il aujourd’hui si l’un de ses pairs sombrait dans une telle immoralité ?

 

Le Peintre ramassa son pinceau pour débuter une nouvelle fresque, mais le son de pas à l’entrée du temple coupa son élan. Tito approchait, les épaules hautes, le regard droit et la démarche assurée. Son armure du Lynx scintillait dans la nuit, et le cosmos qu’il irradiait laissait présager la force du saint. Tito passait ses journées à s’entraîner hors du Sanctuaire. Sa force physique primait sur le reste, ainsi au milieu des montagnes il s’acharnait à développer ses muscles, à apprivoiser sa cosmo-énergie afin de pouvoir briser des rochers de plus en plus gros. Les nombreux mois passés ainsi lui avaient accordé une force prodigieuse. Qui plus est, les efforts de Tito se nourrissaient d’un sentiment confus. Alors qu’il venait de s’éveiller à l’amour d’Athéna grâce à l’amitié d’Oisin, les deux personnes en lesquelles il croyait trouvèrent la mort. Abandonné de nouveau, son cœur se partageait entre rage et désespoir. Ses entraînements violents lui permettaient au moins de chasser ses pensées. Tito devait devenir puissant, afin que le moment venu, lorsque Athéna reviendrait comme elle l’avait promis, le Lynx soit prêt à la protéger, et que cette fois même un ange ne puisse lui barrer la route.

 

Aujourd’hui Tito déplaçait les collines. Ses pieds traversaient la terre jusqu’à laisser deviner les prémisses de la lave, ses poings trouaient les montagnes, et ses cris de combat se répercutaient d’une déclivité à l’autre. Sans nul doute, le septième sens l’accompagnait désormais telle une ombre fidèle.

 

- T’as une tête de cadavre, commença Tito d’un ton neutre. Tu passes trop de temps dans ce temple.

- Chacun sa quête, Tito. Tu veux percer la terre, et moi la noirceur.

- Quelle différence ? Tu crois que la terre est colorée ?

- Si nous y apportons nos propres couleurs, oui.

- T’es un rêveur, Zeuxis, mais quand on affrontera les spectres il faudra plus qu’un rêve pour leur faire mordre la poussière.

- Tu penses déjà à te rebeller alors qu’Hadès règne encore ? Tu devrais faire attention à Thanatos, ne le laisse pas entrevoir tes pensées. Bien sûr que nous agirons lorsque Athéna renaîtra, mais auparavant jouons le jeu des ténèbres et ignorons-les autant qu’ils nous ignorent.

- C’est bien ce qui m’inquiète. Hadès a carte blanche sur notre ordre, et le Grand Pope n’a plus vraiment son mot à dire. Si nous sommes convoqués ce soir, ce n’est certainement pas pour fêter le retour lointain d’Athéna. Je m’attends au pire.

- Je ne suis pas rassuré non plus, surtout vu l’état de la chevalerie. Tu parles de saints ! Leur foi était décidément bien faible. Pas un pour faire briller le Sanctuaire. Je suis le seul à prendre des responsabilités.

- Allons Zeuxis, tout le monde sait que ça t’arrange. Tu aimes faire régner ta loi et te montrer dans toute ta gloire. Le peuple te chante et tu adores ça. Tu t’ennuierais sans ce statut de protecteur de la cité.

- Crois-moi j’ai d’autres soucis.

- Des problèmes de peinture ?

- Oui. Mais j’y pense, je dois aller prévenir Hipparque. Le connaissant, il a sûrement perdu la lettre du Pope entre l’Iliade et l’Odyssée.

- Bien. Je vous attendrai aux portes du palais.

 

Les chevaliers se séparèrent. Tito poursuivit sa route en direction du temple du Lion, Zeuxis rejoignit la ville. 

 

Le Peintre connaissait les ruelles comme sa palette. De rubis en saphir il passa le prytanée puis parvint à l’Agora. Le spectacle qu’il y découvrit tordit sa bouche en un rictus de malaise. Devant quelques insomniaques, Sheliak chantait. Sa lyre sans étoile n’apaisait aucune âme, ses chants ne délivraient aucune saveur. L’Arabe était dépourvu d’inspiration, la passion lui semblait inconnue. Isolé dans cette misère, il psalmodiait vainement les vers d’Orphée :

 

« Magnanime Pluton, toi qui parcours les espaces sombres des Enfers, le Tartare obscur et les immensités silencieuses voilées par les ténèbres, je t'implore en t'offrant un don favorable ; toi qui environnes de tous côtés la terre, qui produis toutes choses, toi qui as obtenu par le sort l'empire de l'Averne, demeure des immortels, dernière demeure des hommes, tu n'as pour empire que des champs environnés de ténèbres, les champs de l'Achéron lointain, éternel, inexorable, et le noir Achéron lui-même, sombre ceinture de la terre ; toi qui tiens tes droits sur les hommes des largesses de la mort, dieu puissant qui, vaincu par l'amour, enlevas la fille de Déméter au milieu d'un pré fleuri et l'entraînas sur ton char à travers les plaines azurées de la mer jusqu'à l'autre d'Ahtide, où sont les portes de l'Averne ; dieu qui sait toutes les choses connues ou inconnues, dieu puissant, dieu illustre, dieu très-saint, qui te réjouis des louanges et du culte sacré de tes autels, sois-nous propice, je t'en supplie, sois favorable à la foule qui te vénère. »(2)

 

Zeuxis en avait assez vu. La Lyre lui faisait pitié. Il quitta l’Agora. Sur son chemin, il entendit la musique du domaine de Neferia. Sous les ordres du Dauphin, les esclaves avaient élevé un temple à Hathor, déesse égyptienne de la fertilité. « C’est bien vite oublier Athéna » pensa Zeuxis en poursuivant sa route.

 

Dans le temple d’Hathor, la musique s’envolait comme un brouillard. Harpes, flûtes, lyres, percussions et cymbales se mariaient avec une harmonie au sein de laquelle l’abandon menait à la transe. Au milieu des musiciens installés sur des coussins, Neferia dansait langoureusement. Elle jouait avec les notes, les faisait tourner autour des ses bras ou glisser le long de sa nuque. Accueillie d’un sourire, la musique portait Neferia, et les mouvements de la jeune femme s’inscrivaient dans les airs aussi légèrement qu’une brume.

 

Bayer entra en silence. Il s’arrêta en retrait, adossé à un pilier. Pour rien au monde il n’aurait perturbé un tel spectacle. Mais Neferia sentit sa présence. Elle ouvrit brièvement les yeux pour regarder son ami en souriant, puis s’abandonna de nouveau pleinement à son extase chorégraphique.

 

Lorsque la musique prit fin, Neferia fit signe aux musiciens d’arrêter de jouer et invita Bayer à la rejoindre.

 

- Ton cours est déjà terminé ? lui demanda-t-elle.

- Oui. Mes élèves ont été particulièrement en accord aujourd’hui. Leurs percussions ont rarement été autant en osmose. Je les laisse sur ce succès pour qu’ils prennent le temps de s’en inspirer.

- Tu m’impressionnes, Bayer. Tu arrives à extraire tant de talents de ces enfants.

- Bah, tu sais, à leur âge l’expérience n’a pas encore assombri l’imagination. Et ces gamins m’en apprennent tous les jours. Sometimes je me demande qui d’eux ou moi est le professeur.

 

Neferia entama un rire discret, puis répondit :

 

- C’est vrai qu’on a toujours besoin d’un professeur. Mon maître Sambucucciu me manque. Ma danse s’en trouve incomplète, et Sambucucciu savait toujours comment me faire découvrir de nouveaux mouvements.

- Ne t’en fais pas pour ton talent, Neferia, tu danses comme une déesse.

- Ne dis pas ça. Pourquoi crois-tu que j’ai fait construire un temple dédié à Hathor ?

- La question est plutôt : pourquoi n’en as-tu pas édifié un pour Hatshepsout ? Les chevaliers savent que tu es de lignée divine.

- Justement je ne le suis pas. C’est aussi ce que j’ai cru pendant longtemps, et je prenais plaisir à cette idée, mais je le sais maintenant, je ne suis qu’une femme. Je le sens jusqu’au fond de mes chairs. Je n’ai ni la grâce ni l’altruisme d’Asae. Cela me convient, je n’en suis plus triste. Je me demande seulement pourquoi on a prétendu à ma divinité.

- Tu ne veux plus devenir pharaon d’Egypte ? Tu es en âge maintenant.

- Si. Mais avant cela, je dois aider Athéna, et vaincre le Grand Pope.

- Neferia, cette loi stupide concernant ton masque est-elle encore valable sous le règne d’Hadès ? Pourquoi tiens-tu encore à tuer Ki-lin ?

- Il en va de mon honneur. Si j’étais déesse je saurais pardonner. Mais je ne suis qu’une fille insultée, et je laverai cet affront.

- Alright. En attendant, je t’ai amené un CD. Ça faisait un moment que je te parlais de Jim Murple. Le voilà, crois-moi c’est du bonheur.

- Tu m’étonneras toujours, Bayer. Tu sembles tellement détaché des problèmes, toujours accompagné d’une bonne musique et de pensées positives.

- Et bien, c’est pas en geignant qu’on va trouver du plaisir. Bon la situation est pas brillante pour nous mais au moins on est encore ensemble. On fera des miracles s’il le faut, et si le Mal finit par l’emporter, les hommes en prendront un sacré coup mais la justice se relèvera un jour, et vaincra de nouveau. Tel en va le cycle de l’univers. Nous ne sommes pas indispensables à la Terre après tout, et peut-être se porterait-elle mieux sans nous. Comme nous n’en savons rien et que nous ne pouvons pas lire l’avenir, profitons du sommeil d’Athéna pour embellir la vie à notre façon. Ta danse inspire tes fidèles, mes tambours apprennent la solidarité aux enfants, et toi et moi y donnons la parole à notre cœur. Les réponses aux questions arriveront bien assez tôt. Profitons de la chance de ce répit, ce sera peut-être le dernier.

- J’aimerais avoir ta sérénité, Bayer. Mais au moins tu me fais profiter de la tienne, et je t’en remercie.

- No worries Neferia, tu sais que j’aime te voir sourire.

 

 

Zeuxis arriva à la bibliothèque où Hipparque résidait. Le bâtiment s’élevait sur quatre étages dont la taille diminuait par palier. Sur les murs, saphirs côtoyaient rubis, et à leurs reflets se joignaient les lumières des vitraux.

 

Dès l’entrée, une forte odeur de papier imprégnait jusqu’aux habits. Etrangement, ce lieu paraissait plus grand de l’intérieur que de dehors. Les livres par milliers s’élevaient sur des dizaines de mètres. Il s’en trouvait de chaque taille, de chaque couleur, de chaque âge. Au plafond, de lointains chandeliers délivraient une lumière ténue. Personne ne perturbait le silence, pas même les pas des bibliothécaires, souvent de vieux habitants trop faibles pour pouvoir travailler. Des ombres penchées sur des pupitres recopiaient les oeuvres les plus délabrées. Pour certains ouvrages, il semblait qu’un simple contact les désagrège en poussières.

 

Au fil des étages, le même spectacle se présentait : un océan littéraire, et personne pour y voguer ; à une exception près. C’est sous les toits que le Peintre trouva le bureau du Sextant. La porte ouverte invitait à pénétrer un labyrinthe de papier. Des piles de livres s’entassaient sur les rayonnages comme au sol. Perdu au milieu d’eux, Hipparque ne remarqua pas l’arrivée de Zeuxis. Un manuscrit entre les mains, l’index déjà prêt à tourner la page, il lisait d’une voix fébrile :

 

« Aglauros veut se lever; mais ces parties du corps que nous faisons fléchir pour nous asseoir, saisies d'une pesanteur invincible, ne peuvent se mouvoir. Elle fait d'inutiles efforts pour se redresser. Ses genoux roidis, refusent de plier. Un froid mortel engourdit ses membres, son sang est tari, et ses veines blanchissent. Tel qu'un ulcère incurable, étendant ses ravages, ajoute insensiblement aux parties malades celles qui ne le sont pas; tel le froid de la mort, par degrés se glissant, pénètre jusqu'au sein d'Aglauros, arrête sa respiration, et ferme en elle les sources de la vie. »

 

- Tu as de joyeuses lectures, Hipparque.

 

Le Turque sursauta à la voix de Zeuxis. Ses lunettes faillirent chuter de son nez mais il les rattrapa d’une main maladroite. Il lui fallut quelques instants pour recouvrer ses esprits et sortir de cet univers mythologique qu’il quittait uniquement pour manger ou dormir. Il s’assit lourdement dans un fauteuil en soupirant :

 

- Tu m’as fait une de ses peurs…

 

Zeuxis partit d’un rire sincère.

 

- Tu voyages dans tes livres d’une créature infernale à l’autre, tu y lis tortures, vengeances et colères divines, tu vis dans le Sanctuaire de la Mort, et c’est ma voix qui t’effraie !

- Je n’ai plus l’habitude de surprises autres qu’intellectuelles, Zeuxis.

- Ne t’en fais pas, tu n’as pas à te justifier devant moi. Que lisais-tu ?

- ‘Les Métamorphoses’ d’Ovide. Le passage que tu viens d’entendre décrit la punition d’Aglauros infligée par l’Envie sous les ordres d’Athéna.

- Quelle histoire sordide.

- Et c’est loin d’être le seul forfait vengeur d’Athéna. Devant le succès d’Arachné à tisser si parfaitement les faiblesses des Dieux, Athéna l’attaqua et proféra une malédiction à son encontre. Empoisonnée, ses cheveux tombèrent, sa tête et toutes les parties de son corps se resserrèrent. Ses doigts amincis s'attachèrent à ses flancs. Arachné devint araignée. Et la belle Méduse aux mille amants… Poséidon l’étreignit dans le temple d’Athéna. Pour venger ses autels souillés, la déesse changea les cheveux de Méduse en serpents et son regard figerait instantanément toute personne qui oserait la regarder. Pourquoi l’avoir épargnée si par la suite Athéna guidait la main de Persée afin de la décapiter ?

 

Le vent se mit à souffler sur le Sanctuaire. Il s’engouffrait par à-coups dans les fenêtres de la bibliothèque. Sous des flammes vacillantes, Hipparque poursuivit :

 

- Le plus incompréhensible reste pour moi l’Odyssée, qui n’aurait jamais eut lieu sans le châtiment d’Athéna. Pendant dix ans de guerre, notre déesse accorda sa protection aux Grecs qui vainquirent finalement les Troyens. Pourtant il suffit que l’un d’eux profane son temple en y arrachant Cassandre pour que la colère d’Athéna en appelle à Poséidon. Les Mers se soulevèrent, les voiles des navires se déchirèrent, les corps furent projetés sur des rochers, et l’errance d’Ulysse commençait.

 

Hipparque poussa du bout du doigt ses lunettes sur son nez et soupira longuement.

 

- Je ne sais plus quoi penser, Zeuxis.

 

Le Peintre lui lança un regard interrogateur. Le Turque continua :

 

- Ma vision d’Athéna selon les mémoires de Shun d’Andromède est bien différente de celle que je découvre dans les œuvres des anciens. L’Athéna mythologique est beaucoup plus vindicative que ses dernières réincarnations. Plus j’en apprends, plus j’ai peur de découvrir un secret qui briserait ma foi déjà ébranlée.

- S’il te plaît Hipparque, ne doute pas d’Athéna, pas maintenant où notre soutien est plus que nécessaire.

- Mais Zeuxis, rappelle-toi les mots de Shaka de la Vierge : « La seule vérité qui existe en ce monde est que malheureusement, rien n’est certain. Il n’y a pas plus de justice parfaite que de mal absolu. » Alors nous, pauvres mortels, comment pourrions-nous appréhender les pensées et la mémoire d’un esprit divin ? L’espoir de voir le règne pacifiste d’Athéna est une utopie que les saints ont protégée d’une guerre à la suivante, pourtant depuis les temps mythologiques Athéna est en guerre et aucune issue définitive à ces combats n’a encore été trouvée. De plus Zeus a quitté les hommes depuis des siècles et n’est plus intervenu jusqu’à l’an dernier. Pourquoi ? De peur d’avoir dans ce cas à se lever contre sa propre fille, déesse coupable de donner aux hommes l’espoir de s’élever au rang de dieu, ou bien est-ce un autre péché ignoré des hommes ? Rappelle-toi les paroles d’Hadès à Asae : « Je ne voudrais pas que ton peuple te condamne trop vite, déesse guerrière », et celles de Perséphone aux Enfers : « J’ai payé pour toi, Athéna. » Je suis certain qu’elle ne parlait pas de l’obole.

 

Zeuxis ne disait mot. Les yeux vers l’extérieur, les cheveux balancés par le vent, il écoutait attentivement son ami, qui poursuivit :

 

- Je n’ai pas les réponses, et je vénère Athéna de tout mon cœur, néanmoins je ne peux m’empêcher de penser qu’à voir une personne immaculée, cette blancheur nous aveugle et nous prive d’un jugement qui nous permettrait de comprendre des vérités parfois indésirables mais qui pourraient au final nous mener vers la fin des guerres saintes, vers cette paix tant recherchée. Et peut-être, hélas, la culpabilité d’Athéna cachée derrière la victoire incessante de ses chevaliers en est la clé. 

 

Zeuxis se tourna vers Hipparque.

 

- Aussi pertinents soient tes mots, je refuse de laisser le doute m’envahir. Mon cœur ne peut mentir, Athéna est innocente. Les humains ne sont rien face aux dieux, et que ces derniers disposent de nos vies éphémères ne me gêne pas si grâce à eux les hommes peuplent toujours la Terre. Tel est le combat d’Athéna, nous offrir la Terre. De quel forfait maléfique peux-tu la croire coupable ? Regarde autour de toi, Athéna est morte et les hommes la suivent dans la tombe. Elle…

- Athéna n’est pas morte, coupa Hipparque.

 

Cette phrase était tombée comme un couperet. Zeuxis dévisageait Hipparque, guettant sa bouche en attente de précision. L’incrédulité le torturait. Pour toute réponse, le Turque saisit un livre aux pages jaunies, trouva la page en quelques secondes et posa l’ouvrage sous les yeux de Zeuxis. En grec ancien, l’entête annonçait : ‘La Théogonie – Hésiode’.

 

Zeuxis se pencha lentement sur le livre, comme anxieux à l’idée que les pages puissent soudainement se jeter sur lui. Il lut : « Si un Dieu s'est parjuré parmi les Immortels qui habitent le faît du neigeux Olympe, il gît sans haleine toute une année, et il ne goûte plus ni l'Ambroisie, ni le Nectar ; mais il gît sans haleine, et muet, sur son lit, et un affreux engourdissement l'enveloppe. »

 

- Ce qui veut dire ? demanda Zeuxis.

- Qu’Athéna a fait une promesse en invoquant le Styx, et Asae l’a rompue lorsqu’elle était aux Enfers. D’où la colère du Ciel. Découvrir quel fut ce serment sera la clé des guerres saintes, j’en suis presque certain.

- Au moins si Athéna n’est pas morte, elle n’est pas tombée sous le joug d’Hadès. Son année d’absence sera écoulée dans quelques mois, à nous d’être là pour s’assurer qu’Hadès ne lui fera aucun mal.

- Quoiqu’on fasse, je crains qu’Athéna n’ait pas fini de souffrir. Ecoute la phrase suivante de la Théogonie : « Et quand son mal a cessé après une longue année, un autre tourment très cruel le saisit. »

- Rien de plus n’est mentionné au sujet de ce tourment ?

- Rien de plus. Mais nous ne tarderons pas à le découvrir.

 

 

***

 

L’atmosphère alourdie pesait sur les épaules du Grand Pope. D’épais nuages cheminaient lentement. Seul sur la terrasse, Ki-lin contemplait la tour d’Hadès. Lui-même n’y avait jamais pénétré, la Mort en scellait l’entrée. Voilà des mois que le Grand Pope n’avait plus posé les yeux sur sa déesse. Pourtant ce soir c’est en son nom qu’il allait parler. Le moment était venu d’en appeler au Destin.

 

Ki-lin respira profondément. Après ce soir, rien ne serait plus pareil. Mais qu’en résulterait-t-il ? Malheur ou espoir ? Il s’engageait sur une voie qui ressemblait autant à une impasse qu’à un cercueil. Allons… ces doutes n’ont pas lieu d’être. Les étoiles ont parlé depuis la naissance d’Asae. Les anges demandent à renaître, Athéna a besoin d’eux.

 

Les bras levés, les iris ouverts au ciel, Ki-lin proclama : « J’en appelle à vous, chevaliers de l’espoir. Eveillez-vous, anges gardiens, pour l’amour d’Athéna. »

 

A ces mots la nuée s’effrita en des milliards de flocons. Bien vite le Sanctuaire se trouva couvert de neige, et les nuages évanescents dévoilèrent une pleine lune resplendissante. Sa lueur faisait briller la neige, et pour la première fois depuis trop longtemps la cité semblait lumineuse. Travailleurs et guerriers, vieillards et enfants cessèrent un instant leurs activités, exaltés et inexplicablement heureux devant cette couverture neigeuse.

 

Dans le ciel, quatre constellations apparurent provisoirement. Perçant le manteau de la nuit, Pégase, Andromède, le Cygne et Phénix rayonnaient. Les chevaliers comprirent alors la raison de leur réunion en ce jour de renaissance, quant aux spectres, c’est d’un mauvais œil qu’ils devinaient l’invocation angélique.

 

Devant le Grand Pope, la neige s’éleva, tourbillonnante, jusqu’à former une sphère de plumes blanches qui s’ouvrit en deux ailes naturelles. De ce cocon de glace se dévoila un homme à la chevelure solaire, aux yeux bleus comme les glaces du nord, Hyoga, ange du Cygne.

 

Depuis la nébuleuse d’une galaxie voisine, un saint descendait du ciel. Ses ailes le portaient sur les soupirs d’Eole, ses cheveux flottaient, libres, et la grâce de son vol révélait le plaisir éprouvé à cette chute vers la Terre. Il survola le donjon puis vint se poser sur la terrasse avec la douceur d’une femme et le sourire d’un homme. Shun, ange d’Andromède.

 

Lorsque Shun ouvrit ses poings, de la cendre s’en écoula. A peine touchèrent-elles le sol qu’elles s’embrasèrent, dégageant une chaleur ayant raison de la neige alentour. Les flammes se séparèrent en flammèches, et celles-ci devinrent autant de parures du plumage d’un oiseau. Dans un cri libérateur, Ikki, ange du Phénix, renaquit de ses cendres.

 

Treize étoiles filantes s’échappèrent des cieux comme autant de météores, puis se réunirent en une comète laissant dans son sillage une longue traînée de flammes. A son approche, la comète se changea en cheval ailé. Il fondait vers la Terre, impatient de la rejoindre, appelé par le cœur de ses amis, guidé par le souvenir et l’amour d’Athéna. Le long de la terrasse, dans une glissade d’où naquit une rivière d’étincelles, le cheval se changea lentement en homme dont l’armure rayonnait de feux célestes. Chacun le regarda arriver avec émotion, avec une joie reflet de l’espoir incarné en ce chevalier. Lui dont le poing avait scellé la victoire d’Athéna, lui que seul un dieu avait vaincu, lui dont l’âme n’était dévouée qu’à la protection de sa déesse, Seiya, ange de Pégase.

 

Ses compagnons le regardaient avec des yeux brillants. Ils s’approchèrent de Seiya et le touchèrent, comme pour vérifier qu’il se trouvait bien là, à leurs côtés. Même Ikki vint poser sa main sur l’épaule de son frère d’armes. Ensemble, ils avaient partagé bien des guerres, de nombreuses tragédies, souffrances et peines, mais leur espoir et leur amitié leur avait permis de franchir tous les obstacles jusqu’à la victoire finale.

 

Aujourd’hui ils savouraient des retrouvailles qu’ils n’espéraient plus. Des larmes montèrent à leurs yeux, et leur silence se nimbait du plaisir de leur contact. D’une voix basse, en regardant ses amis tour à tour, Seiya prononça : « Shun… Hyoga… Ikki… », et le sourire de chacun répondit à son émoi. Il allait continuer mais sa bouche se figea. Un nom lui restait à prononcer, mais il ne voyait nulle part celui qu’il cherchait du regard. Shiryu n’était pas là.

 

Ses yeux rencontrèrent ceux de Ki-lin, resté à l’écart jusqu’à maintenant. Le Grand Pope demeurait le visage fermé, retenant une joie qu’il savait bientôt brisée. Et en effet, comme si les anges sortaient d’un rêve trop court, ils se mirent à observer ce qui les entourait, et commençaient à peine à comprendre que leur retour était synonyme de grand danger pour la Terre.

 

Ce n’est qu’alors qu’ils réalisèrent l’absence d’Athéna à leurs côtés. Même son effigie leur était cachée par un donjon sombre aux senteurs de mort. Plongeant leurs regards en contrebas, ils découvrirent un Sanctuaire noir, triste comme une tombe. Alors leur conscience angélique s’éveilla, et la connaissance les envahit lentement, tel un poison volant à leur âme l’exaltation de la renaissance. En eux se dessina le sommeil d’Athéna, l’exil de Shiryu, l’éveil des Cieux, et la souveraineté d’Hadès. Les larmes de joies furent bientôt remplacées par les tremblements de l’incompréhension, et c’est d’une voix fébrile que Seiya demanda : « Ki-lin, comment en sommes-nous arrivés là ? »

 

Avant que le Pope ne puisse répondre, le Phénix intervint :

 

- C’est pourtant clair. Les nouveaux chevaliers sont des incapables, et bien qu’ils soient encore vivants, leur déesse a succombé. C’est ce que j’appelle un échec, et nous sommes là pour rattraper leurs erreurs.

- Ikki ! intervint Shun. Ecoute au moins Ki-lin avant de juger si sévèrement.

- Je te laisse le rôle de l’oreille attentive, Shun. Pour moi la situation parle d’elle-même, et je ne vois pas ce que nous faisons là. Nous invoquer ne fera que donner aux chevaliers une confiance qu’ils ne devraient trouver qu’en eux-mêmes. Ils s’appuieront sur nous en oubliant que c’est avant tout à eux de protéger Athéna.

- Ne dis pas n’importe quoi ! s’emporta Seiya. Nous sommes…

- Des chevaliers d’Athéna, oui, je connais le refrain, Seiya. Mais cette guerre n’est pas la nôtre.

- Es-tu à ce point désabusé ? demanda Hyoga.

- C’est toi qui me demandes ça ? Allons Hyoga, je te connais assez pour savoir que tu préfères la mort à un nouveau combat. Qui perdras-tu cette fois ? Même si tu la chasses, cette question te hante, et même si tu resteras à jamais dévoué à Athéna, ta foi a pâti du sang de tes proches dont ton armure est couverte. Plus qu’aucun autre ici, tu comprends ce que je dis.

- Mon frère, dit Shun en saisissant la main d’Ikki, malgré les torts de chacun, le fait est qu’Athéna a besoin de nous. Vas-tu l’abandonner ?

- La question n’est pas là. Je refuse de rester dans le domaine d’Hadès. Il y a d’autres façons de remporter la victoire qu’en agitant son cosmos à tout-va. Et Shiryu l’a certainement compris. Vous feriez bien de vous en inspirer, et de laisser aux chevaliers la responsabilité qui leur revient.

- Tu ne changeras donc jamais ! dit Seiya, le poing serré. Tu tiens donc tant à faire cavalier seul ?

- Autant que tu aimes être le héros de ta belle. Mais rappelles-toi, Saori n’est plus et c’est une nouvelle Athéna que tu serviras. Je suis curieux de voir quelle force tu y puiseras cette fois.

- Ikki, ragea Seiya, tu es…

- Sur le point de partir. Bonne chance à vous mes amis. Entre vos mains, Athéna ne risque plus grand-chose.

 

Le Phénix s’approcha d’Andromède et l’enlaça. 

 

- Shun, lui murmura-t-il. Pour avoir cette chance de te serrer dans mes bras, je suis heureux d’être né de nouveau. Je t’aime, mon frère.

 

Ikki déploya ses ailes dans une gerbe de flammes et s’envola vers la constellation du Phénix. Son départ ne laissa place qu’au silence.

 

Après un instant d’abattement, Seiya se ressaisit et interpella se