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Cet article vous est proposé par : Aqualudo



Les ages mythologiques



Lhomme des glaces

Sanctuaire, muraille extérieure

La pluie ne cessait de tomber depuis quatre jours. Le tonnerre grondait continuellement, soulignant plus encore la période sinistre que traversait le monde. Une ombre savançait, seule au milieu du déchaînement de lorage. Sur le seuil de la porte dentrée du Sanctuaire, Graal discutait avec Pallas et un garde. Le jeune Guerrier Sacré de bronze fraîchement intronisé écoutait avec attention les recommandations de Graal. Sa première mission était de mener une patrouille dans les montagnes voisines, accompagné de trois soldats du Sanctuaire. Il était un peu stressé mais plein denvie. Linconnu sarrêta devant les trois hommes.

- Garde, prends mon manteau.

- Bien ... bien Seigneur !

- Graal : convoque les éphèbes qui espèrent devenir des Guerriers Sacrés d’Argent, ceux-là même qui étaient en Asgard lorsque tout a commencé. Quils viennent sans retard dans ma pièce. Fais vite.

Lhomme qui nétait, il y a quelques minutes, quune ombre fugitive avait cédé la place à un homme de taille moyenne, aux cheveux mi longs .... Son visage ne laissait transparaître aucune émotion. Il sassit attendant les cinq éphèbes. Asturias et Macubex étaient rentrés depuis quelques jours déjà. Frank, Mâa et Shiro avaient activement participé à la défense du Sanctuaire en effectuant des patrouilles régulières, devant repousser à de nombreuses reprises les assauts de groupes de guerriers assoiffés de sang mais peu dangereux pour la sécurité des lieux. Frank avait passé beaucoup de temps au village, quil appréciait beaucoup, Mâa et Shiro tentant de glaner dans les recueils disponibles et régulièrement mis à jours de nouvelles informations sur Maiegeiam et Astragoth. Au bout de quelques minutes, ils firent leur apparition, sous la conduite de Graal qui se retira et ferma la porte.

« Je ne vais pas membarrasser de formules de politesse inutile en ces instants critiques. Je suis Ludoxandros Ganymedon, porteur de larmure sacrée de Crystal. Pour vous, je serais Seigneur Crystal. Lorsque vous serez des Guerriers Sacrés, vous pourrez mappeler Ludoxandros. Je suis le responsable de notre ordre, pour quelques temps encore. Bientôt je vais repartir, pour peut-être ne jamais revenir. En attendant, vous me devez obéissance. Asseyez-vous. »

Les cinq hommes étaient surpris. Mais devant la froideur du ton de Ludoxandros, ils se turent et obtempérèrent derechef.

« Depuis louverture dAstragoth, les choses vont mal. Je connais très bien Asgard et les Asgardiens en général. Ce peuple est farouche. Ses guerriers courageux même sils sont tous faibles, ne connaissant nullement le Pneuma, ou le Kosmos si vous préférez. Ils vont cependant nous être utiles en ces temps troubles. Vous nêtes pas sans savoir que la Mésopotamie gronde ..... Les autres élus sont toujours en quête de leurs titres de bronze. Il vous incombe donc de mener à bien ce que je vais vous ordonner. Les autres Guerriers Sacrés doivent défendre le Sanctuaire contre toute incursion. Vous seuls pouvez sortir. »

Ludoxandros prit un verre de vin, puis reprit la parole.

« Vous avez obtenu le droit de devenir, peut être, des Guerriers Sacrés d’Argent, comme moi, comme Yolos. Pour mériter ce titre, il vous faudra obtenir le droit de tuer des divinités au nom dAthéna, devenir donc des porteurs du titre de Courroux Divin. »

Le Seigneur de Crystal ne put sempêcher de laisser transparaître un petit rictus voyant la tête que faisaient les cinq jeunes hommes.

- Ce nest pas le trop complaisant Yolos qui va vous donner ce titre. Cest moi, au nom dAthéna, car je suis au-dessus des autres Guerriers de notre ordre. Pour mériter ce titre, vous allez commencer par trouver comment Maiegeiam a réussi à pénétrer en Niflheim comme notre Grand Maître la découvert en consultant les astres : vous étiez là le jour où le Sceau fut brisé : donc Maiegeiam nest pas passé par là, pas par Astragoth, sinon il aurait lui-même enclenché le mécanisme, malgré toute sa magie ... Il y a donc un autre moyen de rejoindre Niflheim ... il y a une autre porte menant au monde des morts, une porte ouverte dans les deux sens, depuis des millénaires ... Trouvez-là ! Autre chose : lÉgypte : il se trame des choses inquiétantes là-bas : je naime pas ça, je suis même très inquiet pour le Sanctuaire, les Maîtres divins de l’Egypte sont puissants et redoutables. Retrouvez le très sage Anaximandre, questionnez-le une nouvelle fois, il en sait plus qu’il ne vous l’a dit la dernière fois ...

- Si je puis me permettre, qui est ce Grand Maître et quest-ce que ce Niflheim ? saventura Shiro sous le regard inquiet de ses compagnons.

- Vous découvrirez assez tôt qui est ce personnage. Quant au Niflheim, sil existe des maîtres érudits parmi vous, ils sauront répondre à ta question en consultant nos écrits. Je puis cependant affirmer ceci : les sages dAsgard connaissent sûrement des choses sur cet endroit que nous ne savons pas : ramenez toute nouvelle connaissance au Sanctuaire, tout ce qui pourrait nous aider. Car, nous devrons un jour pénétrer en cet endroit et détruire la cause de tant de malheurs, telle est notre destin tracé dans les étoiles ... Il vous faudra certainement marchander avec ceux dAsgard : je ne veux pas de guerre avec eux. Ils contiennent et occupent des êtres comme la Déesse-Araignée, entité qui menace tout ce qui vit sur cette Terre depuis la nuit des temps, ou les Elfes Maudits. Alors marchandez avec ces Asgardiens, échangez des connaissances ... mais rien qui pourrait compromettre le Sanctuaire !

Ludoxandros se tut. Il attendait le feu des questions. Mâa se hasarda le premier à poser les questions quil avait à lesprit :

« Maître de Crystal, vous dites que nous devons « obtenir le droit de tuer des divinités au nom dAthéna »... nest-ce pas paradoxal ... Tuer un Dieu au nom dun Dieu... ? Les Dieux ne sont-ils point immortels ? Suis-je le seul à trouver cela choquant ? » dit-il en regardant lassemblée des éphèbes d’Argent.

Un moment de silence s’instaura. Imperturbable, Ludoxandros se resservit un verre. L’Egyptien reprit, en fixant le Guerrier Sacré d’Argent, arborant un air sévère qui torturait ses traits habituellement si fins :

« Jaimerais savoir si cest vous qui allez nous apprendre comment atteindre le Courroux Divin. Je voudrais encore ajouter que, concernant Maiegeiam, nous avons suivi sa trace dans les territoires du Nord, hors vous dites que ce nest pas par Asgard quil est entré ... Auriez-vous une idée sur la localisation du portail quil aurait emprunté ? La Dalmatie peut être ? »

Mâa nattendit pas les réponses et poursuivit.

« Quant à lÉgypte, jen reviens Maître de Crystal, jy suis allé lorsque lEtranger et Asturias étaient en Asgard. Les nouvelles sont alarmantes ... Le Peuple dÉgypte sest détourné de Râ au profit de Seth et dAnubis. Ces deux divinités obscures lèvent des armées et tiennent toutes les places fortes... Pharao, notre souverain, a fui ... Je crains que le Chaos souille ce pays sacré. Il faut se dépêcher de trouver Anaximandre avant que le pays sombre dans un bain de sang. »

Le jeune Egyptien se rassit, lair grave et pensif. Ludoxandros avait écouté sans sourciller les interrogations de Mâa. Il se leva pour répondre aux questions, fixant tour à tour chacun des élus.

« Un dieu est immortel. Ceci signifie quil na pas besoin de manger, de dormir, que la vieillesse ne le conduira pas vers le trépas ... Cependant, un être découvrant le Kosmos, découvrant la route de la divinité ou étant sous la protection dune divinité puissante peut tuer un dieu. Ceci est déjà arrivé par le passé, et arrivera encore. »

Il marqua un silence appuyé.

« Ainsi, si Athéna ordonne la mort dun dieu, jaccomplirai cette tâche sans poser de question. Jespère quil en sera de même pour vous. En ce sens, le Courroux Divin nest pas quun droit donné par une divinité, cest un pouvoir insufflé par elle-même : cest donc Athéna qui vous le donnera, directement ou indirectement ... »

Ludoxandros se dirigea vers la fenêtre, fixant lhorizon dégagé. Il poursuivit dun ton grave.

« Concernant Maiegeiam, je ne sais point. Il a emprunté un passage menant aux enfers, mais un passage moins surveillé que dautres : donc point Astragoth pour les raisons que jai évoquées, point lantre dEreshkigal en Mésopotamie, trop dangereuse .... Point le chemin dHadès, sinon nous laurions su ... »

Il marqua un nouveau moment de silence pour réfléchir, rassemblant les hypothèses les plus plausibles. « Peut-être la Dalmatie. Je ne connais pas cette région, mais je sais que certains Guerriers Sacrés ont relevé des activités inquiétantes en ces lieux. Il se peut que cette région ouvre également sur les Enfers. J’ai déjà entendu parler d’un temple gardé par des femmes qui veillait au sommeil des morts, cette terre recèle des secrets qui méritent d’être explorés »

Le maître de Crystal marqua un nouveau temps darrêt. Il semblait soudainement absorbé par des images qui venaient dapparaître dans son esprit. Lembrasure de la fenêtre laissa pénétrer un souffle frais directement venu de la montagne voisine. On eut dit que la nature répondait à son inquiétude. Il se retourna vers Mâa et le regarda dans les yeux.

« Quant à lÉgypte, ton Égypte Mâa, Anaximandre aura des réponses. Mais ce que je sais dAnubis et de Seth me suffit : ils devront disparaître, sil le faut de ma main », affirma-t-il en serrant son poing droit de toutes ses forces.

Le regard de Ludoxandros était troublant. Il ne semblait ressentir aucune émotion. Un tueur, implacablement il faisait penser à un tueur. Dailleurs son ton sec, ses mots durs, cet homme semblait avoir abandonné tout sentiment.Impressionné par la présence de Ludoxandros, Frank ne trouvait pas ses mots. Il écoutait presque terrorisé par cet homme froid comme la glace, froid comme la mort. « Est-ce cela un combattant à lArmure d’Argent ? Il ne semble rien craindre en ce monde ; serais-je seulement à la hauteur de la tâche qui mattend ? » pensa-t-il. Passant outre sa peur naissante, Frank prit la parole, évitant de regarder le maître de Crystal.

« Le Courroux Divin, je crois avoir lu quelque chose sur une statue de la bibliothèque dHattousa mais mes souvenirs sont flous, peut-être nos amis érudits pourront-ils nous en dire plus. »

Il se rassit laissant la parole à ses amis et soulagé davoir réussi à sexprimer devant cet homme effrayant. Ludoxandros se retourna vers Frank et le fixa longuement avant de répondre.

« La cité dHattousa recèle bien des mystères, et tant de vérités ... cest en effet possible, Frank. Quoiquil en soit, comprenez bien une chose : le Courroux Divin sera un droit, pas une connaissance à maîtriser. Le droit daccomplir la volonté suprême dAthéna et déradiquer les divinités adverses ! Maintenant laissez-moi. Je dois réfléchir à certaines choses. »

Les éphèbes d’Argent passèrent ensemble la soirée. La conversation se focalisa autour du maître de Crystal. Graal et Yolos avaient été plus ouverts. Ils étaient de réels formateurs désireux de partager leur savoir, de mener ces hommes vers des connaissances extraordinaires. Ludoxandros était très différent, trop différent. « Ce nest quun guerrier avide de tuer, ce nest pas là une bonne manière de servir une divinité », insista Mâa. Shiro était moins intransigeant, considérant pour sa part quil sagissait dun discours de façade et que le temps montrerait la réelle nature de lhomme de glace. La nuit laissa les éphèbes seuls devant leurs interrogations.

Le lendemain matin, le soleil se leva dans un ciel changeant. Lombre de lesplanade était propice à la méditation, le léger vent frais favorisant la quiétude corporelle dans cette saison au climat erratique. Au loin, dans le Domaine Interdit une majestueuse statue dAthéna semblait veiller sur la quiétude des lieux, projetant dans limaginaire des hommes la force et la majesté de la déesse de ce sanctuaire. Reposant son livre à la reliure de cuir craquelé, un éphèbe leva la tête sur la frondaison de larbre auquel il était adossé. Jouant avec les reflets de lumière qui filtrait au travers des feuilles, il modifiait subtilement la ligne de son regard. Puis, il se leva et prit la direction du centre du domaine. Les longs chemins de rocaille et de pierre plate rappelaient la dureté dun fond marin, comme si un océan jadis avait usé de ses eaux la montagne sacrée. Le silence laissa bientôt place aux bruits plus familiers de lactivité humaine. Ça et là saffairaient des hommes et femmes pour le bon fonctionnement du Sanctuaire. Réapprovisionnement en nourriture et en matériel étaient chose courante pour subvenir aux besoins de tous. La trahison de Lénas nétait plus quun mauvais souvenir que beaucoup cherchait à oublier. Les dangers étaient certes plus nombreux depuis lépisode dAstragoth, mais tous étaient convaincus quune trahison au sein même du Sanctuaire représentait un danger encore plus mortel.

Sur les traces du Mage des mages

LÉgypte avait effectivement bien changé. Le port de Tanis était étroitement surveillé par de nombreux soldats en arme dirigés par un puissant prêtre du nom de Sekhmenoum. Ce dernier passait pour être lun des seuls à pouvoir entrer dans le temple de Seth récemment achevé sur les berges du Nil. Tanis était une cité vitale pour le commerce florissant de lÉgypte, il était difficile de fermer le port aux étrangers. Aussi ces derniers étaient étroitement surveillés et navaient pas le droit de quitter lenceinte même de la prestigieuse cité. Les hommes de Sekhmenoum portaient des cuirasses de bronze et des armes égyptiennes : une lance ou une petite épée courbe complétait des arcs portés en bandoulière. Ce qui les rendait effrayant aux yeux des passants étaient leurs casques en forme de tête de crocodile, symbole de Seth, aux couleurs émeraude, des yeux en rubis ajoutant au casque un regard inquisiteur qui faisait baisser les regards des badauds. Lors de son voyage précédent, Mâa avait appris avec stupeur que les prêtres de la Maison de Râ, auquel il appartenait depuis son plus jeune âge, avaient été arrêtés et menés en-dehors de la cité. Personne nen avait plus entendu parler depuis.

Suivant les instructions de Ludoxandros, les cinq éphèbes avaient effectué le voyage vers Tanis afin de revoir Anaximandre. Il pouvait être dun grand secours dans la recherche de Maiegeiam. La piste la plus sérieuse menait maintenant vers la Dalmatie, encore fallait-il la valider et savoir où chercher dans cette contrée que même Asturias ne connaissait pas totalement. Mâa espérait secrètement pouvoir en apprendre davantage sur la Maison de Râ, il comptait beaucoup sur les informations du vieil érudit pour rassurer son esprit tourmenté. Vêtus tels des marchands grecs, les cinq hommes sinstallèrent sur le marché pour vendre de lhuile dolive en provenance du village du Sanctuaire. Suivant les recommandations de Yolos, Gardohou accompagnait la petite troupe. Il avait fait armer un navire en partance dArgos avec des hommes triés sur le volet. Frank mettait beaucoup de cœur à louvrage, son travail de paysan au village lavait profondément marqué et il était heureux daider le marchand à vendre ses denrées. Alors que Mâa et Shiro sapprêtaient à partir prendre un rendez-vous avec Anaximandre pour le lendemain, le vieil érudit sarrêta justement devant létal des Grecs. Il avait tissé un puissant réseau dinformateurs et savaient depuis quelques jours que cette équipée voguait vers Tanis. Il avait décidé de prendre les devants et de partir à leur rencontre, mais ne sattendait pas véritablement à les croiser comme vendeurs dhuile dolive. La discussion fut brève. Anaximandre était surveillé de près par les hommes de Sekhmenoum depuis plusieurs semaines, il sortait rarement et ne recevait plus personne.

Mâa eut la confirmation quil redoutait : Seth, linfâme divinité des esprits les plus vils, sétait débarrassé des encombrants prêtres de Râ. Il étendait maintenant son pouvoir sur toute lÉgypte en compagnie dAnubis, terrifiant maître des morts. Râ, Osiris, Thôt ... plus aucune autre divinité nétait adorée en ces terres. Pour Anaximandre, la seule explication était quelles avaient toutes disparu, se réfugiant hors dÉgypte, ou, pire, avaient été tuées par les deux sinistres dieux. L’ouverture dAstragoth avait engendré un déséquilibre profond des forces qui régissaient le monde. Bhaal et Anat, seigneurs du pays de Canaan, menaient une guerre sans merci à leurs voisins égyptiens et mésopotamiens. Enlil lui-même levait des forces pour en finir avec ce danger, « ou pour en finir avec les hommes et leur stupidité ! » conclut dans un soupir lérudit. Il avait croisé quelques mois plus tôt un ancien élève de Maiegeiam, ce qui apporta la dernière information décisive aux éphèbes d’Argent. « Cet homme ma assuré, et je le crois, que son ancien maître sest dirigé vers la Bouche des Larmes Noires, un gouffre qui inonde le Seisishiki. Il désire rejoindre par la suite le Niflheim pour y accomplir un acte insensé. Toutes mes connaissances concordent pour dire que ce gouffre se trouve au nord de la Grèce, sous la protection dune puissante et féroce divinité, capable de mener le monde vers le sommeil glacé de lhiver ». Ce furent les derniers mots quAnaximandre dit. Une patrouille de soldats en arme le fit partir dans la foule.

« Nous avons ce que nous étions venus chercher », dit Macubex dune voix morne. « Je naime pas vraiment le tour que tout ceci prend mais il faut se rendre à lévidence : louverture dAstragoth a changé la face du monde. Les dieux les plus vils samusent à présent avec la vie des pauvres gens, et nous sommes responsables de ces malheurs ! »

Shiro se fendit en grondant de colère.

- Tu nas pas totalement raison, Étranger, Maiegeiam sest joué de nous et nous a indirectement conduit en Astragoth. Tout ceci fait partie dun plan mûri de longue date, jen suis certain. Mais il ne perd rien pour attendre, il va le payer, et cher. Athéna nous guidera vers de nouveaux pouvoirs, nous rétablirons la paix sur cette terre même si nous devons éradiquer des dieux. Ce que je vois ici me désespère : de pauvres gens vivant sous le joug de divinités tout juste bonnes à exploiter la misère et la peur. Regardez ces visages ! Regardez ce désespoir insupportable !

- Je partage vos sentiments, se lamenta Mâa. « Le monde est au bord du précipice. »

Frank regarda Asturias. Ils ne pouvaient admettre cette résignation. Le premier força un large sourire.

- Mes amis, cest pour ça quAthéna nous a choisis. Avec laide de Maître Yolos, je suis certain que nous y arriverons.

- Frank a raison, acquiesça Asturias. « Ne désespérons pas, tout reste possible, nous pourrons défaire le mal qui a été fait. Nous devons avoir foi en nous. Nous navons plus rien à faire ici, regroupons nos affaires et embarquons pour ma terre natale. Je vais vous mener à mon père, il saura nous guider. En navigant bien, nous pourrons rejoindre les côtes de Dalmatie en quelques jours. »

- Alors ne tardons pas, conclut Macubex. « Gardohou, range tes amphores, nous partons ! »

- Mais je nai pas tout vendu ! rétorqua le marchand dépité.

- Tu vendras en Dalmatie mon ami, allez, je vais taider à rembarquer le tout. Frank sexécuta et le navire partit le soir même pour la Dalmatie.

***

Une épaisse fumée sélevait en lourdes spirales des villages de pêcheurs en flammes. Ils avaient longé pendant deux jours les côtes dalmates à la recherche dun endroit pour accoster, il était clair que le chaos avait pris pied sur lensemble du littoral. Ils décidèrent daccoster dans une petite crique à première vue paisible et senfoncèrent dans les terres, laissant le navire et Gardohou rejoindre la Grèce. Il ne leur fallut pas longtemps avant de trouver de nouvelles traces de combats récents. Les récoltes étaient ravagées, les cadavres pourrissants gisaient sous le soleil ardent, des animaux même avaient été inutilement massacrés. Asturias souffrait de voir ce qui était arrivé à son pays et ne pouvait plus regarder ce spectacle lamentable. Par instants, ils apercevaient au loin des groupes de guerriers pillant ce qui restait dans les villages, bien quils neussent plus personne à tuer ou torturer. Les quelques fuyards quils avaient croisés leur avaient expliqué que le Seigneur au Poing Noir était de retour, que ses hordes de guerriers noirs et de Sinanthropes voulaient réduire le monde à un flot de sang entourant des montagnes des cadavres. Le désespoir était total. Quand ils parvinrent à la rivière de la Lame Argentée qui servait de frontière sud au domaine de la famille Dagorlad, elle charriait la mort. Des familles entières se décomposaient dans leau en compagnie de bestiaux. Asturias pleurait ouvertement, sa tristesse se teintant peu à peu de rage. Mâa et Frank avaient le visage assombri, tentant de réconforter leur ami. Shiro et Macubex sefforçaient de ne pas respirer la puanteur de la mort tout en cherchant des traces de potentiels adversaires. Les éphèbes d’Argent venaient de pénétrer dans les Enfers, des Enfers recouvrant à présent la surface de la Terre.

Poursuite

Les montagnes sont légions en Dalmatie, elles couvrent la quasi totalité du territoire. Le groupe sengagea à travers les premières passes sans perdre de temps afin de joindre le bastion dAsturias au plus vite. Ce dernier avait pris les choses en main, ne cachant pas la colère qui le guidait, lenvie de vengeance contre ces assassins. Mais cette ire était teintée de crainte. La forteresse familiale était-elle toujours debout ? Son père, sa mère, les siens avaient-ils survécu ? Tout nétait-il pas devenu cendres et sang ? Les cinq éphèbes avaient décidé de ne pas attaquer les hordes noires sauf en cas de nécessité absolue. La mission primait et, detoute façon, ilsne se sentaient pas de taille à affronter des guerriers nombreux et aguerris par cinq années de combats. « Nous avons deux bonnes journées de marche à travers la montagne. Nous rejoindrons bientôt une petite vallée que nous remonterons vers le nord, suivant la rivière de la Lame de Cuivre. Après une nouvelle journée de marche, nous devrions apercevoir le cœur du domaine familial, lantique forteresse des Dagorlad ! ».

Le soleil avait cédé la place à des nuages menaçants. Bientôt la pluie viendrait laver la mort qui sétait répandue sur ces terres sauvages. Frank avait remarqué un ensemble de traces de pas se dirigeant dans la direction indiquée par Asturias : elles longeaient la rivière de la Lame de Cuivre en rang serré.

« Ils ne sont pas nombreux, voyagent léger et assez rapidement. Je pense quils sont quatre, en espérant que dautres ne marchent pas dans la rivière pour cacher leur nombre », analysa Frank en fin pisteur.

Dun commun accord les éphèbes d’Argent hâtèrent leur course afin de rattraper ce groupe. Au mieux il sagissait de guerriers de la famille de Dagorlad rentrant à la forteresse, au pire il sagissait dennemis sy rendant pour y répandre le malheur. Quelques heures suffirent pour rejoindre le groupe. Asturias fut stupéfait et terrifié en voyant cesêtres à la robe noire et rouge. Il sassit contre une pierre pendant que ses compagnons regardaient les inconnus se restaurer auprès dun feu de camp.

- Ce nest pas possible. Je ne peux pas le croire. Le monde court à sa perte, mon pays nest plus rien quune antre infernale, se désola-t-il.

- Quest-ce que tu racontes, Asturias ? Qui sont ces prêtres ? sinquiéta Mâa.

- Je ne suis pas certain quil sagisse de prêtres, rétorqua Shiro en sattardant sur un des inconnus qui laissait clairement entrevoir une arme dépasser de sa robe aux broderies écarlates.

- Ce ne sont pas des prêtres. Ces êtres servent une entité que nous avons déjà rencontrée, dans la Forêt des Morts, là même où notre compagnon Cléops perdit la vie. Il sagit de serviteur de la cause de lIndicible ! se lamenta le Dalmate.

- Comment peux-tu être aussi affirmatif, comment peux-tu savoir qu’ils servent lIndicible ?

- La famille de Dagorlad, ma famille, Étranger, voue son existence à la protection du repos des morts, à la lutte contre les sectes occultes. Jai passé toute ma jeunesse à étudier ces entités, et lIndicible est la plus terrifiante, la plus abjecte de toute.

Asturias prit soin de rester hors de vue des hommes sombres, les fixant de loin à labri de son rocher. Il poursuivit son exposé sous le regard attentif et inquiet de ses compagnons.

- Les serviteurs de lIndicible se regroupent dans une secte très hiérarchisée. Ils se reconnaissent entre eux par leurs vêtements, généralement des robes sombres aux symboles écarlates. Ceux-là ont des taches rouges vif sur le dos, la tête découverte et visiblement totalement rasée, le crâne recouvert de motifs religieux. Il sagit de la marque du « Cruor de lIndicible ». Ce groupe de laïque est composé de combattants. La plupart sont complètement dédiés au Culte, prêts à mourir pour lui sil le faut. Leur mort, ils en sont assurés, hâtera le retour de lIndicible. Quand ce jour arrivera, le croyant sera récompensé par la domination sur tous les non-croyants. Comme les Engeances de lIndicible[i], un autre groupe plus dangereux encore, les membres du Cruor de lIndicible portent une marque quand ils sont en mission pour le Culte. Dans leur cas, ils couvrent leur visage de teinture rouge, en signe de leur promptitude à mourir pour le Culte.

Frank confirma que les inconnus semblaient bien avoir le visage totalement rouge, lun dentre eux sétant retourné pour prendre des affaires derrière lui.

- Crois-tu que ce soient eux qui sèment la mort en Dalmatie ?

- Non Shiro, répondit Asturias en continuant à observer le Cruor de lIndicible. « Le Maître du tumulte guerrier, Caturix[ii], est clairement à lorigine de ces combats et de ces horreurs. Les Sinanthropes lui vouent par exemple un culte important. »

- Et si, proposa Macubex, « lIndicible et Caturix étaient alliés ? »

Asturias se retourna. Il prit le temps de réfléchir, soupesant les arguments quil pouvait rassembler au vue de ses connaissances accumulées tout au long de ses études. Il avait peu à peu reprit ses esprits, son désespoir faisant place à une détermination de plus en plus marquée.

- Je ne pense pas que cela soit possible. LIndicible déteste les dieux, il veut prendre leur place. Il peut les manipuler, mais certainement pas sallier avec eux. Quant à Caturix, ce que jen sais me suffit : cest une des plus anciennes divinités, un guerrier hors pair, qui a terrassé une multitude de monstres et de dieux pour la simple joie du combat. Je ne pense pas quil sassocierait avec quelquun daussi fourbe.

- Je dois dire que tout ceci devient trop complexe pour moi, dit Frank en se prenant la tête à deux mains. Je ne suis pas aussi érudit que vous, tout ceci me dépasse !

Quelques instants passèrent sans autre bruit que celui de la rivière qui poursuivait paisiblement sa course à travers la vallée. Le soleil avait maintenant disparu et la nuit tombait petit à petit. Macubex posa sa main droite sur lépaule de son compagnon tout en le regardant droit dans les yeux.

- Cest simple, Frank. Anubis, Seth, Caturix, Bhaal, lIndicible et qui sais-je encore : les dieux sont nos ennemis et nous devrons les terrasser, rétorqua-t-il froidement, paroles qui plongèrent Mâa dans un grand désarroi.

- Asturias. Ce « Cruor » se dirige vers ton domaine. Il serait peut-être bon de le suivre discrètement afin de savoir de quoi il retourne. Nous pourrons avertir les tiens en cas de danger. Je pense que nous devrions savoir ce quils veulent réellement. Il est possible qu’ils rejoignent dautres combattants ?

- Tu as raison, Shiro. Nous allons les suivre. Nous préviendrons les miens en temps voulu.

***

« Ils sont descendus ! »

Frank revenait en courant vers ses compagnons qui sétaient dispersés. Le groupe avait perdu la trace des serviteurs à la marque de sang depuis plus dune heure. Au détour dune passe, à travers de hautes parois rocheuses, ces derniers avaient subitement disparu. Les éphèbes avaient, dans un premier temps, pensé avoir été repérés, ils sattendaient donc à tomber dans un guet-apens. Rien ne vint. Frank avait alors proposé de former trois groupes : lui partirait vers des roches noires qui sétendaient aux pieds dune imposante et sinistre falaise. Mâa et Shiro devaient chercher d’éventuelles traces de passage dans les fourrés avoisinants, Macubex et Asturias suivraient un petit cours deau au lit constitué de sable noir. Suivant lidée de Mâa, le groupe disposait de trois sabliers ramenés dÉgypte : ils avaient convenu de revenir sur les pas au bout de trois tours de sablier et de faire le point. Le monastère dAsturias pointait à lhorizon, entouré de brume mais visiblement intact. Sans traces des serviteurs, ils le rejoindraient directement. Le premier, Shiro se porta au-devant de léclaireur émérite.

- Quest-ce que tu racontes, Frank ? Ils sont descendus, mais où ?

- Là-bas, répondit-il en pointant du doigt les appendices rocheux, il y a un gouffre. Une rivière noire comme si la nuit sy jetait. Je les ai vus descendre dans un gouffre. Il y a une sorte de temple obscur très ancien, entouré de six tours, une statue difforme trône sur chacune delles. Malgré la distance, jai bien vu quelles représentent un monstre à six bras, chacun semblant ...

- ... porter une arme, coupa Asturias lair stupéfait. « Un glaive, une masse darme, un fléau, un pic dentelé, une hache dairain et une épée noire. Le Maître des Tumultes, dieu ancestral de la guerre, maître de la tyrannie, héraut des massacres, porteur de la discorde. Celui que les Hommes vénèrent sous le nom de Caturix, sinistre divinité qui aspire à dominer le monde, à réduire le Chaos en imposant son ordre tyrannique pardinnombrables massacres et actes de barbarie », récita-t-il machinalement.

- Que veux-tu dire, sinquiéta Mâa. « Frank aurait découvert la tanière dun dieu ? »

- Le terme de fléau lui irait visiblement mieux, fit remarquer Macubex en esquissant un sourire forcé.

Asturias sassit sur une touffe dherbe. Il contemplait la demeure des siens si proche. Il ne comprenait pas. Comment était-il possible que ce temple soit si proche et que son père ne lai jamais su ? Ou, sil lavait découvert, pourquoi ne lui en avait-il jamais parlé ? Il faudrait quun jour il le demande. Avant de partir, il avait indiqué à son fils quil allait rejoindre la Rivière Noire ... Il devait savoir quelque chose ! Mais lurgence dictait à présent ses impératifs. Il se releva, réajustant son armure de cuir renforcé, serrant ses gants de combat avec conviction.

- Nous devons les suivre. Je ne puis croire que les serviteurs de lIndicible descendent ainsi dans un domaine consacré à Caturix. Ce temple, que tu sembles avoir reconnu Frank, correspond en tout point à un sanctuaire érigé sur un champ de bataille très ancien. Je ne sais pas ce quil fait ici, mon père ne men a jamais parlé.

- Peut-être que louverture des Enfers, enfin dAstragoth ..., intervint Frank en réfléchissant à voix haute.

- Oui, acquiesça le Dalmate, « jai aussi pensé à cette explication. Toujours est-il que nous devons savoir ce que manigancent ces sbires du Chaos. Ils doivent être encore proches. Suivons-les. Mais je dois vous avertir que je ne sais quels dangers nous attendent sous ce sol souillé ... »

- Nous ferons face mon ami, assura Shiro, suivi dun regard approbateur par les autres éphèbes. « Hâtons-nous, en chasse ! »

Le temple était effectivement très ancien, hors dâge. Le temps avait poli les pierres, les statues du Maître des Tumultes ne révélaient leur identité quaux yeux aguerris. La Rivière Noire courait en zigzaguantentre des roches aux formes étrangement familières. On eût dit des statues de cadavres aussi anciennes que le sanctuaire. Les éphèbes d’Argent ne sattardèrent pas, le temps pressait. Ils sapprochèrent prudemment du précipice indiqué par Frank et dans lequel le sombre cours deau se jetait dans un murmure sinistre. Debout au bord de labîme, ils en contemplaient les profondeurs. Ils furent pris de vertige et firent un pas en arrière.

- Ils sont descendus par ici ?

- Non, par là, indiqua Frank en réponse à Mâa. « Il y a une sorte descalier ».

Le groupe emprunta le chemin indiqué. Les parois de la faille se composaient de cette même obsidienne noire que les rochers qui entouraient le temple. Dailleurs ce dernier semblait avoir été pour partie taillé dans ces pierres étranges. Loin, au-dessous deux, une vapeur jaunâtre et irritante sétirait, dissimulant le fond ... sil y en avait un ! Les cinq compagnons se sentaient ridicules devant lampleur de la scène. La brume tamisait de plus en plus le soleil, au zénith au-dessus deux, lobscurité gagnait son combat contre la lumière.

« Râ, guide-nous dans lombre », murmura Mâa. Ce dernier sadressa finalement à Asturias.

« Avais-tu déjà entendu parler de ce lieu dans tes recueils ? »

        Il secoua la tête en signe de dénégation.

« Je ne connais pas cet endroit, mais je sais que certains textes parlent de montagnes pourfendues et de crevasses creusées sous les coups de Caturix lors de combats épiques. Ces parois sont trop lisses pour être naturelles ».

Après de longues minutes de descente, ils arrivèrent enfin au fond du précipice. Ce fut une surprise : le sol était composé de dalles impeccables, les parois se muant en murs éclairés de torches crépitantes. Une atmosphère de mort régnait, la brume jaunâtre flottant au-dessus de leurs têtes. Il ne fallut que quelques pas pour découvrir les cadavres démembrés des serviteurs de lIndicible. Les têtes, des bras, des jambes, des demi-troncs jonchaient le sol, baignant encore dans leur sang. « Nous naurions peut-être pas dû descendre », sinquiéta Shiro en cherchant alentours un danger inconnu. Ce dernier ne les fit pas attendre. Une horde de guerriers et de chiens de guerre les défiait dans une effrayante cacophonie. Un chien de guerre de près de deux mètres au garrot bondit sur Frank qui était le plus avancé, le museau garni de crocs acérés qui tentaient de lui arracher le bras. Léphèbe esquiva lattaque et dun coup de poing fulgurant lui creva lœil gauche. Il retira promptement sa main de lorbite ensanglanté et lui asséna le coup fatal en lui brisant le cou dun revers de main. Les autres serviteurs dAthéna nétaient pas en reste : des épées et des massues frappaient la roche, les éphèbes évitant avec dextérité ces attaques puissantes mais maladroites. Ils avaient peu à peu appris à éveiller leur Souffle Divin et leurs gestes gagnaient en rapidité. Ici Macubex broyait les genoux des assaillant dun coup de pied, là Shiro plantait sa main dans le cœur de son opposant faisant fi de sa solide armure, là encore Asturias projetait habilement son adversaire la tête la première contre un mur hérissé de pics, Mâa esquivant les attaques de deux guerriers qui finissaient par sempaler lun sur lautre, leurs épées les traversant de part en part. Le combat dura quelques violentes minutes au bout desquelles ils ressentirent une force étrange les attirer de manière irrésistible.Là-bas, par delà ce tas de cadavres, dans les dédales de couloirs glauques, une voix sadressait à leurs âmes : « Venez, venez à moi, serviteurs dAthéna, lun des vôtres vous attend ».

La Dame du Passage

Les éphèbes d’Argent avaient quitté les lieux de la bataille depuis de longues minutes. Le sol de dalles impeccables avait laissé place à une terre noire et ocre, rendue boueuse par les nombreuses flaques deau qui se formaient sous les stalactites de roches qui semblaient garder lobscur couloir. Asturias ouvrait la marche avec Frank. Ce dernier ne semblait pas tout à fait rassuré. Évitant un nouvel appendice rocheux en baissant sa tête, il tenta de trouver des réponses auprès de son compagnon.

- Cet endroit est vraiment étrange. On dirait que nous quittons un espace habité depuis longtemps pour plonger dans les entrailles de la terre. Le chemin semble descendre ... dis-moi, Asturias, toi qui connais cette région, nous ne descendons pas une nouvelle fois aux Enfers ?

- Je ne crois pas, rétorqua le Dalmate. « Je pense que la pièce précédente a été transformée en temple par des serviteurs de Caturix, tels que ceux que nous avons croisés tout à lheure. Ici, cest différent. Ce chemin ressemble plus à une grotte naturelle. Je ne pense pas que nous nous rendons aux Enfers, je ne ressens aucune hostilité dans la voix qui nous guide. »

- Tu as raison, moi non plus. Restons cependant sur nos gardes, répondit Frank en resserrant ses gants de combat autour de ses poignets.

Les serviteurs dAthéna quittèrent bientôt ce boyau lugubre et traversèrent une large dépression. La hauteur du plafond était telle maintenant quils ne voyaient plus quune bande rougeâtre au-dessus de leurs têtes en lieu et place des stalactites menaçant. Un sentier effacé par le temps les guidait maintenant vers une ligne darbres. Devant, ils ne voyaient que des troncs de dimensions et de formes innombrables : droits, courbés, tortueux, lisses, noueux, verts, gris ... les troncs étaient tous recouvert dune sorte de mousse lumineuse rendant latmosphère particulièrement singulière. « Avez-vous déjà vu quelque chose de semblable ? Des arbres poussant sous terre, cest impossible », murmura Shiro pour ne pas briser le silence qui régnait. Par moment, un égouttement dhumidité donnait un peu de vie à lensemble, alimentant les innombrables veines deau qui convergeaient vers une imposante masse rocheuse, visible par delà la cime des arbres. « Venez à moi, maintenant » résonna la voix féminine. Les éphèbes se regardèrent un à un et se mirent en route, plongeant à travers ce bois sans pouvoir lutter, irrémédiablement attirés. Au bout dun moment, lair se fit chaud et étouffant. Les arbres étaient de plus en plus serrés, il était difficile de se frayer un passage à travers les branches qui écorchaient les vêtements et les chairs des éphèbes. Macubex trébucha ainsi au détour dune racine, sa tête venant heurter une grosse pierre.

« Ça va ? » sinquiéta Mâa en se portant au secours de son compagnon. « Laisse-moi moccuper de ta blessure au front, jai de quoi te soigner dans ma sacoche. »

Macubex ne dit mot. Il se contentait de regarder fixement devant lui. Il prit la pierre dans ses mains et la dégagea, saisi dun rire nerveux. « Regardez donc ce que la Providence vient de nous donner ! ». Plus quune simple pierre, lEtranger venait de tomber sur un texte gravé récemment. Cétait du grec, langue que tous avaient plus ou moins appris à maîtriser au Sanctuaire. Érudit, comme Shiro et Asturias, Macubex lut à voix haute les quelques phrases.

Mon testament - pour le monde des simples Mortels !

Je suis arrivé jusquici. Mes fidèles serviteurs sont tous morts. Jai trouvé et scellé lantre de Caturix, cela retiendra ses sbires pour un temps. Il nest cependant pas seul, un autre dieu guerrier laccompagne et il saura lui porter assistance. Cependant quelque chose minquiète plus encore : ces deux divinités ne sont pas celles qui ont détruit mon île bien aimée de Thira. Non, il y a quelquun ou quelque chose dautre. Je ne comprends pas.....

Ma lecture des astres aurait-été faussée ? Ma puissante magie serait-elle en train de disparaître ? Je ne vois quune solution : aller dans le pays du froid éternel, comme mon songe me la montré. Je vais donc rejoindre Démèter, satisfaire sa demande et rejoindre ainsi le Seisishiki. Ensuite je trouverai le passage menant en Niflheim, le territoire de la démoniaque Hel, terre du froid éternel.

Jai ressenti une présence il y a quelques jours. Je suis suivi. Un être me suit,il est différent des guerriers sombres de Caturix. Cest un être humain, il dégage quelque chose de très spécial ... un pouvoir que je ne connaissais quaux divinités ...

Quoiquil en soit, ma décision est prise. Notre projet va aboutir : nous allons détruire les dieux !

- Voici donc le mystère de Maiegeiam élucidé, se désola Mâa, « et nous avons échoué. Le Mage des mages a rejoint le Monde des Morts pour parachever son complot contre les dieux. »

- Jai peine à y croire. Cest, comment dire, cest ... cest trop simple ! Cest encore un de ses tours. Pourquoi Maiegeiam aurait-il laissé ses intentions sur une stèle de pierre au milieu dune forêt perdue sous un sanctuaire consacré à Caturix ? Tout ceci ne tient pas.

- Les faits sont pourtant clairs, Shiro.

Macubex sassit songeur, passant une main sur son front pour le dégager de sa mèche brune tombante.

« Je crois que Maiegeiam a réellement laissé ce testament dans lespoir quun jour, par le plus grand des hasards, des mortels comme nous puissent le trouver. Ainsi nous pourrions comprendre pourquoi les dieux auraient disparu en des temps anciens. Il navait simplement pas prévu que cette stèle serait découverte aussi vite. »

Asturias resta de longs instants à caresser la pierre, comme sil espérait quelle lui livrerait des secrets enfouis sous les couches de matière minérale. Il finit par croiser le regard de Frank. Leur complicité naissante était réelle, si bien quils dire en même temps « La voix de femme ». Le Dalmate poursuivit seul.

- Maiegeiam est venu, daprès ce texte, chercher ici un passage devant le conduire à ce Seisishiki. Démèter, que je connais par mes lectures, devait ly conduire. Ce bois serait donc un passage vers un autre monde.

- Cela se tient. Mais que viennent faire les serviteurs de Caturix dans cette histoire ? Et qui est cette Hel ? Sans compter que Maiegeiam était suivi, peut-être par un assassin ? se risqua Frank en se grattant le menton lair perplexe.

- Ce nest pas tout, poursuivit Asturias. Le Maître de Crystal nous a déjà parlé du Niflheim. Il doit donc sagir dun endroit très important à propos duquel nous devrons en apprendre davantage. Concernant Démèter, il sagit dune déesse grecque consacrée aux choses de la nature.

Il prit son calepin de cuir et se remémora quelques éléments après lavoir rapidement parcouru.

- Voilà : Démèter, la Généreuse, le Fruit Magnifique, mère de Perséphone qui est la femme dHadès, divinité des Enfers. Elle commande à la fertilité et aux saisons. Les Grecs pensent que lorsquelle rejoint sa fille aux Enfers, lhiver survient.

- Intéressantes connaissances que tu as rassemblées mon cher Asturias. Et tu aurais quelque chose sur ce« Seisishiki » ?

- Hélas non, Mâa. Rien, répondit-il dépité.

- Je connais le Seisishiki. Shiro ferma les yeux pour se plonger dans ses lointains souvenirs. Son père lamenait souvent voir le Chaman pour lui apprendre des secrets extraordinaires sur le monde. Cest ce dernier qui lui avait parlé de cet endroit. Il reprit :

« Cest le Puits des Âmes : lorsque nous mourons, notre âme parcourt les Enfers jusquà la Montagne du Seisishiki ; là les âmes de tous les mortels se jettent pour rejoindre le monde des morts qui leur ont été attribué en fonction de la divinité quils ont adoré. Si lon en croit Maiegeiam, Démèter permet aux mortels de rejoindre ce puits de leur vivant ... »

Cette révélation était extraordinaire. Les éphèbes mesuraient combien leur destin les menait vers des choses quils nauraient jamais espérer connaître dans leurs rêves les plus fous. Disciple des prêtres de Râ, Mâa, à la longue chevelure dorée, était le plus troublé. Il pensait tout connaître du voyage des morts, de la pesée des âmes, de Nephtys[iii] et d'Osiris[iv] ... Décidément, le service dAthéna bouleversait ses croyances les plus fortes. La voix qui les avait menés jusqualors sadressa à eux dans une douce mélodie, les tirant de leurs réflexions. Machinalement, ils se mirent debout, Frank prenant tout de même le temps de ramasser le testament de Maiegeiam et de le mettre dans son sac à dos, et se dirigèrent vers la masse rocheuse qui se dressait au loin. Ils marchèrent ainsi en silence pendant une bonne heure, à travers les arbres dont les branches semblaient sécarter devant eux, se refermant derrière Macubex qui fermait la marche.

Elle était là, devant une grotte doù émanait de lugubres murmures. Son regard intense était aussi pénétrant que la lumière de la plus brillante des étoiles un soir dété. Elle ne les regardait pas, elle sondait directement leurs âmes. Démèter aux cheveux de soie noire les attendait depuis longtemps. Une robe verte, aux motifs végétatifs dor et démeraude dessinait les formes dune somptueuse femme. Elle tenait dans sa main droite une lance dont la pointe dégageait un léger halo de lumière tamisée. Le long de ses bras dénudés, remontant jusquà ses cheveux maintenus par une couronne de fleurs, des feuilles de lauriers et de vigne se balançaient au gré de la petite brise qui sortait de la grotte. Les éphèbes, subjugués par tant de prestance, mirent un genou à terre. Dune voix cristalline elle sadressa aux mortels qui venaient à sa rencontre.

« Ainsi, voici que viennent à moi les serviteurs dAthéna. Vous avez répandu le sang en chemin, vous marchez dans les pas de la Mort. Votre déesse ne pouvait rien pour vous dans les Enfers que vous avez foulés, pourtant une entité a jugé bon de veiller sur vous et de vous ramener dans le monde des vivants. Cest assez inattendu de sa part. Vous avez ouvert ce qui devait rester à jamais fermer, mais si vous vivez cest que tout ceci était prévu, quelque part dans les étoiles. Quoiquil en soit, on ne ressort pas indemne de telles aventures. Ici, dans mon passage, Athéna ne peut rien pour vous. Je vous ordonne donc de respecter mon rite de purification pour avoir souillé mes terres en venant ici sans vous y être préparés. Vous rejoindrez mon sanctuaire, à Eleusis[v]. Dans le Ploutonion[vi] vous accomplirez le rite. Avant que je vous renvoie à la Déesse-Mère qui me la demandé, retrouvez votre compagnon égaré. Lui aussi a survécu aux Enfers. »

Une onde de chaleur jaillit soudain de la grotte. Les éphèbes d’Argent reconnurent le Souffle Divin quils avaient appris à reconnaître grâce à Yolos. Mais en cet instant, ce nétait pas le Guerrier Sacré d’Argent du Triangle qui savançait vers eux. Lhomme savançait calmement, entouré dune aura de feu. Il portait une armure aux couleurs argent et écarlate. Cette dernière lui couvrait totalement le thorax et les épaules, laissant apparaître un abdomen musclé mais parcouru de nombreuses cicatrices. Son bas-ventre était protégé par une jupe de métal, comme son genou et ses tibias. Ses avant-bras portaient le même type de protection écarlate. Sa tête était couverte dun casque conique, dérivé des casques hoplitiques, portant au niveau du front trois pics dorés. Trois queues de plumes de bronze ondulaient derrière au rythme de sa marche. Lensemble de larmure, finement ciselée, comportait de nombreux motifs en arabesques complexes, des dessins doiseaux en feu, des représentations de lutte et des mots grecs. Le premier, Macubex tenta de les déchiffrer : « Phénix de bronze ». Mâa avait à peine remarqué larmure. Il était resté sans voix devant le visage quil avait reconnu malgré les traces de fatigue, les cinq années passées, les cicatrices apparentes.

« SETH ! » hurla-t-il les larmes aux yeux. « Seth ! Tu as réussi, tu es bien vivant. »

Seth, Guerrier Sacré de bronze du Phénix était bien là. Il avait survécu à ses épreuves. Ils auraient loccasion de parler plus tard, car Démèter, généra un tourbillon de feuilles argentées les guidant à travers le temps et lespace vers une destination inconnue.


[i] Se référer à l’annexe concernant l’Ordre de l’Indicible pour plus de précisions.

[ii] Divinité gauloise apparaissant sur six stèles retrouvées en Allemagne et en Suisse. Il est associé sur ces stèles à Mars, dieu de la guerre romain … ce qui explique ses titres dans cette histoire.

[iii] Divinité égyptienne, sœur d'Isis, d'Osiris et de Seth dont elle est également l'épouse. Nous la croiserons plus tard.

[iv] Divinité égyptienne, dieu de la vie et de la mort.

[v] Sanctuaire qui se trouve à proximité d'Athènes, connu pour ses Mystères sur lesquels nous reviendrons par ailleurs.

[vi] Principal temple consacré à Démèter en Eleusis.






le 17/01/2008 à 10:06:27 par Aqualudo


Merci aux lecteurs d'avoir passé un peu de temps à me lire. J'espère que vous avez pris du plaisir à découvert cette nouvelle fic. La suite arrivera bientôt, en attendant n'hésitez pas à laisser vos commentaires 



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le 22/03/2008 à 14:06:01 par aldebaka


plutot sympa la fic vivement la suite



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le 23/03/2008 à 12:09:49 par Aqualudo


Merci. La suite devrait arriver bientôt sur ce site, j'ai envoyé le tout pour être mis en ligne bientôt.



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le 05/04/2008 à 12:32:07 par aldebaka


Toujours aussi prenante cette fic , j ai hate de voir la suite qui semble particulierement interressante .      En esperant ne pas attendre aussi lontemps que pour certaine fic qui se font desirés lol.
Bref bon boulot et bon courage pour le reste



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le 06/04/2008 à 10:21:28 par Aqualudo


Content que cette histoire t'intéresse. Comme tu le subodores, la suite marque un tournant décisif et noir, le dernier chapitre de ce second livre n'étant qu'un avant-goût de la tourmente qui va s'abattre sur ces temps anciens. Me concernant, j'écris en ce moment le chapitre 4 du livre IV, le livre III est en cours de correction, les premiers chapitres seront disponibles ici pour le mois de mai.



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le 16/04/2008 à 13:52:55 par Aqualudo


Petite mise à jour dans le premier message du topic  : un Who'sWho des principaux protagonistes by Max et les liens pour le téléchargement des deux premiers livres pour ceux qui préfèrent imprimer le tout ... Bonne lecture à tous !



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le 15/05/2008 à 13:06:14 par aldebaka


La suite c'est cool enfin un peu de lecture.
Ca change des fics ou tu as le temps d oublié toute l histoire entre deux chapitres!
En plus de ca il y a comme un petit gout de WoW dedans genre Thrall et c'est tres appreciable ^^.
Bonne continuation



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le 15/05/2008 à 15:34:20 par Aqualudo


C'est marrant, avant qu'on me le dise, je ne savais pas que Thrall était lié à WoW. Et oui, je sais, je suis un des seuls visiblement à ne pas avoir joué à aucun Warcraft 

Pour les mises à jour régulières, il faut remercier Caammuus de son dévouement. J'ai aussi pris le parti de rédiger une bonne partie avant de publier, afin d'avoir une marge intéressante pour donner un effet "série à suivre la semaine prochaine". De fait, les mises à jour à l'avenir seront hebdommadaires ou bimensuelles suivant mon avance. Pour info, il me reste à ce jour, en comptant ce qui est déjà disponible, 22 chapitres d'avance ... j'ai un peu de marge donc 



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