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Cet article vous est proposé par : Alwaïd La Trilogie Gaïa
Acte I –
La fleur d’automne
Septembre 2233 Sans prêter
attention aux scintillements des étoiles de Chine, Asae sautillait vers la
chute de Rozan d’où son maître la regardait approcher. Le long de sa robe de
soie bleue, des marguerites flambaient d’un rayonnement joyeux en écho aux
voluptueuses exhalaisons d’Asae. Parmi ses longs cheveux mordorés, le voyageur
rencontrait autant de constellations, de printemps éclatants, que d’une liberté
insouciante éprise du rythme des saisons. La forêt de ses yeux dévoilait mille
chemins, mille surprises ; labyrinthe de plaisir, oubliette fatale à nos
Erynnies, palais végétal sous la pluie des larmes de bonheur à la vue de cet
univers infini, splendeur de la jeunesse et de l’espoir, combien j’ai encore à
apprendre de toi… -
Shiryu ! Encore en train de rêvasser ! Je te rappelle que j’attends
de danser avec toi… Shiryu se
mit à rire. Son corps filigrane semblait pouvoir se briser au moindre
mouvement. Une canne soutenait sa silhouette squelettique, pourtant son visage
creusé par l’âge témoignait encore d’un regard sûr derrière lequel se devinait
sans mal le cosmos du Dragon endormi. - Je suis
trop vieux pour toi, belle Asae. De nombreux villageois aimeraient avoir cette
chance, profite donc de cette fête en l’honneur de tes seize ans. - J’en
profite, qu’est-ce que tu crois, c’est ma dernière nuit en Chine ! Et
j’aime venir te parler à la cascade, tu le sais bien. Asae
s’assit près de son maître. Les eaux se jetaient des falaises en hauteur,
plongeaient en hurlant avant d’exploser tel un astre en des pléiades de gouttes
dans un grondement continuel. Au sein des envolées de la cascade, une lueur
verte imprégnait la poussière d’étoile éveillée par l’armure du Dragon. - Si nous
partons demain, j’en conclus que je dois gagner mon armure ce soir. Je pensais
qu’inverser le cours de la chute de Rozan serait suffisant, je me demande
quelle épreuve tu me prépares… - Tu ne
porteras pas l’armure du Dragon, répondit Shiryu à la surprise d’Asae. Après la
victoire contre Hadès, Saori a fait de Seiya, Hyoga, Shun, Ikki et moi ses
anges gardiens auxquels répondront éternellement nos armures respectives. Le
Dragon et mon âme sont scellés par le sang d’Athéna. Ton armure se trouve en
Grèce, c’est pourquoi nous partons demain. - Shiryu,
je commence à te connaître. Tu as quelque chose à me dire, n’est-ce pas ? -
J’aimerais que tu me fasses une promesse, Asae. Nous allons au devant de
combats desquels dépend la liberté des hommes. De tous temps, les guerres furent
les chorégraphies de la force, broyant dans son sillage les âmes les plus
tendres. Les sentiments des hommes, comme celui des dieux, évoluent. Les
combats ne sont donc jamais les mêmes, ainsi que les armes et les stratégies
employées. Mon maître Dohko de la Balance était armé pour se battre. Mais ces
armes furent un cadeau empoisonné : Athéna en avait interdit
l’utilisation. Ainsi vécu le Vieux Maître, détenteur d’une puissance
incommensurable dont la sagesse fut la plus fidèle gardienne. Shiryu marqua
une pause. -
Promets-moi de ne jamais utiliser ta force physique, de ne brûler en aucun cas
un cosmos offensif. -
Mais… Shiryu ! Comment puis-je espérer vaincre sans
cosmo-énergie ? - Regarde
autour de toi, Asae. Vois tous ces gens festoyer, heureux d’être réunis à tes
côtés. Tes sourires leur ont apporté la fraîcheur méditerranéenne, la chaleur
de l’Attique. Tous frères sous la lumière de tes seize ans, qu’as-tu utilisé
sinon tes sourires pour leur permettre de fleurir de la sorte ? - Ce sont
nos amis, je n’ai pas de mérite ! Il en sera autrement avec nos ennemis. - En effet,
si tu les appelles ennemis avant même de savoir qui ils sont. - … Tu as
ma promesse, Shiryu. Lorsque je serai chevalier, m’accompagneras-tu
toujours ? S’il te plaît, ne me quitte jamais, j’ai tant besoin de toi. - Je ne
t’abandonnerai pas, c’est promis. -
Excellent, dans ce cas je ne crains rien ! s’exclama Asae en riant. Bon,
je retourne danser, à plus tard ! Ris,
jeune fille, ma douce enfant, ris sans te retenir, et puissent les larmes qui
t’attendent s’écouler un jour en rivière de bonheur... A
Jamir, après la victoire d’Athéna, Kiki d’Appendix avait consacré sa vie à
comprendre l’organisation cosmique des armures. L’apprenti de Mü du Bélier
résidait dans la chaîne himalayenne, en ce lieu désolé surnommé le cimetière
des armures. Grâce aux outils du Burin et à son propre sang il parvint à
reconstituer la Coupe et l’Autel. Mais le véritable
exploit de celui qu’on surnomma l’alchimiste ne fut pas tant ces réparations que
l’aboutissement de ses recherches scientifiques. Kiki avait étudié les étoiles
pendant de longues années afin de retracer les plans perdus des armures
d’Athéna, puis il apprit à en modifier la composition sans briser leurs
liaisons astronomiques, et le travail de sa vie porta finalement ses fruits.
S’il n’a jamais trouvé, et probablement pas même cherché le moyen de créer de
l’or, il a pourtant réalisé le miracle de changer le bronze en argent. Ce fut
un procédé si long que Ki-lin ne put transformer que quelques armures, mais au
moins offrit-il ainsi aux futurs chevaliers de meilleures protections. Aujourd’hui l’armure de la Coupe était
portée par Myrddin d’Avalon, et celle de l’Autel restait enfermée dans les plis
d’une montagne inébranlable. Désormais vieil homme, Gavin s’était
entraîné sans relâche pour mériter le titre de chevalier. Sa jeunesse s’y
épuisa jusqu’à l’âge où ses jambes se faisaient moins rapides, où ses réflexes
se tassaient sous le poids de cheveux grisonnants. Jamais il ne deviendrait un
saint, et cette amertume s’enfonça comme un couteau dans son cœur lorsque le
Sanctuaire lui envoya un apprenti à former, un futur chevalier qui, si
toutefois il s’en montrait digne, emporterait avec lui l’armure présente en
tant de rêves du vieil homme. « SAON !!! » La
patience de Gavin céda sous le nouvel affront de son élève. « Cette fois
tu as dépassé les limites » marmonna-t-il sur le chemin de la vallée. Saon
séchait la plupart des entraînements. Il préférait de loin errer le long des
berges du lac où partir à l’aventure s’amuser dans la forêt. Ni les colères de
Gavin ni ses punitions hebdomadaires n’entachaient le flegme de Saon et son
détachement naturel de toute contrainte. Allongé dans l’herbe, sa tignasse
frisée jouait avec le vent ; les yeux fermés, il savourait les derniers
rayons solaires d’été en cette après-midi aux brises tièdes. -
SAON ! hurla Gavin. Qu’est-ce que tu fais là ? -
Rien… -
J’en ai assez ! Reprenons depuis le début. Il y a six ans, envoyé pourtant
sous escorte depuis la Grèce, tu arrives avec trois semaines de retard sans la
moindre ébauche d’excuse. Depuis six ans, tu n’as pas cherché à te réconcilier
avec les paysans qui depuis ton arrivée te soupçonnent de déguster leurs
poulets en cachette… Saon
soupira, lassé de ces homélies fréquentes chez son maître. Gavin ignorait que
le recrutement de son apprenti laissait déjà imaginer ses prédispositions à la
désinvolture. A douze ans Saon s’amusait à aller à l’encontre des règles du
Sanctuaire. Sa plus grande fierté fut de dérober le bâton dont Myrddin ne se
séparait jamais. Celui-ci s’en rendit vite compte et quand il retrouva le
voleur, il lui proposa de devenir chevalier d’Athéna, à la condition de cesser
ses larcins. -
Est-ce là tout ce que la justice t’inspire de force et de motivation ? Le
titre de Chevalier d’Athéna ne provoque aucune excitation en toi ? -
Gavin… tenta calmement Saon. -
Le fait que tu réalises toujours avec facilité tes entraînements et tes
punitions ne te donne pas le droit de me déshonorer en sélectionnant mes ordres
selon ton bon vouloir. -
Gavin… pourquoi cette colère ? -
Tu es loin d’être chevalier, et dans quelques semaines Athéna réclamera ta
présence. Dès cette nuit nous commençons les épreuves suivantes. Crois-moi tu
auras de quoi t’occuper ! -
Faisons un pari. -
Un pari !! s’exclama Gavin, abasourdi par l’insouciance si ostensible de
son élève. -
Si j’obtiens mon armure aujourd’hui, je suis libre de retourner au Sanctuaire. -
Crois-tu que c’est en rêvassant qu’on s’éveille à la chevalerie ? -
Entre autres, oui. -
Bah… lança Gavin, blasé. Vas-y essaie donc, encore faudrait-il que tu saches où
elle se trouve et comment t’en faire accepter. Je retourne au chalet préparer
le dîner. Ce soir là, lorsque les montagnes
frémirent, un frisson traversa le cœur de Gavin, conscient qu’il ne reverrait
plus jamais son élève, ni son armure aimée. *** Une chaleur
accablante s’abattait sur le Parthénon, rivalisant sans mal contre un automne
encore timide. La lumière basse s’élançait du fond des cieux, survolait terres
et mers, forêts et cités, pour venir maquiller les cils du péristyle(2)
d’une lueur caressante. Sous la puissance d’Hélios, les flots entraînaient
l’horizon en un ballet brumeux où dansaient d’éphémères néréides. Immobiles
devant l’entrée du Parthénon, Algernon et Siroe s’appuyaient sur leur lance, le
poids de la lumière faisant fléchir leurs épaules. Seule la divine Nyx semblait
désormais pouvoir libérer de leur extase les gardes du Grand Pope muets devant
une telle tranquillité. Pourtant, Algernon fronça les sourcils et arracha son
regard de cette béatitude. Au loin, une silhouette flottante se révélait peu à
peu, survolait les dernières marches du Sanctuaire, dissimulée derrière les
effluves de chaleur troublant les alentours. - Qui va
là ? La
puissance du soleil frappa les rétines d’Algernon et dans un cri de surprise il
recula en fermant les yeux. Brusquement sorti de sa torpeur, Siroe crut son ami
attaqué et bandait déjà ses muscles pour envoyer sa lance vers l’inconnu. - Non,
Siroe ! Ne l’attaque pas ! cria Algernon en recouvrant doucement la
vue. Observe cette silhouette qui approche, et si la joie en mon cœur ne me
trompe pas, vois ce par quoi je viens d’être ébloui. Six ans déjà, le temps a
passé si vite… Vois, cher Siroe, en ces temps heureux de la renaissance des
héros, une armure d’Athéna. La peau
sombre du chevalier résistait parfaitement aux assauts d’un soleil bien pâle
face à la force dont il faisait habituellement preuve dans les déserts
d’Arabie. Pas une goutte de sueur ne s’écoulait de sa chevelure d’ébène sans
ordre, et il plongeait maintenant ses yeux nuit dans ceux des gardes avec une
assurance paisible. - Le Grand
Pope m’attend. -
Sheliak ! s’exclama Siroe. Alors ça y est, tu es chevalier... Tu as du
mérite, je suis heureux que tu aies atteint ton but, félicitations. Cependant
tu es le premier à te présenter au Parthénon, et le Grand Pope médite avant
l’arrivée d’autres chevaliers. Il te faudra revenir dans quelques jours. - J’ai déjà
trop attendu. Laissez-moi passer. - Désolé
Sheliak, pas même face à la mort, tant que tels sont nos ordres. Allons sois
raisonnable, tu sais que c’est impossible. -
Raisonnable… Impossible… Je ne crois pas en ces mots. Les portes
du palais s’ouvrirent, et lorsque Sheliak atteignit la salle du trône, il la
trouva vide. « Voilà comment le Grand Pope médite… » maugréa-t-il. Il
put à peine contenir un sursaut lorsqu’une voix se fit entendre derrière lui. - Je
m’attendais à des retrouvailles plus conventionnelles, Sheliak. Mais puisque tu
es là, je te félicite pour l’obtention de ton armure, et je vois que tu sais
utiliser ton expérience à bon escient. J’imagine qu’Algernon et Siroe ont été
abusés par la douceur de ta voix. Immobile,
coiffé de son masque derrière lequel aucune expression ne pouvait être devinée,
le représentant d’Athéna se tenait face à Sheliak. -
Pardonnez-moi Grand Pope, il me fallait vous parler. - Je sais
pourquoi tu viens. Myrddin t’a fait une promesse, et je la tiendrai. Tu es
chevalier, tu peux donc désormais rencontrer Athéna elle-même ; tu la
rencontreras en effet. Cependant rappelle-toi comme tu as reçu ton armure.
Pourquoi tiens-tu encore avec tant d’impatience à voir Athéna ? - Je suis
devenu chevalier en comprenant combien l’inspiration ne se puisait pas toujours
en un reflet visible mais aussi en une émotion impalpable et indéfinissable, et
que ne savoir l’exprimer n’enlevait rien à sa splendeur. Malgré cela, mes
chants demeurent sans joie, car je ne perçois pas le cosmos de notre déesse. Sheliak se
tût un instant, puis murmura : - Athéna ne
se trouve pas au Sanctuaire… -
L’a-t-elle seulement un jour quitté ? Ce lieu de paix n’est-il pas une
preuve assez flagrante de l’influence éternelle de notre protectrice ?
Sache qu’Athéna a besoin de méditer. - Cesse-t-elle
de méditer ne serait-ce qu’une heure ? - Ta
prétention et ton manque de foi ne t’honorent pas, Sheliak. Quelle idée as-tu
de la charge pesant sur les épaules de la Justice incarnée ? As-tu oublié
combien de frères chevaliers sont tombés les uns contre les autres au nom de la
même déesse ? Athéna a la lourde tâche de s’inspirer de l’œuvre de ses
précedentes incarnations, de leurs victoires comme de leurs erreurs, afin d’y
percevoir les vérités qui permettront de sceller le futur en une paix universelle.
De plus, les chevaliers arrivent au Sanctuaire, l’heure de votre rassemblement
approche. Ce temps nous est précieux à Athéna et à moi. Tu vas donc regagner
tes quartiers et ne plus les quitter sans y être invité, et j’oublierai ton
intrusion inopportune. Nous nous reverrons bientôt, chevalier de la Lyre. *** A l’écart
d’Athènes, le Sanctuaire invisible aux profanes ne recevait que des personnes
sélectionnées avec soin. Chacune avait un rôle précis et jurait de garder
secrètes les activités de l’enceinte sacrée. Deux mille travailleurs et gardes
y résidaient, entièrement dévoués au fonctionnement de l’ordre de la chevalerie
d’Athéna. Une gorge rocheuse séparait le Sanctuaire de l’Acropole où siégeaient
les douze maisons du Zodiaque et le Parthénon. A la
surprise générale, Oisin fut nommé gardien des portes du Sanctuaire. Si
l’optimisme de ce jeune chevalier était connu de tous, son esprit prompt à la
rêverie ne l’était pas moins. Choisir un garçon si facilement distrait par son
imagination demeurait incompréhensible devant la tâche délicate de surveiller
les lieux, néanmoins les décisions du Grand Pope ne souffraient généralement
aucune critique, et l’état actuel des lieux démontrait incontestablement la
justesse de ces choix. La plupart
des journées d’Oisin se composaient donc de marches d’une muraille à l’autre et
de la contemplation des plaines d’Attique, fidèles compagnes de la mer Égée.
Alerté à l’arrivée de tout visiteur, le chevalier d’Ophiuchus accueillait avec
chaleur ses anciens amis de retour après d’éprouvants entraînements, désormais
porteurs des armures d’argent. En cette
fin de journée, Oisin se remémorait les visages encore enfants de ses
compagnons. Chacun avait tant changé en six ans. Physiquement, bien sûr, mais
surtout, ils dégageaient tous un psychisme d’une rare intensité pour leur jeune
âge. D’enfants à adultes, où leur adolescence avait-elle disparue ? Oisin
sentait toujours en lui l’excitation de la jeunesse, l’émerveillement aisément
inspiré par la beauté des paysages autour d’Athènes. Il savait
que bientôt la guerre menacerait de nouveau le Sanctuaire, pourtant son
imagination préservait son optimisme, dessinait par avance les cosmo-énergies
partagées lors des combats, les limites corporelles repoussées au nom de la
Justice et les victoires de l’amitié contre le chaos de la haine. Durant ses
années d’entraînement au Sanctuaire, cette force altruiste avait permis à Oisin
de rencontrer la majorité des habitants d’Athènes dont le soutien eut
certainement une grande influence sur l’osmose maintenant si apparente entre
Oisin et Ophiuchus. Oisin aimait son armure comme il aimait les hommes, et sa
constellation l’en remerciait en gratifiant son cosmos d’une douceur
affable. Longeant
l’enceinte intérieure, Zeuxis faisait tourner avec dextérité des pinceaux entre
ses doigts. Sa démarche confiante lui donnait presque une allure militaire,
mais les rayonnements colorés de ses cheveux et de son armure habillaient d’une
aura gracieuse et assurée cette froide apparence. Zeuxis
franchit la porte sud, regardant à peine les piliers finement taillés des mains
expertes du vieux Phidias, sculpteur dont les œuvres livraient si parfaitement
l’inspiration du passé qu’elles semblaient éveiller à la vie les marbres des
propylées (3). Fidèle à son
poste, le chevalier d’Ophiuchus montait la garde. - Ton
armure est pleine de taches de peinture, Zeuxis. Quand apprendras-tu à
t’entraîner proprement ? plaisanta Oisin. - Ces
taches, comme tu les appelles, sont les couleurs de mes œuvres. Essaie d’en effacer
une seule et tu comprendras à quel point j’en suis fier, rétorqua Zeuxis,
oscillant entre humour et défi. Tous les chevaliers sont-ils arrivés au
Sanctuaire ? - Non. Saon
ne s’est pas encore présenté et Maui a une dernière mission à remplir avant de
revenir d’Ouganda. Sa réputation le précède d’ailleurs. D’après certains
voyageurs africains, Maui a rendu des services innombrables à son village, en
creusant la terre de ses mains pour découvrir l’eau des nappes souterraines par
exemple. On le dit capable de soulever un troupeau d’éléphants et de détourner
un fleuve. J’entends même dire qu’aucun mortel ne pourrait faire mordre la
poussière à Maui. - A chaque
pas du pèlerin les histoires s’embellissent. D’une voix
plus discrète, Zeuxis poursuivit : - Et
Altaïr ? - Comme
d’habitude depuis six ans… il s’entraîne dans la mer d’oliviers. L’armure de
l’Aigle n’a pas encore répondu à son appel. - C’est
étrange, d’autant qu’il est comme toi l’élève de Myrddin ; sa formation
doit donc être des plus complètes. - Je ne
comprends pas non plus. Je connais bien Altaïr, je sais qu’il est prêt à
devenir chevalier, et Sheliak partage mon avis. Le Pope t’en a-t-il parlé, lui
qui voit chaque jour l’urne sacrée de l’Aigle dans son palais ? - Pas
directement, mais ayant passé ma dernière année de formation sous sa tutelle,
l’histoire du Sanctuaire n’a plus de secret pour moi. - Ah
non ? fit Oisin, un rictus au coin des lèvres. Alors dis-moi, qui se cache
sous le masque du Grand Pope ? Devant
l’embarras de Zeuxis, Oisin voulut lui épargner la gêne de l’ignorance, ainsi
il lui demanda ce qu’il savait. - Il y a
247 ans, expliqua Zeuxis, l’armure de l’Aigle appartenait à Marine dont tu
connais les exploits et les mystères. Peu savent cependant qu’à la mort
d’Hadès, elle a disparu du Sanctuaire avant même le retour d’Athéna et de ses
anges gardiens. - Pour
quelle raison ? - As-tu
entendu parler de Seika ? - J’ai vu
son nom dans quelques poèmes. Je crois me rappeler qu’elle était la sœur
disparue de Seiya, finalement retrouvée par Marine, non ? - Exact.
Bien que personne n’ait jamais vu le visage de l’Aigle, Marine et Seika
semblaient jumelles. Elles avaient le même âge, jour pour jour, la même taille…
Etrangement, Marine savait avant la révélation de la divinité de Saori que cette
dernière était la réincarnation d’Athéna. De l’histoire de ces femmes, seul le
manuscrit de Shun d’Andromède relate la fin avec précision. Lorsque Seika
apprit la mort de son frère, son cœur se déchira, au sens propre du
terme : elle utilisa la dague de Saga pour se suicider. Marine se
précipita et tenta de stopper l’hémorragie, mais il était trop tard, Seika
reposait inerte dans les bras du chevalier de l’Aigle. Marine retira alors son
armure, déposa l’urne aux pieds de la statue d’Athéna et quitta le Sanctuaire
définitivement. - Et
alors ? Marine ne fut pas désignée ange gardien, son armure est donc
disponible. Je ne comprends toujours pas. - Je ne te
proposais pas une levée du mystère mais une histoire se rattachant à l’Aigle.
La seule conclusion logique selon moi est qu’Altaïr n’est pour l’instant pas
digne du titre de chevalier. -
Foutaises, dit calmement Oisin en détournant le regard vers la lisière de la
mer d’oliviers. - Nous ne
tarderons pas à savoir. Le Grand Pope a convoqué Asae, arrivée au Sanctuaire
sans armure. Je ne serais pas étonné qu’Altaïr reçoive lui aussi les conseils
du Pope, voire même d’Athéna. - Altaïr,
chuchota Oisin sourd aux paroles de Zeuxis, que le Triangle d’Été t’accorde sa
bénédiction. *** Le
Sanctuaire sommeillait. Tel un soleil nocturne, le prytanée(4)
réunissait quelques passants en quête de feu ou de conversation. Des maisons du
Zodiaque, seule une pâle lueur faisait vivre les piliers du temple de la
Balance. A
l’extérieur du Parthénon, le Grand Pope et Asae marchaient le long du
péristyle. La danseuse du colisée revenait aujourd’hui en adolescente épanouie,
les yeux colorés d’espoir. Entouré
d’une cape blanche, dépassant la jeune Grecque de plusieurs têtes, le Grand
Pope derrière son heaume immuable irradiait un cosmos invisible, exotique, aux
vibrations uniques issues d’une contrée lointaine et mystérieuse. Sa seule
présence rassérénait toute âme, l’enveloppait au sein d’une aura protectrice
qu’aucun danger ne semblait pouvoir ébranler. « L’utopie
des chevaliers d’Athéna dessine un monde de paix éternelle, cependant, force
est de constater que dans la majorité des peuples habitant cette terre, il y a
toujours des hommes aux ambitions de domination, et certains se joignent alors
avec joie à ces plaisirs de destruction gratuite, uniquement pour affirmer leur
pouvoir, vivant par la loi du plus fort, souvent du plus riche… Le ‘mal’, ou ce
qu’on définit comme tel, est inévitable car il est une partie inhérente à
l’homme. Refouler ses peurs n’est que mieux les rappeler, ainsi la meilleure
solution est probablement d’apprendre à connaître notre côté obscur afin de
mieux le guider vers la voie de la lumière. » Asae
n’écoutait plus. Cachée dans l’ombre lunaire d’une colonne, elle laissait le
Pope perdu dans son discours, curieuse de visiter les alentours, intriguée par
des escaliers menant à une terrasse ouverte sur les étoiles. Elle gravit
les marches avec lenteur, découvrant peu à peu la statue chryséléphantine(5)
d’Athéna. Réalisée par Phidias, l’effigie de la déesse étendait son regard
jusqu’aux frontières de l’Attique. Coiffée d’un casque guerrier perdu dans les
constellations de ses chevaliers, elle soutenait dans sa main la partenaire
bienheureuse de la Justice, Nikè, déesse détentrice de victoire. Minuscule devant
cette œuvre majestueuse, face au bouclier grâce auquel Seiya avait jadis sauvé
Athéna, Asae se perdait en d’indéfinissables pensées devant son image reflétée
par l’égide divine. Athéna…
celle pour qui Asae sacrifiait sa vie de femme libre. Etre humaine pouvait déjà
se montrer si déstabilisant, si mystérieux, et si merveilleux… alors l’esprit
d’une déesse… il y siège probablement de quoi briser d’un regard tout désir
délétère, toute agression irréfléchie, de quoi entraîner d’un battement de cil
le cœur des mortels en un feu de sentiments bouleversants. Asae,
lumineuse adolescente, perdit son sourire. Que signifie combattre au nom d’une
déité ? Jusqu’à quels extrêmes notre foi, notre courage et notre espoir
seront-ils mis à l’épreuve ? Quelle misérable puissance sommeille en ses
mains humaines face à la véritable splendeur d’un dieu ? L’inspiration et
la volonté seront-elles suffisantes pour gagner les faveurs de Nikè, ou les
cheminements de notre âme se perdront entre le choix d’une souffrance ou une autre,
d’un sacrifice ou une victoire sans joie si elle entraîne la mort ?
Athéna permettra-t-elle à ses chevaliers de se comprendre, de s’accepter, et de
vivre libéré du poids des interrogations ? La
jeune Grecque ne contrôlait plus son corps. Sa gorge nouée engendrait une
douleur inconnue, ses muscles contractés étouffaient toute résistance. Les
spasmes de ses chairs libérèrent enfin les larmes salvatrices, Asae abandonnait
son cœur à la découverte de la peur. « Shiryu… »
murmura-t-elle comme une prière. Un
hurlement déchira le calme nocturne. Le cri d’Asae se répandit tel un frisson
d’horreur jusqu’aux logis, éveillant quelques habitants et tous les chevaliers.
Des flammes de cosmos naquirent en constellation parmi les ruelles du
Sanctuaire d’où les saints d’argent revêtirent leurs armures. A la statue
d’Athéna, le Grand Pope demeura un instant paralysé par le spectacle auquel il
assistait. Hors d’atteinte, Asae lévitait, immobile, les yeux fermés en une
transe inconsciente, entièrement cernée d’une tempête plus noire que la nuit.
« Hadès ! » lâcha le Grand Pope dans un souffle, avant de
concentrer sa cosmo-énergie. De ce cosmos doré naissaient des étoiles filantes,
brûlantes comme des soleils lointains, aussi éphémères qu’une caresse. La
tourmente s’intensifia autour d’Asae évanescente sous les vents cacophoniques
de l’obscurité. Telle une brindille, le Grand Pope fut violemment expulsé par
une salve invisible contre les piliers du Parthénon. Plusieurs colonnes
s’écroulèrent avant que sa chute ne prenne fin, la dernière s’effondra de tout
son poids sur le corps du Grand Pope. L’esprit d’Hadès étouffait peu à peu
toute lumière autour d’Asae conservée au cœur de la mort. Zeuxis,
Tito, Neferia, Hipparque et Bayer entouraient Myrddin devant le Parthénon.
Altaïr lui aussi, sans armure, prêtait main forte à ses amis. Une barrière
énergétique que la force commune des chevaliers ne faisait pas même vibrer
condamnait tout accès au Parthénon. Bayer, Altaïr et Hipparque hurlaient pour
griser leur cosmo-énergie ; Tito ménageait ses forces, analysait les
détails du champ protecteur ; Neferia, Zeuxis et Myrddin puisaient en
eux-mêmes la quintessence de leur puissance ; tous se joignaient pour
déchirer l’atmosphère en éclairs de cosmos, pourtant la barrière restait
infranchissable. Hadès rayonnait, menait inéluctablement la vie jusqu’aux
portes des Enfers. Sheliak
arriva d’un pas tranquille. La contemplation des étoiles semblait plus
l’émouvoir que l’agitation alentour. D’ailleurs il s’arrêta ; il massait
son menton en signe de réflexion, les yeux tournés vers les alentours en
recherche d’inspiration. - Joins ton
cosmos au nôtre, ordonna Tito. - Désolé,
répondit calmement le poète, je joue seul. - T’as
toujours joué seul, ravale ta fierté pour une fois ! cracha Zeuxis,
ne masquant pas un instant son mépris envers le chevalier de la Lyre. Les mains de Sheliak parfumées de
désert, à la douceur d’une orchidée, frôlèrent à peine les cordes de
l’instrument divin que déjà s’élançaient d’elles des sons nuageux fraîchement
nés d’une forêt après une pluie d’automne. Emues d’un tel hommage, les feuilles
mortes du Sanctuaire portées par l’émotion improvisaient une danse aérienne,
ondoyaient paisiblement dans les airs vers leur inspiration. Les unes après les
autres, elles voletaient en un ballet sensuel autour des mains de Sheliak,
s’immisçaient entre les cordes de la lyre pour se gorger des bruissements
funèbres d’une musique aux senteurs de sève oubliée. Fiertés anciennes de
chênes, aulnes et oliviers, les feuillages brunis de tristesse sous les pleurs
de Déméter traversèrent le champ de force avec autant d’aisance qu’une brise
sur une colline sans arbre, et jouaient maintenant avec les reliefs du
Parthénon en direction de la statue d’Athéna. - Comment…
comment est-ce possible, bégaya Hipparque en cessant son offensive. - Sheliak
célèbre le Parfum de
l’Automne, répondit Myrddin, contemplatif. La
barrière d’Hadès retient tout souffle de vie, c’est pourquoi nos cosmos restent
inefficaces, mais les ténèbres n’ont pas d’emprise sur une nature déjà morte
animée par Sheliak. Les
feuilles approchaient la tornade. Ces chevelures condamnées des dryades
entamaient une dernière boucle en adieu à Eole puis se laissaient absorber par
les hurlements vespéraux, déchiqueter par les rafales impitoyables du Tartare,
libérant telles des larmes d’adieu les vibrations musicales dissimulées en leur
âme, le Parfum de l’Automne.
Requiem des nymphes endeuillées, la mélodie incessante de Sheliak troublait la
concentration d’Hadès. La célébration de la mort atteignait sa conscience en le
grisant d’une fierté incontrôlable, ouvrant inévitablement son esprit à la
beauté lyrique d’un chant en son honneur. Par les éclaircies des pensées du
souverain des Morts, les feuilles s’enfonçaient toujours plus profondément au
sein de la tornade, jusqu’à parvenir au cœur des Enfers, prison d’un corps
gracile dénué de volonté. Le champ de
force autour du palais se résorba, à la stupéfaction des chevaliers. Ils
franchirent le Parthénon sans perdre un instant. Le Grand Pope les attendait
sur la terrasse, surveillant de loin le cosmos d’Hadès. - N’avancez
pas, ordonna-t-il. Hadès faiblit. L’aura
ténébreuse des Enfers s’amenuisait, les vents déchirants de la tempête
s’épuisaient visiblement, laissant deviner une lueur discrète d’une blancheur
liliale timide au milieu de cette obscurité. D’étoile lointaine hésitante, la
lumière se transforma en astre ardent, cosmos immergeant progressivement les
ondes nocives de l’esprit d’Hadès. Au sein de cet éclat aussi doux que le chant
d’un oiseau, une fine silhouette se détachait, perçait avec la grâce d’Aglaé
l’aveuglement insupportable, semait sans le moindre mouvement les graines d’une
sérénité voluptueuse. Asae
lévitait, sa robe bleue battue par les vents, les cheveux levés sous les
impulsions cosmiques de son aura dorée. Elle s’éleva lentement jusqu’au visage
d’Athéna puis y plongea si intensément son regard que les yeux d’ivoire
semblèrent offrir en un battement de cil la profondeur de ses pupilles,
caressant les rétines d’Asae des reflets de sa propre âme. La jeune
Grecque libéra alors une cosmo-énergie illuminant jusqu’aux plaines d’Attique
et renvoya l’esprit d’Hadès en son royaume souterrain. Emerveillés par le
cosmos divin d’Asae, le Grand Pope et ses chevaliers s’agenouillèrent sans oser
contempler la splendeur de l’incarnation d’Athéna. Dans la
main de la statue gigantesque, le visage évanescent de Nikè dévoila le sceptre
d’Athéna, gardien de la Victoire. Le cosmos
d’Asae disparut soudainement. Son visage exprima alors une fatigue douloureuse,
ses yeux se fermèrent et son corps chuta dans le vide. Le Grand Pope s’élança
aux pieds de la statue, ralentit la vitesse d’Asae et reçut délicatement dans
ses bras la déesse endormie. ~----~----~----~----~----~----~ Notes :
(2) Péristyle :
galerie à colonnes autour d'un bâtiment. (3) Propylée : entrée monumentale d’un
palais, d’un sanctuaire. (4) Prytanée : Monument rencontré dans
chaque cité grecque. A la fois civil et religieux il renfermait l'autel
d'Hestia où brûlait le foyer de la cité perpétuellement entretenu. A Athènes,
c'est là qu'étaient placardées les tablettes des lois afin que tout le monde
puisse les voir. (5) Chryséléphantine
: faite d’or et d’ivoire. le 01/06/2008 à 17:51:00 par CaammuusEt une nouvelle fanfic sur notre site ! le 01/06/2008 à 18:36:23 par AlwaïdJe vis décidément un week-end surprenant et merveilleux… le 02/06/2008 à 20:45:31 par shaka_fanPremier à donner mon avis ^^ La galerie de Max, dont j'ai ete obligee de retirer le lien, est quand meme bien connue de tous et on sait ou la retrouver pour admirer ses (magnifiques) illustrations de ta fanfic (Je mettrai d'ailleurs ma main a couper que c'est comme ca que la plupart d'entre nous ont entendu parler de la fameuse Trilogie Gaia )Gagné le 03/06/2008 à 20:34:22 par AlwaïdCitation de shak’ Premier à donner mon avis ^^ Excellent… le bal est ouvert !Citation de shak’ C'est vraiment très très bien écrit, tu as un style assez "littéraire" (ça se dit ça?) j'ai l'impression. Les premiers événements sont agréables à lire... Merci ! Je ne sais pas si ‘style littéraire’ se dit mais ça me réjouit assez dans le sens où ayant suivi une formation scientifique mais me sentant plus proche du monde littéraire, ton commentaire confirme qu’on va finalement là où notre cœur nous pousse (avec un peu de cette volonté dont Saint Seiya fait si bien l’apologie !)Citation de shak’ A part ça c'est gentil de m'avoir attribué la paternité de Saint Seiya T’as si bien bossé que ça aurait été injuste de ne pas te citer… Et je t’imaginais bien passer des heures à la lumière d’une bougie et dans le calme te replonger dans ces souvenirs pour nous livrer une telle œuvre. Alors merci pour ce beau cadeau ! ![]() Citation de shak’ Bon j'imagine qu'il faudra quelques chapitres pour commencer à voir "the big picture"... Oui et non, niveau intrigue je pense avoir un penchant assez sadique ! le 04/06/2008 à 14:12:20 par ikarioRemarquablement écrit le 08/06/2008 à 20:57:37 par AlwaïdMerci Ikario et Johnny. Content que l’écriture vous plaise ! le 18/06/2008 à 22:36:04 par AlwaïdCitation de Caamm Et l'acte II en ligne Et ce merci qui devient si régulier !Citation de Caamm Puis aye Sheliak c'est mon pote, et Altair aussi, c'est confirme Pardonne-moi d’extraire ta phrase qui au final ne spoile pas trop et au contraire à mes yeux a l’avantage de démontrer ton attachement à certains personnages qui me sont chers. Peut-être qu’inspirés par une union si prompte, d’autres seraient tentés de plonger dans l’intimité de ces caractères, alors oui tes mots ainsi libérés deviendront peut-être la curiosité naissante de voyageurs sur ce sujet… qui sait ?Sinon, Sheliak et surtout Altaïr sont de nature à t’accorder leur affection, même si Sheliak reste plutôt discret, ainsi je suis heureux de constater une amitié naissante et te souhaite avec eux un chemin certes chaotique mais qui se développera, s’approfondira certainement. Avec nous, bon voyage Je viens de voir... merci pour les étoiles ^_^ Citation de shak’ Acte II: chapitre de transition bien sympathique... En effet, les bases se posent peu à peu, la suite s’accélère un peu et si les caractères ne prennent pas encore un visage assez défini pour toi, laissons faire le temps, je fais confiance à mes héros pour se dévoiler de façon à stimuler la mémoire. ![]() Merci en tout cas pour tes remarques et ta lecture. Et puisse le prochain acte te plaire plus que le précédent, et moins que le suivant ! Vous devez être connecté pour pouvoir poster un commentaire ! |
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