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L'émergence des géants

Février 1972, Rozan

Dohko était en train de dormir, occupant cependant sa place habituelle face à la grande cascade de Rozan.
Au fur et à mesure que les siècles étaient passés, il avait dormi de moins en moins longtemps, jusqu'à ce que son sommeil ne dure plus qu'une heure. Néanmoins, même pendant ce court temps de repos, les sens de celui qui avait été chargé par Athéna de veiller sur la tour enfermant les spectres restaient toujours en éveil. Jamais la Balance ne négligeait son rôle ni ne se permettait le moindre instant d'inattention.
Il se réveilla donc instantanément, lorsque un inconnu se téléporta, enflammant son cosmos à son paroxysme, prêt à toute éventualité.
- Sion ! cria-t-il en reconnaissant finalement son vieil ami une fraction de seconde avant d'attaquer.
Son cosmos reflua pour revenir à son niveau normal.
- Quel accueil ! Et tu t'étonnes que personne ne vienne jamais te voir ! se moqua gentiment le Grand Pope.
- C'est de ta faute : surgir ainsi sans te faire annoncer ! Tu as failli subir la morsure de cent dragons.
- Bah, cette attaque qui serait incapable d'ébrécher mon Crystal Wall ? Je ne risquais pas grand chose.
- Intéressante théorie. Veux-tu la tester ?
Les deux amis se regardèrent avec un air menaçant pendant quelques secondes avant de finalement éclater de rire.
- Que viens-tu faire ici ? demanda finalement Dohko lorsqu'ils reprirent leur sérieux.
- Tu étais présent lorsque Aioros a affronté Mardouk, puis lorsque Deathmask a tué son alliée, Inanna de Ereshkigal. Aioros n'a pas été capable de me faire un rapport précis de ce dernier événement. Il n'est plus sûr de ses souvenirs, et les rares qu'il conserve semblent... discutables. Deathmask m'a décrit ce moment comme si le Sagittaire avait eu un comportement de fou à lier. Or, je n'ai pas une confiance absolue en l'Italien. Quant à Shura, il était trop loin pour m'apprendre quoi que ce soit.
- Bref, tu veux mon point de vue.
Sion resta silencieux, attendant la suite.
- Déjà, je dois te dire que ce garçon a un potentiel incroyable et dispose déjà de capacités hors normes. Tu n'aimerais vraiment pas avoir à tester la solidité de ton Crystal Wall face à certains des coups qu'il a utilisés contre Mardouk. Il a donc vaincu le Babylonien et, juste après, cette jeune femme, Inanna, est apparue. Pour ce que j'en sais, elle a tenté d'utiliser une technique du même type que le Seiki Shi Ki Meika Ha des chevaliers du Cancer, afin d'arracher l'âme d'Aioros. Elle était parvenue à m'écarter, si bien que je ne pouvais pas aider le Sagittaire. Deathmask, qui avait apparemment traqué Inanna depuis le Kilimandjaro, est alors intervenu et l'a tuée avant qu'elle ne finisse son attaque.
Dohko marqua alors une pause.
- Je suis surtout intéressé par la suite, intervint Sion.
- Je sais. Aioros, qui avait dû perdre connaissance brièvement, est alors revenu à lui. Il a ensuite tenu un discours plutôt incohérent. D'après lui, Inanna avait en fait transporté son âme ailleurs, et avec l'aide d'un Mardouk ressuscité et de la mystérieuse déesse qui guidait le groupe de Babyloniens, ils sont allés combattre un mystérieux ennemi.
- Ordre, dit Sion.
- Comment ?
- Ordre. Cet ennemi aurait été Ordre, le concept élémentaire opposé au Chaos.
- Tu as l'air d'en savoir plus que moi.
- Nous avons procédé avec Aioros à une séance d'hypnose, pour tenter de lui faire retrouver la mémoire de... cette expérience. Il s'est souvenu que tous les dieux seraient issus du "Temps du Rêve", créé par la conscience collective de l'humanité. Et Ordre manipulerait les dieux olympiens pour maintenir un équilibre qui empêcherait l'humanité d'évoluer. Il se serait rendu là-bas avec Mardouk et les autres, et aurait tué Ordre, permettant à l'humanité de sortir du cycle de Guerres Saintes. Voilà pour les grandes lignes de ce que nous sommes arrivés à lui faire revenir. Alors que penses-tu ? Cela n'était-il qu'une espèce de rêve éveillé d'Aioros... Ou alors s'est-il réellement passé quelque chose ?
- Que ces événements soient réels ou pas ne change au fond pas grand-chose si on regarde les faits d'une perspective large, dit Dohko. Soit cet Ordre n'existait pas... soit à présent il est mort et donc plus en état de nous nuire. Soit Mardouk et les autres sont bel et bien morts... Soit ils sont une force bénéfique qui a rendu un grand service à l'humanité. Notre objectif reste de remporter la prochaine Guerre Sainte. Que cela soit la dernière ne serait qu'un agréable bonus inattendu. En revanche, d'une perspective plus réduite... Soit Aioros est parfaitement sain d'esprit, soit la question peut se poser.
- Il avait tout fait pour éviter la guerre contre Mardouk. Je pense qu'il en était même presque à considérer le Babylonien comme un ami. Ils avaient conclu ensemble une alliance, bien que celle-ci a été annulée par les faits. Alors certes, Aioros a tué Mardouk, mais si juste après il se laisse aller à fantasmer d'avoir lutter avec lui pour améliorer le monde, si ce rêve révèle qu'au fond de lui Aioros pense que Mardouk avait en fait raison tout du long...
- Effectivement, cela amènerait à remettre en question les assurances que nous avons sur la loyauté du Sagittaire, à se demander s'il ne pourrait pas reprendre à son compte le combat de Mardouk.
- Le Sanctuaire est le théâtre de toutes les rumeurs depuis la fin de cette bataille. Des informations sur des conseils secrets sont à présent discutées par des gardes pendant leurs rondes. Les gens savent que Saga était pour stopper Mardouk dès le début, alors qu'Aioros voulait pactiser avec lui. Il s’agissait d’ailleurs de discussions secrètes, soit dit en passant. Tous pensent avec le recul que Saga avait raison et beaucoup ne sont pas loin de blâmer Aioros pour toutes les pertes que nous avons eues, même si c'est lui qui a finalement tué Mardouk. Le rôle qu’a tenu Saga à la fin de la bataille en a même fait une sorte de dieu vivant au Sanctuaire, et Aioros pâtit d’autant de la comparaison. En outre, je suis sûr que Deathmask ne m'a pas obéi, et a lancé de nouvelles rumeurs sur cet incident avec Inanna.
- Situation difficile pour Aioros... Et pour toi, si tu songeais à lui comme successeur possible.
Les deux vétérans restèrent silencieux plusieurs secondes.
- De toute façon, mon choix se limite à deux possibilités : lui ou Saga.
- De mon point de vue, la loyauté d'Aioros ne peut pas être mise en doute. Ni son sens des responsabilités. Cette longue journée a été très dure pour lui, il a perdu son père, son frère a été blessé et il a dû affronter un homme avec qui il avait trouvé un terrain d'entente quelques heures plus tôt. Beaucoup auraient craqué, mais il a tout de même accompli son devoir. Je ne pense pas qu'il faille donner à... ce rêve... plus de sens qu'il n'en a. Dans les faits, il a tenté d'accomplir sa mission du mieux possible du début à la fin.
- C’est ce que je pense aussi. Au Sanctuaire, tous ont conscience qu'Aioros est un guerrier honorable et de valeur. Seul son jugement est remis en question. Avec le temps, le ressentiment actuel se tassera naturellement. Néanmoins, il reste que si je le nommais aujourd'hui, cela ne serait certainement pas compris.
- Et nommer un Grand Pope contesté ne serait pas forcément une bonne idée, alors que nous entrons dans la dernière phase de préparation de la prochaine Guerre Sainte. Tu veux mon sentiment sur cette question, le voici : je pense que tu ne dois pas tenir compte de cet incident pour faire ton choix, et que tu ne dois pas prendre la décision qui satisfasse forcément le plus de monde, mais celle que tu estimes être la bonne. Cependant, je comprends que c’est un sujet problématique, étant donné ce que tu as lu dans les étoiles concernant ce que l'avenir nous réserve.
- Merci pour ton conseil. Pourtant, j'ai justement le sentiment que ces prédictions font plus de mal qu'autre chose.
- Comment cela ? Tu as vu que ton choix quant à ton successeur aurait un impact décisif sur la Guerre Sainte. Tu as également vu la possibilité d'être assassiné avant même le début du conflit. Or nous savons les conséquences qu'avait eues la mort du Pope Akbar avant les hostilités la dernière fois. Tu as vu que cet assassinat pourrait même avoir une cause interne. Cela nous permettra d'anticiper les événements, voire de les éviter ou, le cas échéant, de traquer le coupable pour venger ta mort.
- Tout à fait, j'ai vu tout cela. Et maintenant je suis comme paralysé par ces visions. Car derrière tous ces événements funestes, après des épreuves terribles pour le Sanctuaire, j'entrevois la possibilité d'une victoire plus éclatante que tout ce que nous avons connu par le passé. Lors de la dernière Guerre Sainte, je suis presque sûr qu'Akbar avait vu sa propre mort et avait vu la tournure désastreuse des événements. Et je suis presque certain qu'il n'a volontairement rien fait, car il pensait qu'à terme cela serait la meilleure solution.
- Que veux-tu dire, tu vas rester sans rien faire ?
- Je pense que ces choses doivent arriver. Je pense que ma décision va peut-être mettre un tyran sur le trône de Grand Pope... et que c'est ce qui est censé arriver. Je pense que mon assassinat va enclencher une chaîne d'événements qui finira par engendrer un grand espoir. La route sera difficile, ardue, et nous ne pourrons la parcourir victorieusement qu'au prix de multiples miracles, mais elle existe. Néanmoins, tout repose sur mon choix et malheureusement...
- Tu ne sais pas si ton choix aurait été le même si tu n'avais pas fait ces prédictions.
- Exactement. Lire l'avenir est piégeur et je ne suis pas sûr de l'interprétation exacte de ce que j'ai vu. Considérant la désignation de mon successeur, suis-je censé faire le meilleur choix possible ou le moins bon ? Accorderais-je autant d'importance à ce rêve d'Aioros sans cela ? Je ne le sais même pas. Ces visions engendrent plus de confusion qu'autre chose, en essayant de les faire se réaliser est-ce que je ne risque justement pas de les empêcher ? Est-ce que le fait que tu saches également ces informations, que tu dises vouloir éventuellement venger ma mort... Comment être sûr que cela ne détruirait pas notre unique chance ?
- Tu dois essayer de faire ton choix en ne prenant pas en compte...
- Dohko ! coupa Sion. Peut-être Akbar était-il arrivé à le faire, mais comment être sur que j'en suis capable ? Commente être certain que, même à un niveau inconscient, ma décision ne serait absolument pas influencée ? Non, la seule solution serait...
Sion s'interrompit brusquement, comme s'il venait soudain de réaliser une évidence.
- Quoi donc ? demanda la Balance, qui voyait que son ami avait quelque chose en tête.
- Dohko, ne bouge pas, fit Sion en enflammant son cosmos.
- Quoi ? répondit Dohko en ne pouvant s'empêcher de regarder autour de lui, pensant que son ami avait détecté un ennemi embusqué.
- GENRO MAO KEN ! lança Sion.
Le rayon rouge projeté par l'index du Pope frappa son vieil ami en plein front.
- Que fais-tu ? parvint à articuler Dohko bien que son corps soit paralysé par l'assaut mental.
- Nous devons oublier, c'est le seul moyen. Ainsi je choisirai mon successeur en ne me fiant qu'à mon instinct, sans tenir compte de visions fragmentaires de l'avenir, que je ne suis pas sûr de comprendre parfaitement. Si jamais je suis bel et bien assassiné, ton intelligence fera probablement que tu te douteras de quelque chose. Néanmoins, sans certitude, tu n'agiras pas, tu continueras à te consacrer à ta mission et les événements suivront leur cours sans que nous ne risquions de les modifier.
- Tu fais un pari sur l'avenir...
- Oui, et c'est mon choix. Je suis le Grand Pope, Athéna m'a désigné pour prendre ce genre de décisions.
Sion effaça alors dans le cerveau de Dohko tous les souvenirs concernant ses prédictions, ce qui revenait à supprimer cette visite du Pope à Rozan ainsi que les précédentes. Il endormit finalement le chevalier de la Balance pour qu'il soit tel qu'à son arrivée, avant de se téléporter.
Retourner en Grèce lui demanda une dizaine de sauts supplémentaires.
Il apparut finalement au niveau du temple du Bélier et dut produire un effort de concentration particulier pour effectuer son dernier déplacement instantané à travers le cosmos d'Athéna englobant la montée des Douze Maisons, exploit que seule sa condition de Grand Pope le rendait à même d'accomplir.
Il se retrouva finalement dans sa salle d'audience et se laissa tomber sur son trône, épuisé. Il s'accorda quelques secondes pour reprendre son souffle, puis plaça son index sur son propre front. Il éprouvait une petite tristesse à l'idée d'effacer ses entrevues avec son ami. Quand il aurait fini, tout serait comme s'ils ne s'étaient plus revus en plus de deux cents ans. Mais il s'agissait d'un petit sacrifice comparé au gain que cela permettrait.
La sensation des souvenirs s'effaçant dans son propre cerveau était étrange, puisque petit à petit il oubliait la raison qui le poussait à agir ainsi. Il finit sa tâche en l'oubliant et en s'endormant.
Il se réveilla après une longue nuit sans rêve, plus reposé qu'il ne l'avait été en plusieurs années. Il sut instantanément qu'il avait enfin pris la décision qui le tracassait depuis quelques temps.
Il savait quel successeur il allait nommer.

Avril 1972, Cimetière du Sanctuaire

Aldébaran, assis en tailleur sur la boîte de Pandore contenant son armure d’or du Taureau, était face à la tombe de son père adoptif, Sérapis.
Dans les mois ayant suivi la mort de celui qui lui avait tout appris, le jeune Brésilien avait affiné sa maîtrise du septième sens. Après s’être éveillé à cette perception une première fois dans la fureur de la bataille, il lui avait d’abord fallu quelques jours pour être capable de l’atteindre à volonté. Découvrir la pleine étendue de ses nouvelles capacités et en tester les limites avaient ensuite occupé plusieurs semaines.
Mû, en bon voisin, lui avait été d’une aide précieuse en lui servant d’opposition pour mettre en œuvre la fabuleuse puissance qui résidait à présent en lui. La capacité de téléportation du jeune chevalier du Bélier avait aussi l’énorme avantage de permettre à Aldébaran de frapper presque à pleine puissance et sans retenue, son compagnon étant capable d’esquiver la plupart des assauts sans dommage.
Le Müvien lui avait même déclaré que la Great Horn était l’attaque la plus fulgurante et la plus destructrice qu’il ait eu l’occasion d’observer et que, sans connaissance préalable, il n’aurait pas été sûr d’avoir le temps de l’esquiver en se téléportant, sa vitesse de déclenchement égalant celle de la pensée.
Éviter les pluies d’étoiles filantes du Bélier avait également permis au nouveau chevalier d’or de mettre en pratique sa célérité récemment acquise en défense.
Aldébaran avait ainsi petit à petit fini par se considérer comme un véritable chevalier d’or, et plus comme un vainqueur assisté, comme il l’avait pensé après sa victoire sur Paul grâce au soutien du cosmos de Sérapis. S’il avait accepté la mort de son père adoptif grâce aux quelques moments de communion cosmique qu’ils avaient partagés lors de leur dernier assaut, il lui avait fallu plus longtemps pour accepter l’idée qu’il était le successeur de Sérapis et le légitime nouveau chevalier du Taureau.
Mais à présent, il pensait pouvoir honorer cette charge. Il s’était également rendu compte de l’excellence de la formation que Sérapis lui avait prodiguée, son père lui ayant presque enseigné tout ce dont il avait besoin pour maîtriser l’ultime cosmos avant même de l’atteindre. Néanmoins, pour prendre réellement la succession de son père, revêtir l’armure d’or et protéger la seconde maison du zodiaque n’étaient pas suffisants. Sérapis avait toujours été plus que cela.
Il sauta de son promontoire, s’inclina devant la tombe, puis plaça la boîte de Pandore sur son dos et partit sans se retourner.
Il arriva dans la grande arène exactement à l’heure convenue, néanmoins il était le dernier. Une dizaine de garçons, tous plus âgés que lui, étaient en effet déjà présents. Il s’agissait des anciens élèves de Sérapis, qui étaient venus avec ce dernier et Aldébaran du Brésil, quand le Grand Pope avait demandé le retour au Sanctuaire de l’ancien chevalier du Taureau. Ils s’étaient tous brusquement retrouvés sans maître à la mort de ce Sérapis, et avaient été replacés parmi les formateurs et camps d’entraînement du Sanctuaire. Le jeune Brésilien avait réussi à contacter tous les maîtres de ses anciens compagnons pour pouvoir tous les rassembler, et à s’assurer qu’ils auraient l’arène pour eux quelques heures.
- Merci à vous tous d’être venus, commença-t-il. Cela fait longtemps que nous ne nous étions pas retrouvés tous ensemble. Plus depuis l’enterrement, certainement…
Tous baissèrent la tête à l’évocation de cette triste après-midi de décembre où l’ancien chevalier d’or, qui faisait figure de père de substitution pour beaucoup d’entre eux, avait été mis en terre avec les honneurs dus à son rang. Si Aldébaran avait toujours été « le » fils de Sérapis, quelque part ils étaient tous ses frères.
- Comme vous le savez, j’ai à présent repris sa charge, son armure et la protection de la seconde maison.
Tous hochèrent la tête et lui sourirent, visiblement heureux pour lui.
- Nous sommes tous convaincus que tu seras à la hauteur, dit Paulo, un garçon d’une dizaine d’années qui était sur le point de finir sa formation, et se préparait à son épreuve initiatique. Nous t’avons vu t’entraîner à nos côtés depuis des années, nous connaissons ta valeur, tant humaine que de chevalier. Cette armure est dans les meilleures mains possibles.
Tous approuvèrent.
- Merci. Néanmoins, il reste un point pour lequel je n’ai pas encore pris la succession de Sérapis. Il était un grand chevalier, mais il était aussi considéré comme l’un des tous meilleurs formateurs de la chevalerie d’Athéna.
- Que veux-tu dire ?
- C’est très simple, j’entends marcher sur ses pas dans ce domaine également. Évidemment, je suis encore trop jeune et pas assez expérimenté pour prétendre faire office de maître à part entière. Il faudrait déjà que j’attende d’être plus âgé que mes élèves éventuels, ajouta-t-il en riant.
Tous rirent avec lui, mais se turent bien vite pour continuer à écouter ce qu’il voulait leur dire.
- Néanmoins, je sais que je peux d’ores et déjà beaucoup apporter à beaucoup d’apprentis chevaliers, reprit-il finalement au bout de quelques secondes. Je suis un chevalier d’or, avec la puissance et la maîtrise cosmique que cela suppose. En outre, j’ai vécu toute ma vie au contact d’un maître d’exception, à écouter ses conseils même quand ils ne m’étaient pas directement destinés, à observer ses méthodes. Au cours des derniers mois, j’ai pu réaliser que j’avais tout emmagasiné, au point de pouvoir terminer ma formation par moi-même, presque sans aide extérieure. Même si je n’ai pas encore le recul et la légitimité… Je sais que je peux aider.
- Comment ?
- J’en ai parlé aux différents maîtres du Sanctuaire, les vôtres mais pas seulement. Et j’ai demandé l’autorisation au Grand Pope.
- L’autorisation ?
- A partir d’aujourd’hui, je serai présent tous les jours à cette heure-ci dans cette arène, pendant deux heures. J’aiderai ceux qui le voudront et qui viendront me voir avec l’accord de leurs maîtres respectifs. Je transmettrai les connaissances et les conseils qui ont si bien marché pour vous et pour moi pendant tant d’années. Si quelqu’un a besoin de conseils pour maîtriser son cosmos ou pour améliorer sa technique, je serai là. Si quelqu’un veut tester sans risque une technique de combat, je serai là. Si quelqu’un a besoin d’un adversaire d’entraînement pour préparer un tournoi ou une épreuve, je serai là. J’espère pouvoir aider, tout en acquérant l’expérience nécessaire pour prendre mes propres disciples à l’avenir. Sérapis est mort, mais sa sagesse et ses méthodes doivent lui survivre.
Tous le regardaient sans rien dire, à la fois surpris et émus.
- Aujourd’hui nous ne sommes qu’entre-nous, car je voulais vous l’annoncer en premier. Mais à l’avenir, la porte sera ouverte à tout le monde. Ceux qui ne veulent pas rester peuvent partir, je ne retiens personne.
Paulo regarda ses compagnons, puis éclata de rire.
- Tu plaisantes ou quoi ? Un peu que l’on veut rester !


Juin 1972, Ile de Milos

Deux jeunes garçons âgés d’une dizaine d’années se faisaient face au centre d’une grande aire de combat délimitée par des lignes blanches tracées sur le sol. Les deux semblaient à bout de forces, haletant bruyamment. L’un était grand, élancé et beau, l’autre petit, trapus et au physique quelconque. Mais en cet instant ils étaient parfaitement semblables dans leur volonté et dans leur objectif. Gagner, remporter l’armure qui était l’enjeu de ce combat. Devenir un chevalier d’Athéna.
Ce fut le grand qui s’élança le premier, vif et rapide malgré sa fatigue apparente. Son enchaînement de coups de poing atteignit son adversaire qui n’esquissa pas le moindre geste d’esquive ou de parade. Il continua à frapper, espérant enfin terminer cet affrontement qui durait depuis près d’une heure. Et il entrevoyait effectivement enfin la victoire, son opposant semblant incapable de réagir et n’offrant pas plus de répondant qu’un sac de sable à l’entraînement.
Néanmoins, l’issue était à présent claire pour la vingtaine de spectateurs du duel. Le beau guerrier avait beau rosser son petit adversaire de coups, le corps de celui-ci se nimbait depuis quelques secondes d’une aura bleutée. Sortant de son inaction, il attrapa soudainement les deux poings de son opposant.
- Le Vol des Symplégades ! hurla-t-il en libérant son cosmos qui prit la forme d’une colombe qui sembla traverser de part en part son adversaire, qui n’eut pas le temps d’éviter l’attaque portée à la vitesse du son.
Ce dernier parut étonné de n’avoir subi aucune blessure, mais deux masses d’énergie cosmique venant de chaque côté le frappèrent alors simultanément, semblant l’écraser dans un étau.
Il s’écroula au sol, inconscient, pendant que les amis du vainqueur pénétraient dans l’arène pour le fêter et le porter en triomphe.
- Jolie technique, dit Milo.
- En effet, répondit Taliradis. Une bonne fin pour cet endroit.
Le chevalier du Scorpion et celui qui avait de facto pris la place de Stellio du Lézard à la tête du camp d’entraînement après sa disparition se tenaient à côté de la boîte de Pandore contenant l’armure de bronze de la Colombe. Ils regardèrent les effusions de joie pendant quelques minutes sans rien dire, le contraste étant saisissant avec les amis du vaincu qui prodiguaient les premiers soins à ce dernier.
Finalement, le nouveau chevalier fut mené par ses compagnons devant le chevalier d’or. Il tituba légèrement lorsque ses amis le reposèrent au sol, mais il se reprit avant de s’agenouiller devant Milo.
- Aujourd’hui, Athéna t’admet parmi ses chevaliers, Christophe, déclara Milo d’une voix solennelle. Sache que cette armure de bronze ne peut être utilisée que pour défendre la paix et la justice, et qu’en aucun cas tu ne peux la revêtir pour poursuivre des intérêts personnels. Acceptes-tu de servir la déesse dans l’honneur, et de lui offrir ta vie si nécessaire ?
Le chevalier de bronze hocha la tête, puis parla d’une voix assurée.
- Oui.
- Bienvenue à toi, Christophe, chevalier de bronze de la Colombe.
Le héros de la journée sembla soudain hésitant.
- Je peux la toucher ? finit-il par demander.
- Bien sûr.
Ses compagnons l’encouragèrent et le nouveau chevalier toucha timidement la boîte de Pandore, n’osant cependant pas encore tirer la chaîne qui aurait libéré l’armure.
Taliradis s’approcha pour donner une accolade amicale à Christophe, puis s’éclaircit la voix de façon à être entendu de tous.
- Comme vous le savez, cette journée est exceptionnelle non seulement car elle voit l’arrivée d’un nouveau serviteur de la déesse, mais aussi car il s’agit a priori de la dernière cérémonie d’investiture que verront cette île et ce camp d’entraînement. Nul ne peut savoir ce que l’avenir réserve, mais aujourd’hui se tourne la dernière page d’un long livre, et je remercie le vainqueur et le vaincu d’avoir fait honneur à cette histoire qui se termine. Néanmoins, une fin n’est qu’une opportunité pour un nouveau départ vers un avenir radieux. Vous avez deux heures pour finir de rassembler vos sacs et vos effets personnels. Rendez-vous au port.
Il s’éloigna, accompagné de Milo.
- Merci encore d’être venu, dit Taliradis au jeune garçon après quelques pas. Qu’un chevalier d’or soit là en une telle occasion, c’était très symbolique et très important pour tout le monde. Merci pour tout ce que tu as fait, en fait.
- C’est normal. Dès que j’ai appris que cette épreuve allait avoir lieu, j’y ai vu une opportunité. Nous autres chevaliers d’or sommes l’élite guerrière de la garde de la déesse, mais nous sommes aussi des exemples et des icônes. Avant de quitter mon île, j’avais toujours rêvé de rencontrer un véritable guerrier à l’armure dorée. Nous devons être des symboles d’espoir avant d’être des machines de guerre.
En marchant, ils aperçurent au loin les baraquements délabrés de l’ancien centre d’entraînement, qui avait été abandonné après l’attaque des chevaliers noirs, ainsi que le cimetière où reposaient les victimes de l’attaque.
- Cela va me faire bizarre de quitter cet endroit, dit Taliradis. Mais tu avais raison, déplacer le camp de quelques kilomètres ne suffisait pas à chasser les fantômes. Maintenant que Stellio n’est plus là, c’est devenu encore plus difficile. Tout le monde a l’impression de l’apercevoir presque en permanence, comme s’il était devenu une âme en peine hantant les lieux. Les souvenirs de ceux qui ont disparu sont trop forts, ils nous empêchent d’aller de l’avant. J’espère qu’un jour quelqu’un reviendra ici, repartira de zéro, et que de nouveaux puissants chevaliers seront formés sur cette île, mais aujourd’hui partir est la bonne solution.
- Comme tu le sais, je suis passé chez moi avant de venir. Tout est prêt pour vous accueillir, et le Grand Pope m’a autorisé à rester quelques semaines avec vous, le temps que vous vous installiez.
- Les tiens sont vraiment très généreux de nous accueillir.
- Bah, tu plaisantes. Je suis la fierté de l’île depuis ma nomination, et encore plus depuis que j’ai eu mon baptême du feu à la guerre. Du moment que je leur demandais, ils ne pouvaient qu’accepter ! Mais même sans ça, c’est dans la nature des miens. L’île de Canon est le lieu où les chevaliers viennent se ressourcer et soigner leurs blessures physiques et mentales depuis des générations. C’est l’endroit où aller, pour n’importe quelle personne dans le besoin dans la communauté des serviteurs de la déesse.
- Les autres professeurs et moi ne savons toujours pas si nous arriverons un jour à reconstruire ce que Stellio avait fait.
- Peut-être pas. Stellio avait fondé le camp d’entraînement le plus prestigieux et réputé de la chevalerie. Mais l’égaler ou le dépasser n’est pas le plus important. Ce qui compte est que vous fassiez de votre mieux et que de nouveaux serviteurs d’Athéna apparaissent grâce à vous. Car le monde aura toujours besoin d’eux.

Décembre 1972, un petit village grec

Sophia s'était levée tôt ce matin-là. Elle occupait une position d'aide-soignante dans le petit hôpital du village où elle vivait depuis plusieurs mois, et prenait la première garde de la journée.
Après sa défaite face à Dohko et la brutale fin de la croisade de Mardouk, la Balance lui avait appris le nom du village où elle était née quelque deux cent cinquante ans plus tôt, et où elle aurait vécu si elle n'avait pas été choisie pour devenir le réceptacle de l'âme d'Athéna.
A présent une mortelle ordinaire depuis que l'Ichor divin avait définitivement disparu de son corps, et sans cause pour laquelle combattre, elle s'était finalement décidée à suivre le conseil du vieux chevalier, malgré la haine tenace qu'elle lui vouait, et à commencer une nouvelle vie. Et quel meilleur endroit où prendre un nouveau départ que celui où elle aurait dû grandir si elle n'avait pas été embarquée par un destin qu'elle n'avait pas choisi ?
Le voyage pour traverser l'Asie avait été particulièrement long, d'autant qu'elle avait refusé toute aide de Dohko. Néanmoins, bien que privée de cosmos, elle avait tout de même reçu une formation au combat par certains des êtres les plus puissants du monde, et pouvait donc parfaitement assurer sa propre sécurité, ce qui lui avait été nécessaire à plusieurs reprises.
Une fois parvenue au terme de ce long périple, il ne lui avait fallu que peu de temps pour trouver un travail malgré son absence totale de formation, puis un toit. Son charisme semblait garder une partie de la force de celui de la déesse, ce qui était très pratique pour les entretiens...
Au fur et à mesure qu'elle reprenait contact avec le monde des hommes ordinaires, son ancienne existence lui paraissait de plus en plus être un rêve extravagant.
Pas une seconde pendant sa journée de travail elle ne pensa à Athéna, Dohko ou Mardouk. Lorsque le soir arriva, elle prit le temps de discuter avec ses collègues, d'adresser quelques sourires au jeune homme qui la courtisait plus ou moins ouvertement depuis quelques semaines, puis prit le chemin du retour. Elle avait encore ses cours à réviser afin de préparer les examens correspondant au métier qu'elle exerçait déjà, afin de régulariser sa situation.
Il ne lui fallut que quelques secondes après avoir pénétré dans sa maison, une petite bergerie aménagée, pour sentir que quelque chose d'étrange se passait. Si son cosmos avait disparu, elle conservait un sixième sens plus aiguisé que le commun des mortels et une intuition acérée.
- Qui est là ? lança-t-elle.
Aucune réponse ne vint, mais elle laissa tomber ses affaires et courut à sa cuisine pour s'emparer d'un gros couteau à viande.
- Je vous préviens, je sais me servir de ça beaucoup mieux que ce que vous imaginez ! Montrez-vous avant que cela ne tourne mal !
- Je veux bien me montrer... Mais je doute que ce couteau puisse me faire grand mal, répondit une voix que Sophia crut reconnaître.
Une forme apparut alors au milieu de la petite pièce. Il ne s'agissait pas d'un corps de chair et de sang, mais juste une silhouette de lumière. L'enveloppe fantasmagorique faite de pur cosmos avait l'apparence de la grande statue d'Athéna se trouvant au-dessus du palais du Grand Pope, simplement à taille humaine.
- Sophia, dit l'apparition. Je n'aurais jamais cru avoir l'occasion de te rencontrer.
- At... Athéna ? Mais... Comment ?
- Aurais-tu oublié ? Je me suis endormie il y a près de deux cent trente ans après avoir abandonné ton corps. Je me suis réveillée voici quelques jours, mes forces étant restaurées à leur maximum.
- Que... Que me voulez-vous ? demanda Sophia d'une voix tremblant de colère.
- Tout d'abord, je tiens à m'excuser du tort que je t'ai causé. Depuis mon réveil, j'ai cherché à apprendre autant de choses que possible sur ce qui s'est passé depuis que je me suis retirée. J'ai parcouru le monde en tant qu'esprit à la recherche des armures des chevaliers, puis me suis connectée aux âmes résidant dans les quatre-vingt huit protections. Elles m'ont rapporté la plus grande part des événements importants dont elles et leurs porteurs ont été témoins depuis plus de deux cent ans.
- Oui, je me souviens que vous êtes capable de faire cela... Un secret que vous ne partagez avec personne, même avec votre Grand Pope. Cela vous permet d'espionner vos propres serviteurs sans qu'ils n'en sachent rien.
Le ton de Sophia était excessivement acide, et elle serrait le poing si fort que ses ongles avaient blessé sa paume, faisant couler son sang.
- Certains secrets apportent parfois des avantages... stratégiques conséquents.
- Tout le monde semble toujours oublier que vous êtes la déesse de la Guerre. Vos chevaliers ne sont que des objets pour vous. Je n'arrive pas à comprendre comment ils peuvent vous voir comme une entité totalement bénévolente et n'ayant que le bien-être de l'humanité en tête, alors que vous n'êtes qu'une Olympienne comme les autres. Tout ce qui vous intéresse c'est de garder votre territoire des convoitises. Que les humains habitent ce territoire n'est presque qu'un hasard.
- C'est faux, et tu le sais. J'ai de plus en plus tenté de vivre comme une humaine. Je me suis rapprochée de plus en plus des hommes au fur et à mesure de mes réincarnations.
- Possessions, corrigea Sophia. Possessions, pas réincarnations.
- Oui, peut-être as-tu raison... J'ai pu voir la façon dont Sion a décidé de gérer ton existence après le moment où je t'ai quittée. J'avoue que je n'avais pour ma part jamais songé au problème. Comme je me suis incarnée en toi dès ta naissance, tu n'as jamais été qu'une enveloppe pour moi, sans personnalité. Lors de mes réincarnations précédentes, mes hôtes, celles dont les corps n’avaient pas été tués lors de la guerre en tout cas, avaient déjà eu le temps de développer leur propre identité, si bien qu'à mon départ elles pouvaient reprendre leur existence. Pas toi, et comme je n'avais laissé aucune instruction à Sion à ton sujet tout en lui confiant une montagne de tâches presque impossibles à accomplir, il a dû prendre une décision dont je suis la seule responsable. Ta haine doit être dirigée vers moi, et non vers Sion ou même Dohko. Et... Je te demande pardon. Profondément et sincèrement.
Athéna accompagna ses paroles en s'agenouillant et en baissant la tête devant une Sophia stupéfaite.
- Tu as en partie raison quand tu dis que je suis une Olympienne comme les autres... Je le suis à l'origine, mais j'ai évolué. J'aime vraiment les humains, je veux vraiment assurer leur salut. Je ferai tout ce qui est mon pouvoir pour atteindre cet objectif.
- Pourtant... reprit Sophia d'une voix moins dure, visiblement décontenancée par l'acte de contrition de la déesse. Pourtant vous laissez les hommes sous l'emprise d'Hadès après leur mort. A quoi bon leur assurer une vie libre, si c'est pour les laisser passer l'éternité sous la coupe d'Hadès ?
- Je sais, répondit Athéna sans lever pour autant son regard vers Sophia. Je l'ai enfin compris, ce cycle de Guerres Saintes sans fin doit prendre fin. En me connectant aux armures, j'ai appris quelles étaient les intentions de Mardouk et... si j'avais été présente... peut-être les choses auraient-elles évolué différemment entre lui et le Sanctuaire.
- Peut-être, mais il est trop tard à présent. Il est mort.
- Une armure en particulier, celle du Sagittaire, m'a rapporté des événements qui, même s'ils sont extrêmement flous, me laissent à penser qu'au contraire il n'est pas encore trop tard.
- Quels événements ?
- Tu pourras les voir si tu acceptes de m'aider.
- Vous aider ?
- Oui, je veux réellement changer les choses, cette fois-ci, mais pour cela j'ai quelque chose à accomplir avant de reprendre une enveloppe de chair. Mais j'ai besoin d'un corps pour cela.
- Vous plaisantez ? explosa Sophia. Vous êtes ici pour ça ? Pour me voler encore une fois mon corps ? Maudite !
- Je ne veux rien voler du tout. Je te le demande. Nous serons toutes les deux en charge, ta volonté sera aussi forte que la mienne. Tu verras mes pensées et tu verras... que je suis sincère.
Sophia regarda la déesse fantomatique agenouillée devant elle pendant près d'une minute avant de parler à nouveau. D'un côté, l'idée que l'âme d'Athéna puisse pénétrer de nouveau son cerveau la révulsait. Mais de l'autre, la déesse avait effectivement l'air sincère et, après tout, elle aurait très bien pu lui voler son corps sans lui demander son avis. Sans compter que Sophia était très curieuse par rapport à ce que la déesse avait appris sur Mardouk.
- D'accord... C'est d'accord.
- Merci, répondit Athéna en se redressant et en lui tendant la main.
Celle-ci l'accepta et l'esprit de la déesse disparut à l'intérieur de son enveloppe charnelle.
La jeune femme constata que la déesse n'avait pas menti : elle avait toujours le contrôle de son corps, Athéna semblant se contenter de rester en retrait dans son cerveau loin des fonctions motrices, laissant donc à Sophia les rênes de son corps. La proximité de leurs âmes faisait que la mortelle partagea également certaines pensées de la déesse et constata la sincérité de celle-ci. Elle eut également accès aux souvenirs concernant le combat mené par Aioros et Mardouk contre Ordre. Elle éprouva une grande joie en apprenant qu'en dépit des apparences le Babylonien était probablement finalement parvenu à son but. La plupart des pensées d'Athéna lui restaient toutefois inaccessibles, si bien que Sophia n'en savait pas plus sur ses intentions.
- Que faisons-nous ? demanda-t-elle à l'esprit de sa déesse.
- Nous devons faire une première étape avant de nous rendre à notre véritable objectif.
Athéna enflamma son cosmos, téléportant le corps de Sophia.
La seule lumière éclairant l'endroit où elles apparurent était l'aura divine. Il s'agissait visiblement d'une assez grande pièce d'un temple souterrain. La couche de poussière sur le sol témoignait que nul ne l'avait foulé depuis des siècles, sinon des millénaires. Des fresques dépeignant des scènes de batailles recouvraient les murs. Un grand sarcophage en pierre, surmonté par un gisant, occupait le centre de la pièce qui était donc probablement un tombeau.
- Où sommes-nous ? demanda Sophia.
- Dans le tombeau de Déimos, dieu de la Crainte, et l'un des deux fils de mon vieil ennemi Arès. J'ai découvert son emplacement lors de mon avant-dernière réincarnation.
- Que sommes-nous venus faire ici ?
- Quelle question, piller sa tombe, évidemment !
Comme Sophia sentit que la déesse ne plaisantait pas, elle se dirigea vers le sarcophage. Le gisant représentait Déimos sous l'apparence d'un guerrier musculeux, revêtu d'une armure aux formes agressives. En rajoutant la plaque de pierre fermant le sarcophage, il devait bien y en avoir pour une tonne. Elle remarqua qu’un parchemin était déposé sur le cercueil. Il portait le sceau d’Athéna.
- Je vais avoir besoin d'aide, pensa Sophia.
- Vas-y.
Le sceau tomba en poussière et le cosmos de la déesse renforça les muscles de la mortelle, lui permettant de faire basculer la plaque de pierre au prix d'un bref effort.
Bien que Déimos soit mort depuis des siècles, son corps, dont le gisant était une fidèle représentation, était encore bien conservé, trahissant ainsi sa nature divine.
Il avait ses mains jointes sur son torse et portait toujours son armure, qui était néanmoins trouée en plusieurs endroits. Plusieurs armes, haches à deux mains, épées de différentes tailles ou courbures, arcs ou lances, occupaient également le sarcophage.
- Il m'a fallu le frapper plusieurs fois avec Niké avant d'en venir à bout. Cela a été un beau combat.
- Je n'en doute pas, répliqua Sophia. Et maintenant ?
- La dague.
Une dague dorée se trouvait en effet sous les mains jointes du dieu mort. Sophia laissa échapper une petite exclamation écoeurée en écartant les bras du cadavre, pour s'emparer de l'arme.
- Très bien, nous n'avons plus rien à faire ici, dit Athéna quand la dague fut entre leurs mains.
Elles se téléportèrent de nouveau, réapparaissant cette fois-ci sur un petit sentier en pierre à flanc de colline, entourées par un paysage montagneux. La nuit était en train de tomber.
Sophia regarda autour d'elle et, malgré la pénombre, il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser qu'elles étaient sur le domaine du Sanctuaire.
Elle se tourna pour regarder où menait le sentier et découvrit une vingtaine de mètres plus haut une cavité taillée dans la roche et fermée par des barres d'acier.
- La geôle d'Ouranos, pensa-t-elle.
- En effet. Néanmoins ce n'est pas elle qui nous intéresse, mais ce qui se cache derrière.
Sophia monta jusqu'à la geôle dont les barreaux s'ouvrirent à son approche, sans doute sous l'influence du cosmos divin.
Elle pénétra dans la cavité, et la roche de la paroi du fond commença à bouger, la pierre se réarrangeant, comme si un mécanisme complexe avait été construit dans la montagne pour révéler au bout de quelques secondes un escalier s'enfonçant dans la montagne.
- Si cet endroit est censé être secret, pourquoi le cacher à l'endroit où vous enfermez les traîtres ou vos ennemis ?
- Les cachettes les plus illogiques sont souvent les meilleures. Quand on veut dissimuler quelque chose efficacement, on essaye de faire en sorte que personne de censé ne puisse penser à la cachette.
Après avoir haussé les épaules, Sophia commença à descendre l'escalier. Au fur et à mesure de la longue descente, la mortelle sentit à plusieurs reprises le cosmos divin se mettre à l'oeuvre pour désactiver une série de protections. Même si quelqu'un avait découvert cet endroit, il lui aurait été très difficile de l'explorer sans déclencher une série d'alarmes et de pièges mortels.
Le long escalier déboucha finalement dans une pièce qui n'était pas sans rappeler celle qu'elles avaient visitée lors de leur première étape. Il s'agissait en effet également d'un tombeau, abritant un sarcophage de marbre.
La lumière du cosmos d'Athéna dévoila des fresques représentant des chevaliers en train de livrer bataille contre divers ennemis : marina, spectres ou encore berserkers. Sur plusieurs dessins, la déesse aux yeux pers était représentée en train de mener ses troupes au combat en personne pointant fermement Niké, sous sa forme de sceptre, vers ses ennemis.
Sophia crut alors apercevoir un mouvement à la limite de la zone éclairée.
- Qu'est-ce... pensa-t-elle.
- Tout va bien.
Sophia entendit d'abord des bruits de pas venant du fond de la tombe, puis distingua trois silhouettes qui marchaient dans leur direction.
Elle ne s'attendait pas à ce que ces yeux virent : à première vue, les trois créatures qui pénétraient dans le halo de lumière étaient des chevaliers en armure. Néanmoins, leurs visages étaient des crânes nus, sans la moindre chair. Sophia se rendit en outre compte que les armures ne protégeaient pas que des squelettes. D'étranges engrenages et mécanismes semblaient en effet fusionnés avec les ossements, faisant de ces étranges créatures autant des automates que des mort-vivants. Les armures qu'ils portaient étaient quant à elle des répliques plus ou moins fidèles des armures d'or du Bélier, du Lion et du Scorpion, la principale différence étant qu'elles étaient sombres comme l'ébène.
Les trois monstres s'arrêtèrent au niveau du sarcophage, leurs orbites vides fixant le corps de Sophia.
- Que sont-ils ? interrogea Sophia.
- Ils ont vécu lors des temps mythologiques et étaient trois de mes plus puissants chevaliers d'or. Néanmoins, malgré leurs pouvoirs et leurs exploits, ils avaient peur d'une chose : la mort. Ils sont allés trouver Hadès qui leur a promis l'immortalité s'ils me tuaient.
- Ils vous ont donc trahi ?
- Oui, ils ont tenté de m'assassiner en utilisant l'attaque sacrée secrète des chevaliers d'or, l'Athéna Exclamation, pervertissant à jamais le nom de cette technique et ternissant l'honneur de leur ordre tout entier. Ils ont échoué et j'ai interdit aux chevaliers d'or d'avoir de nouveau recours à cette attaque. Surtout, je les ai maudits tous les trois, réalisant leur rêve d'immortalité mais d'une façon qu'ils n'avaient pas imaginé en empêchant leurs âmes de quitter leur corps même après leur mort. Les alchimistes müviens Arois ont alors modifié trois armures noires correspondant aux anciens signes des traîtres. Pour cela, les Arois se sont inspirés des armures vivantes de leurs cousins Kaos et de l'homme de bronze Talos, créé par le dieu Héphaïstos.
- Et ils ont vécu ainsi depuis lors ? Des milliers d'années prisonniers de leurs propres corps putréfiés ?
- Comme tu l'as dit plus tôt, je suis une Olympienne. Et nous ne sommes pas connus pour prendre à la légère les histoires de malédictions et de châtiments. Je les ai condamnés à expier leur faute pour l'éternité, avec l'espoir néanmoins que je leur accorde un jour mon pardon.
- C'est inhumain.
- Tu as raison, sans doute aurais-je dû lever leur punition plus tôt et peut-être ne suis-je pas encore aussi humaine que j'aimerais l'être. Cependant, j'ai eu besoin d'eux jusqu'à aujourd'hui. Et il leur est déjà arrivé de rattraper en partie leur traîtrise en stoppant des intrus et en protégeant dans leur mort ce qu'ils avaient cherché à détruire de leur vivant.
- Vous voulez dire...
Sophia regarda alors pour la première fois avec attention le sarcophage, son attention ayant été attirée jusque-là par les fresques et les trois monstres. Comment avait-elle pu rater cela ? Le gisant sur le sarcophage et les symboles gravés dans la pierre ne laissaient pourtant aucun doute : elle se trouvait devant le réceptacle renfermant le corps divin d'Athéna.
- Que... Que sommes-vous venu faire ici ?
- N'est-ce pas évident ?
Pour la première fois depuis le début de leur périple, Athéna prit le contrôle du corps de Sophia.
- Ouvrez-le, dit-elle aux trois renégats.
Les morts-vivants s'inclinèrent avant d'obtempérer. Il soulevèrent le gisant, puis le posèrent au sol pendant qu'Athéna marchait jusqu'au devant du sarcophage à présent ouvert.
Sophia découvrit le corps de la déesse, presque identique à la grande statue qui se trouvait derrière le palais du Grand Pope. Celui-ci semblait juste endormi, sa peau n'ayant pas la pâleur de la mort malgré les siècles, ou les millénaires, passés allongé en cet endroit loin de la lumière du soleil. Sophia vit même que sa poitrine se soulevait, trahissant une respiration, bien que très peu fréquente.
- Je n'ai plus besoin de vous, dit la déesse aux trois monstres.
Ceux-ci la regardèrent avec leurs orbites vides sans bouger.
- Je vous pardonne. Disparaissez.
Sophia crut pendant une seconde voir un semblant de sourire se dessiner sur les crânes nus, puis les trois squelettes en armure s'écroulèrent brutalement, explosant en morceaux en touchant le sol.
- Arès a forgé deux dagues dans les temps mythologiques, une pour chacun de ses fils, Phobos et Déimos. Il a utilisé quelques gouttes volées de mon Ichor pour faire de ses armes des fléaux spécifiquement conçus pour prendre ma vie, leur donnant la capacité de m'affecter jusqu'au niveau sub-atomique. Cela a fait de ces deux fous des adversaires redoutables. J’ai détruit la première dague voici bien longtemps, et j’ai sécurisé la seconde après l’avoir retrouvée.
- Vous voulez que je me serve de cette dague pour vous tuer, n'est-ce pas ? Ou, en tout cas, pour tuer votre corps original.
- Comme tu l'as dit, mes retours sur Terre ont été jusqu'à présent des possessions et non des réincarnations. Si je veux réellement apporter du changement sur cette Terre, il est temps que j'accepte de réellement changer moi-même, en finissant de combler l'écart qui me sépare encore du genre humain.
- Mais si vous vous réincarnez en mortelle, vous serez une nouvelle personne. Vous ne serez plus une déesse.
- J'en aurais toujours la puissance.
- Mais plus les connaissances et l'expérience et donc certainement plus toutes les capacités.
- Non, en effet. Toutefois, je serai toujours immortelle car je continuerai à revivre éternellement en me réincarnant, mais je deviendrai capable d'évoluer comme vous autre humains en naissant, grandissant et mourant comme vous.
- Les autres Olympiens voudront vous renverser. Que l'une d'entre eux s'abaissent à vivre ainsi parmi les mortels... Ils chercheront à vous reprendre la Terre.
- Probablement. Néanmoins, je ne suis pas sans défense. Je crois que beaucoup de larmes et de sang vont couler, mais qu'à la fin nous serons victorieux.
- Néanmoins, tuer votre corps... Ce n'est pas la dernière chose que vous attendez de moi n'est-ce pas ?
Sophia sentit alors le cosmos divin commencer à sortir de son corps pour aller rejoindre le corps mythologique.
- Mon cosmos a eu le temps de changer un peu de ton sang en Ichor. Tu auras suffisamment de forces pour rentrer chez toi sans encombre et assurer ta sécurité.
- Etes-vous sure d'arriver à renaître si je vous poignarde ? Etes-vous certaine que...
- J'en suis presque certaine. Tu as pu voir ma volonté et ma sincérité. Tu as aussi pu voir ce à quoi l’armure du Sagittaire a assisté. Comme tu es la mortelle vivante ayant le plus souffert de mes actions par le passé, il te revient de décider si je mérite de devenir l'une d'entre vous. La décision est entre tes mains
Sophia regarda la dague pendant que la conscience d'Athéna quittait son corps.
La mortelle savait qu'une partie d'elle-même haïssait toujours la déesse pour ce que celle-ci lui avait infligé. Néanmoins, une autre partie avait été impressionnée par les risques qu'Athéna était prête à prendre pour offrir une chance aux mortels de se libérer du joug des dieux.
Sa prise se raffermit sur la poignée de la dague.

15 juin 1973, Abords du Sanctuaire

Aphrodite avançait en tête de file au côté de Saga, alors que les membres de l’expédition dirigée par le chevalier des Gémeaux pénétraient à l’intérieur du Domaine Sacré. En plus des deux élèves de feu Akiera, le groupe comportait un autre chevalier d’or, Shura du Capricorne, ainsi qu’une demi-douzaine de guerriers de castes inférieures.
Depuis la fin de la bataille contre Mardouk, un certain nombre d’anciens ennemis du Babylonien et de ses nombreux alliés avaient tenté d’exploiter l’issue de la bataille pour réclamer ou conquérir les anciennes terres de certains des vaincus. Les anciens traités entre Athéna et les panthéons secondaires stipulaient que les seconds devaient gérer ce genre de problèmes à l’intérieur de leur domaine. Néanmoins, dans les faits, la plupart n’étaient plus capables de le faire, et ce malgré les chevaliers de bronze formés en leur sein en vertu de l’accord entre Sion et Quetzalcóatl.
Cette fois-ci, c’était ce qu’il restait du conseil de Babylone qui avait demandé l’aide du Sanctuaire pour gérer les actions de fauteurs de troubles. Saga avait donc été chargé de régler le problème et de neutraliser l’alliance de Kingu, descendant de Tiamat, du démon Asag, de quelques autres rebelles plus mineurs, ainsi que leurs nombreux suivants.
La mission avait été un succès total, et aucune perte n’était à déplorer parmi les serviteurs d’Athéna. Même les chevaliers de bronze impliqués dans l’opération avaient parfaitement rempli leur rôle sans recevoir la moindre blessure sérieuse.
Au début, Aphrodite pensait qu’emmener ces guerriers de classes inférieures était une erreur, leur force n’étant pas suffisamment importante pour faire une différence a priori. Néanmoins, le Suédois devait bien reconnaître qu’il avait eu en partie tort. Certes, ils auraient très bien pu réussir en étant seulement trois chevaliers d’or. On pouvait même dire que la participation de Shura, voire la sienne, étaient facultatives. Saga aurait en effet pu exterminer toute opposition seul. Toutefois, le chevalier des Gémeaux avait fait preuve d’une grande finesse stratégique et tactique, et géré admirablement les ressources à sa disposition.
S bien que, non seulement, ils avaient remporté une victoire facile, mais surtout ils n’avaient versé qu’un minimum de sang. Les meneurs avaient été neutralisés rapidement, et les suiveurs s’étaient ensuite rendus. Seul l’héritier de Tiamat avait finalement été tué en combat singulier par Saga.
Les prisonniers avaient ensuite été remis au conseil de Babylone, pour que celui-ci finisse de gérer lui-même ce problème interne.
L’ambiance était donc gaie et légère dans la troupe.
Ce franc succès n’était en outre que le dernier d’une longue série depuis près d’un an et demi que Saga faisait office de chef des armées officieux du Sanctuaire. Aphrodite était persuadé que son ami avait été l’homme idoine pour gérer cette période troublée. Grâce à lui, la chevalerie d’Athéna avait démontré sa force et son efficacité à de nombreuses reprises, ainsi que sa capacité à rendre la justice avec discernement.
Grâce à cela, il serait impossible qu’une nouvelle alliance semblable menée par Mardouk puisse se reformer, la puissance du Sanctuaire rayonnait de nouveau sur le monde. Il n’état plus utile de se soucier de menaces annexes, et la préparation à la future Guerre Sainte et au retour d’Athéna sur Terre pouvait mobiliser toutes les énergies.
Cette amélioration de l’image de la chevalerie n’avait cependant pas eu que des effets sur l’extérieur. Les chevaliers eux-mêmes, ainsi que tous les habitants du Domaine Sacré, avaient vu leur moral regonflé par ces succès, qui avaient confirmé la puissance et le prestige de la nouvelle génération de chevaliers d’or. Cela n’apporterait évidemment aucun avantage au combat, mais Aphrodite ne pouvait qu’admirer la façon dont Saga avait restauré la confiance et la motivation, après les pertes parfois cruelles des combats contre Mardouk.
Le chevalier des Poissons avait également constaté que son ami avait habilement impliqué tout le monde sur l’ensemble des missions, lui-même étant le seul ayant à chaque fois accompagné les Gémeaux.
Une divergence d’opinion marquée était apparue entre Saga et Aioros sur la question de l’attitude à prendre envers le Babylonien, si bien qu’en l’absence prolongée du Sagittaire, il aurait pu être tentant d’écarter les proches et amis déclarés de celui-ci afin d’assurer l’unité des équipes menées par Saga. Mais ce dernier leur avait au contraire fait appel à plusieurs reprises.
Ainsi, Shura et Diomède de Pégase avaient par exemple participé à cette dernière mission. Si Aphrodite ne connaissait que peu le bronze, il avait pu constater que Shura était quelqu’un d’extrêmement pragmatique, qui reconnaissait et appréciait les qualités de meneur d’homme de Saga, et le suivait donc sans la moindre arrière-pensée.
Au fond, seul Deathmask du Cancer était régulièrement ignoré au moment de choisir les participants aux batailles.
En pénétrant dans Rodorio et en voyant l’accueil que les villageois leur avaient préparé, Aphrodite se dit que l’avenir ne pouvait être que radieux sous la direction de son ami. Le Sanctuaire était déjà revigoré par son influence bénéfique, cela ne pourrait aller qu’en s’amplifiant quand Saga serait nommé Grand Pope et mènerait la chevalerie avec force et honneur. Le Suédois espérait simplement que Sion aurait la lucidité de ne pas s’accrocher à son trône plus longtemps que nécessaire avant de s’effacer et de laisser la jeunesse se préparer à relever les défis qui les attendaient.
Aphrodite savait que Saga comptait en outre beaucoup sur lui pour l’assister, comme le prouvait le fait qu’il en avait fait systématiquement son bras droit en mission. Le prestige des victoires de Saga avait en grande partie rejailli sur lui. Il était déjà l’un des chevaliers d’or les plus âgés et se devait donc d’être admirable à ce titre, mais être le porte-drapeau de Saga renforçait encore ses obligations.
Et depuis la disparition de son père, Akiera, Saga avait définitivement pris la place du modèle à suivre pour Aphrodite. Il espérait pouvoir devenir aussi fort que lui afin de pouvoir l’aider à propager sa vision de la justice.
Des habitantes du village vinrent placer des colliers de fleurs aux cous des vainqueurs, et des vivats montèrent vers le ciel. Saga lui dit alors qu’il allait profiter de la traversée du village pour aller visiter les malades à l’hôpital. Ce fut donc en emboîtant le pas d’Aphrodite des Poissons que les héros effectuèrent la traversée triomphale du Sanctuaire.

1er septembre 1973, Salle d'audience du Grand Pope

La journée du Grand Pope avait été longue. Il en avait passé une bonne partie à recevoir le rapport de Praesepe, qui revenait d'une tournée de visites dans les différents peuples des anciens alliés de Mardouk.
Les termes de l'accord conclu entre lui, Saga et Quetzalcóatl à la fin du conflit semblaient avoir été totalement respectés jusqu'à présent. Un certain nombre de candidats prometteurs pour des armures de bronze avaient pu être trouvés. Certains auraient même peut-être pu postuler à des armures d'argent, mais Sion avait conscience qu'il fallait que chacun au Sanctuaire soit totalement sûr de l'allégeance de ces futurs chevaliers venant d'horizons jadis hostiles, avant de leur confier des positions dans cet ordre.
Tous les stigmates du conflit avec le Babylonien n'avaient pas encore disparu.
Praesepe avait paru relativement apaisé au Pope. Sion savait que son ami avait eu l'occasion de venger la mort de son épouse lors de la bataille ayant eu court sur la montée des Douze Maisons, cependant il en ignorait les circonstances. Depuis lors, l'ancien Cancer avait progressivement adopté une attitude de plus en plus ascétique, comme s'il voulait rattraper une faute, par une conduite digne d'un saint homme.
Il semblait même s'être instauré entre lui et Saga, qui passait une bonne partie de son temps à Rodorio ou dans les villages environnants, un étrange concours pour déterminer qui aiderait le plus de gens dans le besoin. Le chevalier des Gémeaux avait d'ailleurs acquis une popularité invraisemblable, qui n'avait cessé de croître depuis la capitulation finale de Quetzalcóatl.
Il était apprécié de tous : chevaliers, gardes, serviteurs et villageois. Il n'y avait guère que Deathmask pour le critiquer sur tout le Domaine Sacré. Mais cela dit, qui pouvait prétendre être dans les petits papiers de l'Italien ?
Sion trouvant de moins en moins le temps et les forces de sortir de son palais, Praesepe s'étant volontairement placé en retrait des affaires, Sérapis ayant disparu, et en l'absence prolongée d'Aioros du Sanctuaire, Saga était même devenu de fait la figure d'autorité sur le terrain.
Cet état de fait amenait souvent le Grand Pope à se questionner sur la justesse de la décision qu'il avait prise quelques mois plus tôt, toutefois jusqu'à présent rien ne l'avait fait revenir sur son choix dicté par l'instinct.
Sion fut soudain tiré de ses pensées. Quelqu’un se trouvait ici avec lui. Et, comme lors de la visite surprise d'Akhilleús, l'intrus venait de la statue d'Athéna, ce qui était impossible.
La sensation de déjà-vu frappa Sion, l'Olympe avait-elle envoyé un nouvel ange, un nouvel assassin ?
- Ne t'inquiète pas, je ne te veux pas de mal. Ou du moins, je ne t'en veux plus.
Malgré le fait qu'il ne l'avait plus entendu depuis plus de deux siècles, il reconnut instantanément la voix féminine.
- Athé... Non, Sophia, corrigea-t-il.
Il se leva et fit face à sa visiteuse, qui était revêtue d'une longue cape pourpre. Lorsqu'il avait reçu le rapport de Shura et Aioros, il avait d'abord eu du mal à croire que la jeune femme, qu'il avait condamnée à un sommeil éternel, avait été libérée, et surtout qu'elle avait développé sa propre personnalité. Par la suite, il s'était rendu compte qu'il avait toujours considéré cette dernière éventualité comme possible, mais qu'il l'avait à l'époque négligée, écrasé qu'il était par le poids de ses responsabilités. Il avait longuement hésité à la faire rechercher et amener à lui, à la fois pour l'interroger sur ses relations avec Mardouk et pour... s'excuser.
- Pardon, dit-il. J'ai eu tort à ton sujet. Je sais que cela ne changera rien au passé, mais je te présente mes plus profondes et sincères excuses.
Ils se regardèrent en silence pendant quelques secondes, Sophia ne semblant visiblement pas décidée à dire si elle acceptait ses excuses ou non.
- Que fais-tu ici ? demanda finalement le Grand Pope. Comment es-tu arrivée simplement jusque-là ?
- N'oubliez pas que j'ai la plupart des souvenirs de la dernière incarnation d'Athéna. Je connais l'emplacement des passages secrets permettant de s'affranchir de la traversée des Douze Maisons.
- Seule Athéna ou ceux désignés par elle peuvent emprunter ce passage, répliqua Sion. D'après ce que m'ont rapporté mes chevaliers, tu n'as plus d'Ichor en toi, tu n'es plus qu'une mortelle ordinaire.
- Tes chevaliers ne savent pas tout. J'ai de nouveau eu un apport d'Ichor dans mes veines, assez important qui plus est.
- Quoi ? Mais comment ?
- Cet apport s'est néanmoins tari à son tour.
- Je ne te suis pas. Si tu n'as bel et bien plus de sang divin, alors comment...
- Oh, mais j'ai en moi une source d'Ichor.
Elle écarta alors les pans de sa longue cape, révélant son ventre arrondi et rebondi.
- Que... C'est... C'est ce à quoi je pense ? bredouilla Sion.
- Oui. J'imagine que vous avez quelques questions à me poser. Mais j’en ai une autre, beaucoup plus urgente. Avez-vous par hasard de l’expérience pour ce genre de choses… car je sens une humidité fort préoccupante ?

* * * * *

Lorsque Saga arriva devant la salle du Pope, il était presque quatre heures du matin. Il avait été tiré de son sommeil deux heures plus tôt par un garde venu lui livrer un message du Pope. Il avait ensuite suivi sans se poser de questions les instructions écrites sur le parchemin portant le sceau du maître du Sanctuaire, mais maintenant qu'il revenait de sa courte mission, les questions se bousculaient dans son cerveau.
Il patienta près de cinq minutes devant la lourde porte à double battant fermant la salle d'audience avant que les gardes ne le laissent finalement entrer.
Seul le Grand Pope et Praesepe étaient présents lorsqu'il entra, néanmoins il percevait une troisième présence dissimulée dans les lieux hors de sa vue. Sion et l'ancien Cancer en étant forcément conscients, il décida de ne faire aucun commentaire.
- Saga, ton rapport je te prie, demanda Sion après les salutations d'usage.
- J'ai suivi vos instructions et me suis rendu à la geôle d'Ouranos. Grâce à vos indications, j'ai pu réciter les formules et ouvrir l'accès secret. J'ai également pu désactiver tous les sceaux de protection pour parvenir à un tombeau. Là, j'ai trouvé les restes grotesques de trois espèces de chevaliers noirs et, dans un sarcophage vide de corps, la dague dorée que vous aviez mentionné dans votre message.
- Donne-la moi, veux-tu, fit Praesepe en s'approchant.
Saga saisit l'arme qu'il avait placée sous son armure, et la remit à Praesepe qui l'examina rapidement.
- Je pense qu'il s'agit bien de cela, déclara finalement l'homme à la peau d'ébène à l'intention du Grand Pope.
- Très bien. Saga, je te remercie.
- Maître, j'ai senti qu'un terrible pouvoir résidait dans cette dague. Pouvez-vous m'expliquer...
- Plus tard, chevalier des Gémeaux. Pour le moment, je te prie de remettre ce parchemin à mon capitaine de la garde. Dis-lui qu'il est destiné à Diomède de Pégase.
Saga se releva pour prendre la missive que lui tendait le Pope, et prit la direction de la sortie. Il entendit Sion et Praesepe qui recommençaient à parler alors que la lourde porte se refermait.

* * * * *

Les rumeurs, nées de l'agitation nocturne et des multiples allées et venues dans la salle d'audience, au fur et à mesure des convocations du Grand Pope, avaient déjà eu le temps d'enfler lorsque le soleil se leva finalement. A midi, elles étaient déjà parfois devenues délirantes, et le soir venu chacun avait sa propre idée extravagante sur la question.
La salle commune de la taverne du Canthare d’Orichalque, à Rodorio, lieu de rencontre favori des soldats du Sanctuaire à la sortie de leur garde et de certains chevaliers, était ainsi le théâtre de débats passionnés. Une seule chose semblait acquise : quelque chose d'important s'était passé.
- Je suis sûr que les spectres d'Hadès sont de retour ! lança quelqu'un.
Un long blanc suivit, avant de grands éclats de rire, les hommes tentant d'exorciser cette idée terrifiante.
- N'importe quoi ! On serait déjà en état d'alerte ! lança finalement quelqu'un.
- Oui, on battrait le rappel de tous les chevaliers ! ajouta un autre.
- Oui, tous les chevaliers d'or seraient déjà de retour !
Plusieurs autres avancèrent divers arguments pour réfuter définitivement l'hypothèse des spectres.
- On a tout de même rappelé Aioros au Sanctuaire, dit une voix.
Tous se turent, car l'homme qui avait parlé était le capitaine de la garde, l'une des rares personnes présentes à être en contact fréquent avec le Pope. Cela faisait largement plus d’un an que le Sagittaire n’était plus revenu au Sanctuaire, son retour signifiait forcément quelque chose.
- C'est moi qui ai amené son ordre de mission à Diomède, reprit le capitaine. Je ne l'ai bien sûr pas lu, mais Diomède est le parrain d'Aioros et à sa réaction je pense que le Grand Pope lui a demandé d'aller le chercher. Néanmoins, je pense que cette histoire de retour des spectres est une sornette. C'est important... Mais pas autant.
Les discussions repartirent après cet intermède, chacun prenant pour argent comptant la supposition du capitaine et intégrant cette donnée dans leur hypothèse.
- C'est un mauvais présage ! cria alors quelqu'un. Tout se passe bien au Sanctuaire depuis que le Sagittaire est parti. Il va ramener les malheurs qu'il a provoqués avec lui.
Plusieurs admirateurs du chevalier d'or protestèrent vigoureusement, mais ils se trouvèrent rapidement en large minorité.
- La dernière fois, lui et son pote du Capricorne étaient en train de faire ami-ami avec le Babylonien pendant que nos amis se faisaient massacrer !
- Il est à moitié fêlé de toute façon !
- Oui ! Il entend des voix !
- Oui, et quand Saga était là sur la ligne de front à faire le vrai travail, lui et Shura étaient en train de traîner les pieds plutôt que de faire leur devoir et de revenir protéger le Sanctuaire !
Les supporters du Sagittaire hurlèrent à la calomnie, les événements de la nuit passée semblant soudain totalement oubliés. Le ton commença à monter, contraignant le capitaine et un chevalier à faire entendre leurs voix pour ramener les hommes à la raison.
Un homme portant une longue capuche, assis seul à une table en retrait et silencieux depuis le début, se leva alors et quitta la salle agitée sans attirer l'attention de quiconque.
En commençant à remonter vers le Sanctuaire, Shura se dit que son ami trouverait trop peu de visages amicaux à son retour au Sanctuaire, par rapport aux sacrifices qu'ils avaient consentis.

5 septembre 1973, Dans les environs du Sanctuaire

Ankos détestait quand il était affecté à la garde des chemins d'accès montagneux du Sanctuaire. La plupart de ceux-ci nécessitaient une bonne heure de marche difficile pour atteindre le poste de garde et une fois qu'on y était, on passait la journée à ne rien faire sans jamais voir personne, sous un soleil de plomb.
Ankos estimait qu'on ne lui donnait pas de missions en accord avec son potentiel. Il aurait pu être chevalier après tout ! Lors du dernier tournoi auquel il avait participé, il avait failli atteindre les demi-finales et sa défaite avait été causée par de terribles aigreurs d'estomac. Alors certes son vainqueur avait ensuite perdu contre le futur finaliste malheureux, mais qui sait ce qui se serait passé s'il avait été dans de meilleures dispositions ? Il avait l'impression que son sergent l'envoyait volontairement accomplir ce genre de tâches insignifiantes pour le rabaisser.
Une fois à son poste, il se trouva un rocher offrant un peu d'ombre sur le bord du sentier qu'il devait garder, s'assit en s'y adossant, et se laissa doucement sombrer dans une semi torpeur. Les heures s'écoulèrent lentement jusqu'à ce que quelqu'un passe par là de façon inattendue.
Les bruits de pas ne le tirèrent de son quasi-sommeil que quand la personne les produisant ne fut plus qu'à quelques centimètres de lui.
- Qu'est-ce que ?! fit-il en se redressant brusquement et de façon très gauche.
S'étant levé trop vite, il manqua d'ailleurs de perdre l'équilibre.
- Attention ! fit l'intrus en lui offrant une main pour s'appuyer.
Le garde vit alors pour la première fois distinctement la raison de son brutal réveil : un jeune garçon blond qui devait avoir moins d'une dizaine d'année. Vexé et confus d’avoir été surpris ainsi, Ankos imagina rapidement le savon que le sergent lui passerait si celui-ci apprenait qu'il dormait pendant ses tours de garde. Il devait agir et fermement.
- Qu'est-ce que tu fais là ?! lâcha-t-il de sa voix la plus autoritaire. Les apprentis n'ont pas le droit de venir par ici, vous devez rester dans les vallées principales ! Qui est ton instructeur ? Tu mériterais que je lui demande de te punir !
Ankos était satisfait de sa tirade, il estimait avoir été tout à fait convaincant et le garçon le regardait d'ailleurs d'un air incertain.
- Bon, ne t'affole pas, je veux bien passer l'éponge pour cette fois-ci, reprit-il.
- Mais je ne suis pas un apprenti ! lâcha le garçon d'un air offusqué.
- Ah, tu viens d'un village derrière la montagne ! Très bien, il faut que tu retournes chez toi, tu ne peux pas te balader par ici.
Ankos pouvait respirer, il n'y avait donc aucune chance que cette histoire parvienne aux mauvaises oreilles. Maintenant qu'il était parfaitement réveillé et remis de sa surprise et de son embarras, le garde prit pour la première fois le temps de bien regarder le garçon et remarqua que celui-ci transportait quelque chose sur son dos.
- Qu'est-ce que... pensa Ankos.
- Non, ce n'est pas ce que je voulais dire ! corrigea le garçon. Je suis un chevalier !
Ankos se liquéfia littéralement sur place. C'était bel et bien une boîte de Pandore que le gamin portait sur son dos et pas n'importe laquelle : elle était dorée ! Le garde sut qu'il pouvait dire adieu à tout espoir de promotion pour les prochaines années.
- Je suis désolé mon Seigneur ! fit-il en tombant à genoux devant le jeune chevalier d'or pour lui baiser les pieds.
- Eh, arrêtez ça ! lança le garçon en se dégageant. Qu'est-ce qui vous prend ?!
- Le soleil a dû lui taper sur la tête, dit une voix. J'imagine qu'il était à l'ombre en s'endormant, mais le soleil a tourné.
Ankos faillit avoir une crise cardiaque en voyant qui avait parlé : Diomède de Pégase. Et, pour compléter le cauchemar, celui-ci était accompagné par Aioros du Sagittaire. Les deux chevaliers, qui devaient marcher quelques mètres derrière le jeune, transportaient eux aussi leur boîte de Pandore.
Ankos pouvait faire une croix sur toute idée de promotion à vie, il serait déjà heureux de ne pas se retrouver affecté à la gestion des latrines des Douze Maisons.
Il resta assis par terre, anéanti, pendant qu'Aiolia du Lion nettoyait d'un air dégoûté la bave sur ses orteils et sandales.
Aioros et Diomède se moquèrent gentiment de leur cadet, puis les trois chevaliers poursuivirent leur route en entamant leur descente vers la vallée du Sanctuaire.
- Dégueu, lâcha Aiolia, provoquant l'hilarité de ses compagnons.

* * * * *

La rumeur du retour d'Aioros et de son jeune frère traversa le Sanctuaire comme une traînée de poudre. Tous, même ceux qui critiquaient ouvertement le Sagittaire, se pressèrent pour les voir.
- Ouah, ils sont tous là pour toi ? demanda Aiolia à son frère en regardant la foule qui s'accumulait sur leur passage.
- Non, ils sont là pour toi, corrigea l'aîné.
- Pour moi ? Mais pourquoi ? Je n'ai encore rien accompli ! Personne ne me connaît.
- Non, en effet, mais tu es un symbole. Tu es le douzième chevalier d'or. Ton arrivée avec la boîte de Pandore du Lion sur le dos signifie que l'ordre le plus puissant de la chevalerie d'Athéna est à nouveau au complet, pour la première fois en près de deux cent cinquante ans.
- Tu peux les saluer, tu sais, intervint Diomède.
Après une légère hésitation, Aiolia sourit à la foule et leur adressa des signes d'abord timides, puis de plus en plus francs au fur et à mesure que les gens répondaient en l'applaudissant.
- Ne prends pas la grosse tête quand même, dit Aioros. Et ne crois pas que cela te permettra de crâner auprès des filles.
- Pouah, les filles !
Diomède les abandonna en cours de route pour retourner dans la vallée des chevaliers de bronze.
- Il vous reste deux heures avant d'aller voir le Pope, dit-il à Aioros.
- Juste ce qu'il nous faut pour nous débarbouiller.
Le flot de monde les accompagna jusqu'aux escaliers montant à la maison du Bélier.
Mu les accueillit devant son temple et les salua poliment.
- Je reviens aussi à peine de Jamir, dit le Bélier après une petite discussion d'usage. Apparemment, mon maître a battu le rappel de tout l'ordre.
Aioros hocha la tête.
- Je suis curieux de savoir pourquoi, fit-il avant de prendre congé du gardien du premier temple.
Ils arrivèrent ensuite au temple du Taureau où ils furent chaleureusement accueillis par Aldébaran.
- Aiolia, qu'est-ce que tu as grandi ! lança le jovial Brésilien en lui donnant l'accolade.
- Oui, ben pas autant que toi, répliqua comme il pouvait Aiolia pris dans l'étreinte de son frère d'armes, et quelque peu déçu de voir que leur écart de taille était encore plus grand qu'avant.
Le temple des Gémeaux se révéla vide, puis ils pénétrèrent dans le morbide temple du Cancer.
C'était la première qu'Aiolia y entrait et il était très content d'être accompagné par son grand frère. L'atmosphère et le regard des visages morts étaient totalement oppressants.
- Mu, Aldébaran et Saga ne connaissent par leur chance d'avoir leur temple en dessous de celui-ci et de ne pas être obligé de le traverser à chaque fois, dit l'aîné.
-Aioros... fit une voix dans l'ombre. Enfin de retour, tu m'avais manqué... Alors... Toujours cinglé ?
- Venant de quelqu'un qui couvre ses murs de visage, tu comprendras que ce commentaire sur ma santé mentale ne me trouble pas vraiment.
- J'espère qu'à présent tu as retrouvé le sens de la loyauté, et que tu ne songeras plus à nous trahir.
- Quoi ?! lança Aiolia en commençant à marcher vers l'origine de la voix. Qui tu es pour insulter mon frère comme ça !? Espèce de malade dégénéré !
- Arrête, Aiolia, le stoppa Aioros d'une main ferme sur l'épaule. Deathmask et toi serez voisins, vous aurez beaucoup d'autres occasions de faire plus ample connaissance.
- Oui, mon petit chaton, nous nous reverrons.
Le rire de l'Italien les accompagna jusqu'à la sortie de sa demeure.
- Te voici chez toi, dit Aioros quand ils arrivèrent devant le cinquième temple. Un intendant viendra bientôt te demander ce que tu souhaites comme affaires et mobilier. Nous pourrons également aller chez maman chercher quelques affaires que tu veux conserver demain. Je te laisse, on se retrouve dans mon temple dans une heure et demi avant d'aller voir le Pope.
Shaka était en train de méditer lorsque Aioros traversa son temple, si bien que le seul salut auquel eut droit le Sagittaire fut une subtile fluctuation du cosmos serein de la Vierge.
Il eut en revanche droit à un accueil extrêmement respectueux dans le temple du Scorpion, puis atteint finalement son temple.
Bien que l'endroit avait été inoccupé pendant presque un an et demi, il était d'une propreté impeccable. Il soupçonnait l'intendant des Douze Maisons d'avoir ordonné que l'on nettoie tout en prévision de son retour. Il alla à la salle d'eau se nettoyer de la poussière du voyage et prit quelques habits parfaitement pliés dans son armoire.
- Tu es là ? dit une voix qu'il reconnut tout de suite.
- Je suis dans ma chambre, Shura.
Il finissait de s'habiller quand son ami le rejoint.
- Content de te revoir, dit le Capricorne, en armure, en lui tendant la main.
- Moi de même, mon ami.
Ils échangèrent une poignée de main franche et se sourirent.
- Comment va Aiolia ?
- Bien. Très bien même. Il a été un élève consciencieux et talentueux, et je suis extrêmement fier du niveau qu'il est d'ores et déjà parvenu à atteindre. Il est incroyablement rapide, bien plus que moi. Je pense essayer de lui enseigner le Pas Agile d'Achille. S'il parvenait à le maîtriser, il deviendrait l'incarnation même de la vitesse.
- Et bien, venant de toi, ces compliments ont un poids certain ! J'ai hâte de le voir en action. Et toi ?
- Moi ?
- Comment vas-tu ?
- Bien. J'ai définitivement fait mon deuil de mon père. Aiolia aussi. Prendre du temps auprès de notre mère, puis voyager pour l'entraînement, nous aura fait du bien.
- Et vis-à-vis... du reste ?
- Mardouk et la guerre ? Je pense toujours que cela a été du gâchis, mais ce qui est fait est fait, il faut aller de l'avant. Et quand à mes... Visions... J'ai décidé de ne plus y penser. Dans un sens ou dans l'autre, cela ne change rien à mes obligations, de toute façon.
- Autant que tu l'apprennes par moi que par quelqu’un d'autre: les gens ont parlé en ton absence. Deathmask, particulièrement. Cet enfoiré se croit tout permis depuis qu'il est revenu avec le statut de celui qui a tué la déesse ennemie. Saga a essayé de calmer le jeu, ce qui est tout à son honneur. Comme tout le monde le voit comme une espèce de dieu vivant maintenant, ces paroles ont eu du poids, mais… Du mal a été fait.
- Je m'en doute. J'aurais bien envie de te dire que je m'en fiche. Néanmoins, d'un strict point de vue pratique, cela pourrait être dangereux en temps de guerre d'aller à la bataille avec des compagnons qui auraient des réserves à mon encontre. Je ferai ce que je pourrais pour améliorer les choses.
Shura hocha la tête.
- Que dirais-tu d'un petit entraînement matinal, comme au bon vieux temps ? proposa-t-il.
- Très bien, mais cela sera à trois.
- Parfait, préviens Aiolia de venir bien réveillé. Et toi aussi d'ailleurs, j'ai quelques nouvelles cartes à ma disposition.
- Le temps que tu as passé avec Ogier a été enrichissant ?
- Plutôt. Quand je suis allé le voir, j'ai d'abord crû qu'il allait refuser de m'aider. Après ce qui s'est passé, je l'aurais d'ailleurs compris, nous avons tué la plupart de ses compagnons. Mais comme à ses yeux nous sommes la dernière ligne de défense du monde, il estimait qu'il était de son devoir de m'aider à progresser.
Ils discutèrent de choses et d'autres quelques temps, évoquant les différentes étapes du voyage des deux frères, jusqu'à ce que les chevaliers des temples précédents commencent à traverser le temple du Sagittaire lors de leur ascension vers le Palais du Pope.
Aioros mit alors son armure et ils attendirent qu'Aiolia les rejoigne. Le dernier des chevaliers d'or sacrés arriva accompagné d'Aldébaran et Mu. Il avait à peine eu le temps de se nettoyer et ses cheveux étaient en bataille. Sans doute avait-il voulu visiter sa demeure, et avait-il été pris par le temps.
Aioros le coiffa rapidement devant les autres en le taquinant, puis ils montèrent ensemble.
Ils furent les derniers à arriver dans la salle d'audience.
A l'exception de Dohko de la Balance, l'ordre des chevaliers d'or était au complet. Ils rejoignirent les autres qui s'étaient placés un genou à terre en demi-cercle devant le trône du maître du Sanctuaire, dans l'ordre de leurs constellations respectives.
- Chevaliers d'or, aujourd'hui est un grand jour, commença Sion. Je vous demande tout d'abord d'accueillir comme il se doit parmi vous Aiolia, chevalier d'or du Lion.
Les dix autres chevaliers se frappèrent le torse du poing en saluant de la tête leur nouveau compagnon.
- Néanmoins, voir l'élite de la chevalerie enfin au complet n'est pas le seul motif de joie et de célébration en ce jour. Voici quatre nuits de cela, Athéna est réapparue parmi nous, sous la forme d'un bébé qui a été trouvé au pied de la grande statue de la déesse, à quelques dizaines de mètres d'ici.
Un murmure stupéfait passa dans l'assemblée.
- Nous allons évidemment célébrer cet événement comme il le mérite. Néanmoins, il aura certaines conséquences sur votre liberté de mouvement. Le chemin des Douze Maisons redevient la dernière ligne de défense de la déesse à compter de ce jour. A tout moment, au moins huit d'entre vous devront se trouver dans l'enceinte du Sanctuaire, en armure, dont au moins cinq devront être présents dans leur temple. Dohko de la Balance étant affecté en permanence en Chine, cela signifie qu'à un instant donné seulement trois d'entre vous au plus pourront quitter le domaine sacré ou bien vaquer à leurs occupations en civil. Bien évidemment, en temps de guerre, pour répondre à des besoins spécifiques, ou encore plus tard lorsque la déesse sera âgée et capable de se défendre seule, ces règles pourront être aménagées. Cependant, les missions à l'extérieur seront affectées autant que possible aux chevaliers d'argent, ces prochaines années pour que vous puissiez vous consacrer au maximum à votre tâche de défendre cette montée. La gestion des absences, tours de garde et permissions sera probablement laborieuse au début, aussi arbitrerai-je chaque demande. J'espère toutefois pouvoir déléguer cette responsabilité d'ici quelques semaines. En attendant, toutes vos demandes passeront par Aioros qui me les remontera. Si vous décidez de prendre des apprentis et que leur entraînement nécessite de vous rendre à l'étranger, une autorisation d'absence de longue durée pourra vous être accordée.
Les paroles de Sion avaient quelque peu douché l'enthousiasme né de l'annonce du retour de la déesse.
- Avez-vous des questions ?
Beaucoup avaient envie de demander des précisions sur ces règles, mais tous sentaient que cela ferait mauvais genre. Ce fut finalement Shaka qui leva la main.
- Oui, chevalier de la Vierge ?
- Comme vous le savez, je vis en suivant à la fois les préceptes d'Athéna et ceux de Bouddha. La notion de réincarnation est très importante pour les deux, même si elle y est très différente. D'après les études que j'ai pu mener sur les écrits des précédentes Guerres Saintes, jusqu'à présent les "réincarnations" opérées par la déesse correspondaient plus à des possessions d'un hôte, volontaire ou non selon les cas.
Shaka marqua une pause dans son discours, comme s'il cherchait la meilleure formulation possible pour la suite.
- Du peu que vous nous en dites sur ce nouveau retour de la déesse, j'ai l'impression qu'aucun corps hôte n'a été cette fois sélectionné pour servir de réceptacle à sa conscience. J'ai au contraire le sentiment que nous sommes plus en présence d'une résurrection au sens bouddhique du terme, et que la déesse s'est réincarnée corps et âme. Et donc que, même si son essence reste divine par nature, il s'agirait d'une nouvelle personne.
Quelques murmures passèrent dans l'assemblée, Sion les fit stopper d'un geste de la main.
- A l'heure actuelle... commença Sion.
Tous les regards étaient fixés sur lui avec intensité, il devait bien choisir ses mots.
- ...certains éléments peuvent laisser penser que ton sentiment est le bon. Il est possible que la déesse soit bel et bien revenue en temps que mortelle nouvelle née et qu'elle ait sacrifié une partie de ce qui faisait d'elle Athéna, pour mieux pouvoir défendre la Terre et l'humanité à l'avenir. Dans cette hypothèse, les motifs précis de la déesse nous resteraient néanmoins inconnus. Je vous demande à tous de la discrétion sur ce sujet, jusqu’à ce que nous en sachions plus.
Chacun prit le temps de peser la signification de l'échange entre la Vierge et le Grand Pope.
- Avez-vous d'autres questions ?
Cette fois-ci, le silence fut la seule réponse au maître du Sanctuaire.
- Très bien, l'heure est à présent à la célébration.

* * * * *

Aioros regardait la fête se déroulant dans la grande arène depuis les rangs supérieurs. Il n'avait jamais vu une telle gaîté générale au Sanctuaire, c’était tellement différent de l'atmosphère martiale habituelle, et aux antipodes de la dureté des entraînements.
Le Grand Pope avait même autorisé que des tonneaux de vin soient amenés à l'intérieur du Domaine Sacré depuis Rodorio. Il y avait eu un tirage au sort pour déterminer qui serait autorisé à boire et qui devrait rester sobre pour assurer la garde. Seuls les plus mal notés des soldats avaient été affectés à des tours de garde pour toute la nuit.
Du côté des chevaliers d'or toute ivresse était proscrite et Mu, Shaka et Camus s'étaient portés volontaires pour rester à leur maison pendant toutes les festivités. Une rotation avait été instaurée pour occuper au moins deux autres maisons en permanence. Aiolia en avait été le seul dispensé.
La grande horloge zodiacale avait été allumée pour l'occasion et cinq torches magiques étaient déjà éteintes.
La torche de la Vierge commençait à son tour à décliner, ce qui signifiait que le Sagittaire allait devoir prendre son tour de garde. Il fit signe à Aldébaran qui était en train de danser avec Aiolia et quelques jeunes apprenties au centre de l'arène. Le Brésilien avait quelques pas de danse que le cadet d'Aioros avait bien du mal à suivre.
Aldébaran finit par remarquer le signe d'Aioros et quitter ses comparses avec regret.
- Nous n'en avons que pour deux heures, je pense que la fête ne sera pas encore finie à ce moment-là, dit le Sagittaire pour le consoler une fois qu'il l'eut rejoint. Et puis, Shura et Aphrodite ont le droit d'en profiter eux aussi.
Les deux chevaliers qu'ils relevaient les attendaient au niveau de la maison du Bélier. Bien que cela était une légère entorse aux règles qu'ils ne soient pas dans leurs temples respectifs, en une telle soirée le fait qu'ils aient été sur la montée suffisait dans l'esprit. Aioros laissa Aldébaran à son temple, et entama la longue montée vers son temple. Il apprécia particulièrement cette marche, la douceur de la nuit et les bruits des festivités venant du bas de la vallée. Quand la guerre viendrait et que le temps serait aux pleurs, cette nuit atypique resterait un souvenir d'union et de joie pour la chevalerie.
Il s'assit finalement sur le perron de son temple afin de regarder les lumières de l'arène.
- Puis-je me joindre à vous ? dit une voix.
- Bien sûr, Camus. Et tu peux me tutoyer, aussi.
Le Verseau vint s'asseoir à côté du Sagittaire, puis prit la parole au bout de quelques instants.
- Puis-je te demander quelque chose ?
- Vas-y.
- Comme tu le sais, lors de la guerre contre Mardouk et ses alliés, j'étais avec Akiera. Je pense d'ailleurs qu'il s'en est fallu de peu pour que nous vous rejoignions à l’endroit où a eu lieu le combat contre Mardouk.
- Je n'ai pas le droit de te dire où c'était.
- Ce n'est pas ce qui me tracasse. Nous avons été intercepté avant de pouvoir suivre la piste de Mardouk et avons dû affronter mon maître, Gienah, et deux autres adversaires. J'ai perdu connaissance après avoir été vaincu et à ce moment-là il ne restait plus qu'Akiera et Gienah. Je me suis réveillé plus tard dans une autre dimension, sans doute avais-je été envoyé là par Akiera, pour me protéger. Quand je suis parvenu à revenir sur les lieux du combat, tout semblait terminé depuis un certain temps. J'étais encore souffrant à cause de mes blessures et j'ai pensé voir... Mais j'ai reperdu connaissance.
- Que veux-tu savoir, exactement ?
- J'ai cru comprendre que tu pensais savoir ce qu'il était advenu de mon maître et d'Akiera.
- J’estime ne rien savoir, corrigea Aioros. La version officielle, la plus probable est qu'Akiera et Gienah se sont entretués. Le reste devrait d'ailleurs être secret...
- Je crois que les gens ont beaucoup parlé pendant ton absence.
- J’en ai l’impression, oui.
Aioros hésita un instant, indécis sur l'attitude à adopter.
- Diomède de Pégase m'a posé le même genre de question que toi au sujet de Stellio du Lézard et de Jason de la Carène. Le plus probable est qu'ils sont morts en détruisant leur adversaire et la moitié du Caire avec.
- Mais...
- Chercher à connaître une autre version qui n'est a priori qu'une hallucination que j'ai eue ne t'apportera pas grand-chose. Diomède s'en est contenté, tout comme Aphrodite a accepté la mort de son père.
- Mais... Si je ne m'en contente pas ?
Un long silence s'installa entre les deux.
- Je veux bien te raconter ce que je suis parvenu à me souvenir de mon... rêve, mais franchement je ne sais pas ce que cela pourra t'apporter.
Il lui fit alors le récit très fragmentaire de tout ce que les séances avec Sion lui avaient permis de reconstituer. Des éléments importants manquaient, mais l'histoire restait cohérente, bien que probablement invraisemblable par son ampleur.
- Es-tu satisfait ? demanda le Sagittaire quand il eut fini son récit. Je t'ai révélé certaines choses qui doivent rester secrètes, comme l'existence de cette Boîte de Pandore qui attend peut-être quelque part d'être ouverte par quelqu'un, sans que nous sachions ce qu'elle renferme réellement.
- Puis-je faire une remarque ?
- Bien sûr.
- Ton récit fait intervenir Janus et mon maître. Or, si je ne me trompe pas, tu ne connaissais pas l'existence du premier, ou du moins son identité, à ce moment-là, et n'avais jamais rencontré le deuxième.
- En effet, ce que je me rappelle de mon rêve inclut des informations que je ne pouvais pas connaître. Néanmoins, il s'est écoulé plusieurs jours avant que nous n'essayons de me faire retrouver la mémoire de ce passage avec le Grand Pope. J'ai eu le temps d'apprendre un certain nombre de détails sur ce qui s'est passé aux autres endroits où avait eu lieu la guerre, j'ai eu le temps de faire certaines déductions. Comme je ne me souvenais plus de rien, il est impossible de savoir si mon inconscient n'a pas incorporé tous ces éléments à mon rêve.
Aioros voyait que son jeune compagnon était troublé, ce qui était plutôt inhabituel le concernant. Camus commença à ouvrir la bouche comme s'il voulait dire quelque chose, avant de finalement se raviser.
Il se leva et salua le Sagittaire.
- Merci pour ton temps, dit-il finalement.
- Si je peux à nouveau t'aider, n'hésite pas à repasser.
- Merci, peut-être le ferais-je en effet à nouveau.

9 septembre 1973, Palais du Grand Pope, au Sanctuaire

Aioros et Saga trouvèrent tous les deux une convocation dans leur temple en se réveillant, leur demandant de se rendre auprès de Sion à onze heures précises. Les raisons de cette convocation n’étaient pas précisées dans la courte missive.
Aioros occupa sa matinée à une séance d’entraînement avec Aiolia et Shura. Le Capricorne avait bel et bien beaucoup progressé et sa confiance en lui avait cru de façon proportionnelle. De son côté, Aiolia avait fait plus qu’une bonne impression sur Shura.
Ses deux compagnons le quittèrent une demi-heure avant l’heure de la convocation, juste avant que Saga ne parvienne sur le seuil de son temple.
Les deux chevaliers d’or montèrent ensemble les marches, échangeant d’abord quelques banalités. Plus que jamais, le Sagittaire prit conscience de la distance qui s’était creusée avec son ami. Leur divergence avait été profonde sur la question de la crise avec Mardouk, et même si l’issue avait en un sens finalement donné raison à Saga, Aioros en gardait à sa grande honte une réelle rancune. Sans doute était-il le seul au Sanctuaire à l’heure actuelle à ne pas mettre les Gémeaux sur un piédestal. Non, à la réflexion, il devait partager ce statut avec Deathmask. Se retrouver en si funeste compagnie voulait sans doute dire qu’il était temps de changer d’attitude, surtout que Saga semblait de son côté essayer de rompre la glace. Aussi se força-t-il à être le plus aimable possible, et la conversation devint progressivement plus amicale.
- Je crois que je n’ai jamais eu l’occasion de te présenter mes condoléances pour ton père.
- Merci. Je n’ai jamais pu t’exprimer les miennes pour ton maître.
- Nous ne sommes toujours pas sûrs qu’il soit mort.
- Mieux vaut que je garde pour moi ce que j’ai rêvé sur sa destinée…
La fin de la montée fut des plus agréables.
- Aioros du Sagittaire et Saga des Gémeaux, pour vous servir, annonça Aioros lorsqu’ils se retrouvèrent dans la salle d’audience.
- Que pouvons-nous faire pour vous ? compléta Saga.
- Je vous remercie d’avoir répondu à mon appel. J’ai requis votre présence, car nous avons à parler d’importants sujets, vous qui faites la fierté de notre confrérie.
Aioros et Saga s’agenouillèrent devant le trône du Pope, attendant patiemment que celui-ci en vienne aux faits.
- Comme vous le savez, Athéna est enfin revenue sur Terre après plusieurs siècles d’absence et a repris forme humaine. Ceci est la confirmation que son ennemi éternel s’apprête à réapparaître lui aussi pour envahir la Terre, et c’est pour le combattre qu’Athéna s’est réincarnée. Le Vieux Maître et moi sommes les seuls survivants de la dernière Guerre Sainte. Si Dohko demeure en permanence au mont des Cinq Pics, c’est d’ailleurs pour surveiller la prison de l’ennemi que nous avons affronté.
Aioros n’intervint pas, même s’il connaissait déjà ses informations et le fait que c’était l’armée d’Hadès que la Balance surveillait.
- Le sceau d’emprisonnement ne résiste pas plus de deux cent cinquante ans. Le mal va donc bientôt se libérer.
Sion marqua une pause, laissant aux deux chevaliers le temps de tirer la conclusion qui s’imposait.
- Une nouvelle Guerre Sainte se prépare. Il est donc temps pour moi de céder ma place à l’un de vous deux. J’en ferai l’annonce officielle dans quelques jours, mais…
Aioros avait compris depuis quelques secondes où le Grand Pope voulait en venir. En dépit de leurs différents, il ferait son devoir et tout son possible pour apporter un soutien efficace et inconditionnel à Saga. C’était la logique même, tout le monde au Sanctuaire à présent attendait cette décision pour un jour ou pour un autre.
- C’est à toi, chevalier du Sagittaire, que je vais céder mon siège.
Aioros mit quelques instants à réaliser que Sion avait dit « du Sagittaire » et non « des Gémeaux ».
- Toi qui rassembles la bonté, l’intelligence et le courage, finit le Pope
- Pardon ? fit Aioros en comprenant enfin.
Il était absolument éberlué, incrédule. Saga resta quant à lui totalement silencieux et impassible.
- Moi ?!
- Vous êtes douze chevaliers d’or, mais beaucoup sont encore trop jeunes, reprit Sion en ignorant l’expression d’incrédulité de son successeur. Les autres chevaliers ne sont que d’argent ou de bronze
En dépit de ces paroles, le ton du Pope montrait qu’il ne s’agissait pas d’un choix par défaut, et qu’il croyait réellement en Aioros.
- Saga, fit le Pope d’une voix plus forte et solennelle.
- Oui, répondit les Gémeaux sur le même ton.
- Acceptes-tu d’assister Aioros dans sa tâche et de te consacrer au Sanctuaire ?
- Oui. Je suis moi aussi certain qu’Aioros est le chevalier idéal pour occuper cette fonction.
Saga jeta un coup d’œil à son frère d’armes en lui souriant, avant de conclure.
- J’agirai à ses côtés sans compter mes efforts pour servir Athéna et la justice. Je vouerai ma vie au Sanctuaire.
- Très bien. Aioros aura besoin de tout ton soutien, car du fait du choix d’Athéna de se réincarner totalement en tant que simple humaine, la Guerre que vous allez devoir livrer pourrait bien être la plus dangereuse de l’histoire. Saga, le tombeau que je t’avais envoyé visiter la nuit du retour de la déesse était celui de son corps mythologique original. Elle a apparemment utilisé une dague créée par l’un de ses vieux ennemis, Arès, pour tuer cette enveloppe et revenir en tant que simple mortelle. Même si elle conservera sa puissance divine, nous ne savons pas ce qui se passera si jamais son nouveau corps est tué.
- Oui, nous comprenons, dit Aioros qui s’était remis de sa surprise. Nous savons ce qui est en jeu.
- Parfait. Saga, veux-tu nous laisser, à présent ?
- Bien sûr, fit le chevalier des Gémeaux en se redressant.
Il prit congé en adressant au Grand Pope et à Aioros le même salut protocolaire, puis quitta la pièce. Juste après son départ, Praesepe pénétra dans la salle d’audience en venant de derrière le trône et vint se placer à la droite du Pope. Il regarda Aioros en lui adressant également le salut dû à son nouveau statut.
- Saga et Praesepe ont raison, fit Sion au Sagittaire. Même si l’annonce n’en a pas encore été faite officiellement, et que nous ne sommes que quatre au courant, en ce qui me concerne tu es d’ores et déjà le Grand Pope.
Aioros hocha la tête.
- Maintenant que nous sommes seuls, je dois te révéler certaines choses, continua le Grand Pope. Athéna n'est pas apparue de nulle part au pied de la statue, et nous savons exactement ce qui s'est passé dans ce tombeau.
Il lui fit alors le récit complet du parcours de Sophia avec l'âme de la déesse, puis de la mise au monde du bébé.
- Pourquoi ne le dire qu'à moi ?
- Parce que tu es le nouveau Grand Pope, évidemment.
- D'accord, j'ai mal formulé la question, pourquoi ne pas l'avoir dit à Saga et aux autres ?
- J'ai mené pendant mon règne une politique de strict contrôle de l'information. Il t'appartiendra de déterminer comment tu veux gérer cet aspect. Mais mon opinion est que si une information potentiellement perturbante n'est pas utile à la bonne marche générale du domaine sacré, il vaut mieux qu'elle reste secrète.
- Vous avez même établi différents niveaux de secrets sur ce détail... Certains ont accès à certaines informations et certains autres à une autre catégorie de secrets.
- En effet. Qui sait ? Peut-être que l'exercice mental nécessaire à gérer tout cela est ce qui m'a permis de ne pas devenir gâteux depuis deux cent cinquante ans, répondit le Pope en souriant.
Aioros ria à la plaisanterie.
- Je te communiquerai la localisation actuelle de Sophia, si jamais tu veux l'interroger toi-même, reprit le Pope.
- Cela sera inutile, je pense.
- Je te la donnerai tout de même, conclut-il en se levant. Tu aviseras en temps utile.
Le Grand Pope commença à marcher vers l'arrière de la salle. Il se retourna au bout de quelques pas.
- Et bien, tu ne viens pas ?
- Où allons-nous ?
- Quelle question ! intervint Praesepe. Voir la déesse, bien sûr.
- Ne veux-tu donc pas venir ? compléta Sion.
Aioros se hâta de se lever et de les rejoindre.
Ils montèrent le long escalier menant à la statue de la déesse.
- Il nous faudra avoir une discussion sur cette statue et les objets qu’elle porte, dit Sion. Mais cela peut encore attendre.
Ils commencèrent à monter dans la vallée, pénétrant dans une zone totalement inconnue d’Aioros. Ils finirent au bout de quelques minutes par arriver en vue de deux bâtiments espacés de quelques mètres.
Aioros vit quelques gardes circulant dans les lieux, occupés à diverses tâches. Il remarqua une proportion relativement inhabituelle de femmes.
- La garde rapprochée, dit Sion. Sa mission militaire n'est qu'anecdotique, vu que si jamais un adversaire parvenait jusqu'ici, cela signifierait que les douze chevaliers d'or ont été vaincus et qu'elle serait donc bien incapable de la stopper. En revanche, c'est elle qui s'occupera de la déesse au jour le jour.
- Ses membres vivront en permanence ici, en tout cas tant que la déesse ne sera pas assez âgée pour s'occuper d'elle-même, compléta Praesepe en désignant le bâtiment de gauche qui semblait être leur résidence.
- C'est une grande responsabilité que celle qu'ils ont et une grande confiance qui leur est accordée... Comment ont-ils été sélectionnés ?
- Je les ai présélectionnés, dit Praesepe.
- Ils sont volontaires et ont tous subi mon Genro Mao Ken, dit Sion. Toute pensée... inadéquate... les conduirait à se suicider.
Aioros hocha la tête. Le procédé le gênait quelque peu, mais il n'en voyait pas d'autre pour l'instant.
- Te faire maîtriser le Genro Mao Ken sera d’ailleurs notre premier objectif du transfert de connaissance. Nous commencerons dès demain, si tu n'y vois pas d'inconvénient.
- Non.
- La gestion de la garde des Douze Maisons te fournira le prétexte pour venir me voir quotidiennement tant que la nouvelle de ta nomination ne sera pas officialisée.
Ils pénétrèrent d'abord dans le temple de gauche qui servait de caserne à la garde, et firent une rapide inspection. Ils passèrent ensuite au bâtiment de droite, montèrent à l'étage puis pénétrèrent dans une petite chambre.
- Laissez-nous, ordonna le Pope aux gardes présents.
Aioros ne pouvait plus détourner son regard du berceau qui occupait le centre de la pièce. Encouragé d'un geste par Praesepe, il s'en approcha presque timidement.
Le bébé était endormi et souriait dans son sommeil. Le cosmos émanant de ce petit corps ne laissait aucun doute sur son identité, et, avec son sens aigu de l'aura des autres, Aioros était presque submergé par cette présence sereine, douce et puissante.
- Magnifique, n'est-ce pas ? dit Sion. Tu en es à présent responsable. As-tu vu quoi que ce soit qui ne soit pas à ta convenance ?
- Pas pour le moment, non. De toute façon, maintenant, pour être totalement rassuré, il faudrait que je reste avec elle en permanence et que je dorme ici par terre chaque nuit...
- Certes, répliqua Sion en souriant. Depuis son retour, je ne peux en effet jamais totalement me l'ôter de l'esprit. J'ai presque envie de venir en permanence vérifier si tout se passe bien.
Ils restèrent encore quelques minutes à regarder la divinité assoupie, qui avait totalement l'air innocente et... fragile.
- En fait, j'aimerais bien commencer à apprendre tout ce que vous devez me transmettre tout de suite, dit finalement Aioros.

* * * * *

Saga était songeur. Même s'il avait fait bonne figure, la décision du Grand Pope l'avait légèrement décontenancé. Certes, Aioros ferait un excellent dirigeant, néanmoins, au vu de certains événements récents, Saga avait logiquement pensé qu'il était l'option prioritaire.
Après être redescendu du palais du Pope, il traversa son temple sans s'y arrêter, puis se dirigea vers Rodorio. Contrairement à son habitude, il dut se forcer légèrement pour sourire aux gens qu'il croisa en chemin. Il obliqua avant de parvenir au village pour se diriger vers la maison isolée qu'occupait Kanon.
Son cadet avait mis un certain temps à réapparaître après la guerre contre Mardouk, et il avait fallu encore plus longtemps à Saga pour lui tirer les vers du nez sur ce qu’il était allé faire dans la bibliothèque du Sanctuaire en se faisant passer pour lui.
Sous la menace, il avait fini par avouer avoir appris à maîtriser le Genro Mao Ken, la technique secrète des Grands Popes. Cela ayant permis d'acquérir des informations utiles lors de la bataille dans laquelle Kanon avait en outre tenu son rôle, l'aîné avait accepté de passer l'éponge sur cette incartade à condition d'apprendre à son tour ce coup.
Cela lui avait demandé quelques temps, Kanon mettant manifestement de la mauvaise volonté à lui transmettre cette connaissance.
- Tu as l'air bien songeur, fit ce dernier en voyant son frère s'approcher de sa demeure.
- Oui. Les dernières journées ont été riches de nouvelles parfois inattendues...
Il lui fit le récit du retour de la déesse, ainsi que de la décision de Sion quant à sa succession.
- C'est ridicule ! explosa finalement Kanon quand son aîné en eut terminé. Nous savons l'un comme l'autre que nous sommes plus capables qu'Aioros de remplir ce rôle !
- "Nous" ? releva Saga en souriant.
- Oui, nous. Toi dans le rôle du Grand Pope et moi dans celui du chevalier des Gémeaux. Après tout, nous sommes parvenus tous les deux à dompter le coup secret du Grand Pope, ce qui prouve bien que nous sommes taillés pour ce rôle !
- Première chose, Sion ne connaît pas ton existence. Et deuxième chose, je ne t'aurais pas abandonné mon armure de toute façon.
- Pourtant, cela aurait été la solution la plus logique, si tu y réfléchis deux secondes !
- Désolé de briser tes espoirs, mais de toute façon ton ambition est tombée aux oubliettes à présent. Le Pope a rendu sa décision.
- Nous ne pouvons pas l'accepter !
- Que faire d'autre ?
- Réalises-tu en plus que nous allons devoir suivre une déesse sans la moindre expérience à la guerre ? Qui nous dit qu'elle se révélera à la hauteur ! Malgré ses pouvoirs ce n'est plus qu'un bébé !
- Je ne sais pas pourquoi Athéna a fait ce choix, qui est effectivement dangereux stratégiquement, mais il ne nous appartient pas de le contester.
- Nous ne pouvons pas suivre une gamine à la bataille !
L’aîné pouvait voir que son cadet était littéralement fou de rage, son sang semblant bouillir. Saga savait son jeune frère colérique et violent de caractère, néanmoins Kanon essayait d’ordinaire de cacher ces aspects de sa personnalité en sa présence. Le chevalier savait que son frère n’avait jamais totalement abandonné l’idée de lui ravir l’armure d’or, même s’il avait réalisé que cela était impossible par la force. Kanon avait donc essayé d’apparaître le plus raisonnable et irréprochable possible aux yeux de son aîné, espérant que celui-ci lui confierait de son plein gré la charge de chevalier des Gémeaux. Néanmoins, pour que cet espoir ait une chance de se réaliser, il aurait effectivement fallu que le Grand Pope choisisse Saga pour lui succéder. Voir s’envoler cet espoir avait apparemment fait enlever à Kanon le masque qu’il portait d’habitude, si bien que son frère réalisait qu’il avait au fond bien peu changé, et que la haine et la jalousie de Kanon à son encontre n’avaient probablement jamais faibli.
- Nous ne pouvons pas accepter cet état de fait !
- Je te le redemande encore, que faire d'autre ?
- Agir. Tuer le Pope, tuer ce bébé. Et tuer Aioros aussi, puisque Sion ne nous a pas laissé le choix.
Kanon ne vit pas arriver le coup de poing qui le jeta au sol.
- Répète ce que tu as dit Kanon ! hurla Saga à son frère étendu face contre sol. Même si tu es mon frère, je ne peux tolérer ce que je viens d’entendre !
Saga tremblait de rage, transpirant même à grosses gouttes.
- A… Athéna… Tu veux que je tue Athéna qui vient à peine de se réincarner ? demanda-t-il d’une voix tremblante même s’il connaissait la réponse.
Kanon se retourna et s’assit, essuyant d’un revers de main le sang qui coulait de sa bouche.
- Oui… Je dis que tu dois tuer non seulement Athéna, mais aussi ce vieux débris de Grand Pope qui a choisi Aioros pour lui succéder.
La voix du cadet des Gémeaux était calme et froide, comme s’il expliquait une évidence à un enfant attardé.
- Heureusement personne au Sanctuaire ne sait que nous sommes jumeaux. Je peux t’aider et la Terre sera à nous.
Saga ne pouvait même pas croire ce qu’il venait d’entendre.
- I… Idiot ! Nous sommes des chevaliers d’Athéna, nous sommes censés la protéger… Kanon, toi aussi tu es chevalier, et tu devras te battre à ma place si jamais il m’arrive quelque chose et… et toi tu…
La rage faisait que les mots avaient du mal à sortir.
- Pfff… Et si tu étais honnête avec toi-même ? répliqua Kanon avec mépris.
- Quoi ?!
- Il est certain que depuis ton enfance tu as toujours agi comme un homme respectable, au cœur pur. Certains te considèrent presque comme un dieu ! Alors que moi, j’ai toujours été attiré par la conquête du pouvoir par la force. Même si nous sommes jumeaux, il y a autant de différences entre nous qu’entre un ange et un démon. Mais moi, je sais que dans ton cœur dort la même ambition que la mienne !
- Quoi ? fit Saga, totalement incrédule.
La rage et la déception avaient effectivement fait enlever son masque à Kanon et Saga réalisait que la folie de son frère dépassait de loin tout ce qu’il avait pu imaginer.
- Tais… Tais-toi ! Je ne peux davantage laisser en liberté un démon tel que toi !! Je vais moi-même t’enfermer au Cap Sounion !!!
- Quoi ?
Le mépris et l’arrogance de Kanon avaient totalement disparu de sa voix. Il savait ce que le Cap Sounion représentait comme châtiment, et quelle mort horrible l’y attendait.
- C’est moi qui ai décidé que tu aurais une formation de chevalier, Akiera n’a fait qu’accepter ma décision sans rien dire. Peut-être a-t-il toujours su comment cela finirait, peut-être a-t-il accepté de garder le secret de ton existence uniquement par défiance envers le Grand Pope, mais il savait aussi que je ferais le nécessaire en cas de besoin !
Kanon tenta d’attaquer, mais Saga bloqua les coups et contre-attaqua violemment, envoyant de nouveau Kanon au sol.
- Ma culpabilité d’avoir été choisi par le destin pour devenir chevalier d’or à ta place m’a fait croire que je pourrais te réformer, bien que tu aies essayé de me tuer pour prendre ma place, poursuivit-il. J’ai été aveugle bien que je savais que tu n’avais pas abandonné tes ambitions et que tu me haïssais toujours.
Kanon commença à se relever, mais il ne le laissa pas faire et le frappa à nouveau.
- Je croyais que les crimes de notre père t’excusaient, qu’ils t’avaient façonnés et que tu étais une victime. Mais je me trompais, tu es un démon, doté de la force d’un chevalier d’or par ma faute. Je suis même allé jusqu’à tolérer que tu t’introduises dans la bibliothèque du Sanctuaire pour y dérober des secrets en te faisant passer pour moi !
Le cadet tenta de résister, mais Saga connaissait parfaitement toutes ses ressources techniques, et l’armure d’or lui donnait un avantage impossible à combler.
- Tu es ma responsabilité, ma faute que je vais à présent réparer !

* * * * *

Kanon reprit connaissance lorsque l’eau de mer pénétra dans sa bouche et ses narines. Il se releva d’un bond et découvrit qu’il était dans une geôle taillée à même la pierre, derrière de solides barreaux. Il essaya de les tordre en faisant appel à son cosmos, mais c’était comme si ses forces s’évanouissaient dès qu’il songeait à les utiliser.
Il vit alors Saga, qui se tenait sur le chemin, à flanc de falaise, menant à la geôle. L’eau montante avait déjà englouti une partie de l’accès.
- Délivre-moi !! hurla-t-il de toutes ses forces à l’intention de son frère. Saga, sors-moi de là ! Tu veux tuer ton propre frère ?!
- Kanon, tu pourras sortir de cette cellule uniquement si c'est la volonté des dieux. Tu y resteras tant que le mal qui t’habite ne sera pas lavé… tant qu’Athéna ne t’aura pas pardonné.
- Sa… Saga… Les hommes comme toi s’appellent des hypocrites !! Ne pense pas pouvoir cacher indéfiniment ce qui sommeille en toi !
Le chevalier d’or tourna les talons et commença à remonter le chemin.
- Quel mal y a-t-il à ce qu’un homme puissant veuille conquérir le monde ?! Quel mal y a-t-il à utiliser la force que les dieux t’ont donnée ?!
Saga s’éloignait de plus en plus, ignorant les hurlement de son cadet.
- Saga ! Je continuerai à te rappeler la fascination de la force ! Saga, ta véritable personnalité… c’est le mal !!!
Kanon perdit alors de vue son aîné qui à aucun moment ne s’était retourné ni n’avait semblé hésiter.
- Saga, imbécile ! Tu as en toi une puissance incroyable, et si tu veux malgré cela rester un serviteur, fais ce que tu veux ! Je tuerai moi-même Athéna et je conquerrai la Terre, et à ce moment-là il sera trop tard pour toi !
Mais plus personne n’était là pour entendre ces paroles.

12 septembre 1973, Le Mont Etoilé

Sion avait passé une bonne partie de la nuit à travailler sur la dague de Déimos dans sa retraite du Mont Etoilé. Le pouvoir destructeur de l’arme, spécifiquement destinée à atteindre Athéna, était préoccupant, surtout alors que celle-ci n’avait jamais été aussi vulnérable.
D’après le récit que lui en avait fait Sophia, la déesse aux yeux pers avait été capable d’extraire sa conscience de son corps au moment précis où la lame lui avait transpercé le cœur, utilisant l’expérience de la proximité de la mort pour accroître son cosmos et modifier sa nature profonde divine, se projetant au passage dans une nouvelle enveloppe tout en la créant. Le processus exact restait inconnu, si bien que si jamais la déesse était de nouveau frappée par une arme similaire, privée de son expérience et de ses connaissances millénaires comme elle l’était à présent, il était probable qu’elle ne serait pas capable de sauver son âme qui mourrait avec sa chair.
Néanmoins, la dague était une création divine, et la détruire serait difficile. Après plusieurs heures passées à déchiffrer des parchemins écrits dans la langue sacrée de l’Olympe, Sion s’accorda une pause et sortit prendre l’air de la nuit. Il regarde les étoiles et remarqua rapidement quelque chose d’anormal.
- L’étoile polaire, normalement stable à cette époque de l’année, est légèrement inclinée… En temps normal, l’étoile polaire est décalée d’un degré par rapport à l’axe polaire terrestre. Pourtant son angle se rapproche de zéro…
Il n’avait besoin d’aucun instrument astronomique pour vérifier son observation, pas plus qu’il ne lui fallait consulter de texte pour savoir ce que cela signifiait.
- Je me souviens que le Grand Pope Akbar m’avait dit que l’étoile polaire avait bougé juste avant la précédente Guerre Sainte. Lorsque l’angle sera arrivé à zéro, le sceau d’Athéna se brisera et une nouvelle guerre commencera.
Sion sentit soudainement une présence derrière lui et un puissant cosmos.
- Hein !! fit-il en se retournant vivement pour découvrir le chevalier des Gémeaux.
Pendant une fraction de seconde, il crut voir d’étranges reflets dans les cheveux du chevalier, mais l’instant d’après tout semblait normal.
- Saga… Comment es-tu parvenu jusqu'en ce lieu réputé difficile d’accès même pour un chevalier d’or ?
L’interpellé sembla tout à coup se rappeler ses devoirs et s’agenouilla devant son supérieur, baissant la tête et fermant les yeux.
- J’avoue que ce n’était pas bien difficile pour moi. De toute façon, même un vieillard tel que vous y parvient…
Sion sentait que quelque chose n’allait pas. Le ton et les paroles arrogantes, voire méprisantes, étaient plutôt inhabituels chez son jeune interlocuteur. Saga était extrêmement puissant et le savait, mais il ne s’affichait que rarement de cette façon, et surtout ne faisait jamais montre d’une telle effronterie.
- Auriez-vous oublié qu’on me compare à un dieu ? C’est un véritable jeu d’enfant pour moi.
- Que…
Oui, quelque chose était clairement anormal. Le Grand Pope savait que la popularité de Saga avait atteint des sommets au cours des derniers mois, au point qu’on le compare effectivement à une divinité de façon régulière. Sion en avait été troublé, cependant comme Saga lui-même semblait le prendre avec recul voire dérision, il n’avait pas agi en conséquence. Cela était-il finalement monté à la tête du chevalier ?
- Saga, tu es sur un lieu sacré où seuls les Grands Popes se rendent depuis des générations, reprit, d’une voix ferme et autoritaire, le maître du Sanctuaire remis de sa surprise. Qu’es-tu venu faire ici ?
- Oui, tout le monde me voit tel un dieu. Alors, pourquoi ne m’avez-vous pas désigné comme votre successeur ?
- Nous y voilà…
C’était donc la déception qui expliquait l’attitude du jeune Grec ? Sion remarqua que Saga avait perdu de la superbe qu’il avait en arrivant et encore quelques secondes plus tôt. Il transpirait légèrement, semblait avoir même du mal à respirer et demeurait prostré avec les yeux clos.
- Tu as pourtant entendu lorsque j’ai dit qu’Aioros rassemblait la bonté, l’intelligence et le courage. Et qu’il était donc digne de devenir le prochain Grand Pope et de commander aux quatre-vingt huit chevaliers.
- Je ne crois pas être inférieur à Aioros dans aucun de ces domaines.
Il reprit sa respiration avant de poursuivre.
- Bien au contraire, je m’estime même supérieur à lui à tous les niveaux. Alors pourquoi ?
Sion savait qu’il avait pris un risque en désignant Aioros. La logique du déroulement de la guerre contre Mardouk, la façon dont étaient vus les deux chevaliers possibles pour le poste par le reste du Sanctuaire… La solution la plus simple, la plus consensuelle, aurait été de désigner Saga. Le Pope savait qu’Aioros n’aurait rien trouvé à y redire et il avait espéré que son sens du devoir commanderait à Saga de l’accepter. La vérité était que Sion était bien en difficulté pour expliquer son choix rationnellement. Pour trancher, il avait ignoré un grand nombre de facteurs parfaitement objectifs pour donner la part belle à des éléments totalement subjectifs. Quelques brèves attitudes de Saga à certains moments, certains commentaires à double sens possible qu’il avait faits lors de réunions stratégiques… Certaines décisions qu’il avait prises sur le terrain, inattaquables sur le fond, mais qui avaient eu des conséquences a priori imprévisibles. Certains trous dans son rapport sur la façon dont s’était déroulée sa mission avec Deathmask au Kilimandjaro… Bien peu d’éléments en vérité, surtout que personne n’avait jamais rapporté avoir été témoin du moindre comportement amoral ou déshonorant de la part de Saga, cependant qui mis bout à bout avaient fait pencher la balance.
Néanmoins, à la fin, le Grand Pope savait qu’il avait pris la décision la plus importante de son règne avec son instinct, et qu’il avait espéré ne pas avoir à le justifier au candidat malheureux.
- Il semblerait que je sois obligé d’en passer par là finalement… Je suis le Grand Pope, je ne devrais pas avoir à justifier ma décision, mais cela est nécessaire, pour que le règne d’Aioros parte sur les meilleures bases possibles.
- Puisque tu insistes autant, je vais te répondre. Je ressens au fond de toi une chose terrible dont j’ignore la nature. Je sais que tous te respectent, et qu’effectivement beaucoup voient en toi presque un dieu. En outre, ton comportement a toujours été parfaitement exemplaire, mais…
Le Grand Pope hésita une fraction, puis finit d’une traite, comme s’il se libérait d’un poids.
- Mais je ne peux m’empêcher de penser que ton âme abrite un démon effroyable.
Sion vit que Saga suait de plus en plus à grosses gouttes et que sa respiration devenait de plus en plus bruyante.
Le Grand Pope réalisa aussi que ses mots avaient largement dépassé sa pensée. Ou alors avaient-ils justement exprimé le fond de sa pensée, qu’il n’avait encore jamais réellement voulu s’avouer ?. Pensait-il réellement que Saga était un démon ?
Quoi qu’il en soit, il devait essayer d’atténuer la portée de ce qu’il venait de laisser échapper. En choisissant de répondre à Saga, il avait voulu essayer de lui faire comprendre et accepter sa décision, pour que le chevalier des Gémeaux tienne bien sa place de bras droit au côté du nouveau Grand Pope, qui en aurait besoin pour asseoir son autorité. En le traitant ainsi de démon, il avait peut-être à jamais compromis cet objectif.
- J’espère que ce n’est là qu’une erreur de ma part, mais…
- Hé, hé, hé , hé… ricana Saga de façon totalement inattendue.
Le chevalier tremblait et cherchait son souffle.
- Que t’arrive-t-il, Saga ? Tu ne te sens pas bien ?
La chevelure de Saga commença de nouveau à avoir d’étranges reflets. Cette fois-ci, Sion fut persuadé que ce n’était pas une illusion d’optique.
- Vous avez donc percé mon secret… Pour un vieillard, vous êtes vraiment très fort, Grand Pope. Je comprends que vous ayez survécu à la dernière Guerre Sainte… Hé, hé…
La chevelure de Saga passa soudainement du bleu marine au gris.
- Tes cheveux changent de couleur ? Mais, Saga, qui es…
Le chevalier se releva d’un bond, ouvrant ses paupières pour révéler des yeux rouges injectés de sang, et il se jeta sur Sion.
- Hein ? eut le temps de faire le Grand Pope sans pouvoir se mettre en garde, stupéfait qu’il était par les événements.
Le poing droit de Saga frappa le maître du Sanctuaire en plein cœur, transperçant sa toge et sa cage thoracique.
- Adieu, Grand Pope ! hurla-t-il.
Sion ressentit le cosmos lui aussi métamorphosé de son assassin, à la fois plus puissant et surtout plus sombre. Maléfique.
Il voulut faire quelque chose, mais son corps affaibli par les siècles et mortellement blessé semblait peser des tonnes.
- J’avais vu juste… parvint-il à articuler. Loin d’être un dieu… Tu es l’incarnation du Mal…
Il s’écroula lourdement au sol devant un Saga triomphant.
- Adieu, vieillard ! fit Saga en lui arrachant sa toge pour s’en revêtir. Personne ne t’avait demandé de découvrir mon identité.
L’assassin se pencha ensuite pour ôter au mort son casque.
- Une chance que les traits du Grand Pope soient toujours cachés par ce masque ! Seul le Vieux Maître des Cinq Pics doit connaître son véritable visage.
Il mit alors le casque dont l’enchantement commença à dissimuler ses traits.
- A partir de maintenant, je vais diriger le Sanctuaire à ma manière, en me faisant passer pour le Grand Pope. Je n’aurais aucune difficulté à me débarrasser d’Athéna qui n’est encore qu’un bébé ! poursuivit-il en ricanant.
Le casque finit de s’adapter à son nouveau porteur, si bien qu’à l’exception du sang qui tachait la toge au niveau du cœur, il ressemblait à présent parfaitement à sa victime, leur taille voisine facilitant l’illusion visuelle.
- Oui, c’est moi, Saga, qui régnerai en maître absolu sur le monde! hurla-t-il en semblant prendre les étoiles pour témoins. Je serai le dieu vivant de la Terre !
Il partit dans un grand rire dément, cependant Saga sentit soudain un mouvement derrière lui ainsi qu'un cosmos.
Il se retourna vivement, mais fut frappé par un rayon d'énergie rouge en plein front, ce qui fit sauter son casque.
- Genro Mao Ken, dit Sion qui s'était relevé malgré le trou béant dans sa poitrine.
Le rayon partant de l'index de sa main droite paralysait totalement le chevalier des Gémeaux. A présent qu'il avait été dépouillé de sa toge, ainsi que de son casque, la maigreur cadavérique de son corps ainsi que les rides de son visage étaient parfaitement visibles, témoignant de ce que les siècles de vie prolongée artificiellement avaient fait à son corps.
- C'est impossible, je vous ai tué ! cria Saga.
- En effet, mais tu aurais quand même dû vérifier que j'étais déjà mort. Bien que mon cœur soit broyé et inerte, je peux toujours mouvoir mon sang dans mes veines par télékinésie afin d’alimenter mon cerveau, tout comme je peux contrôler mon corps par le même moyen. Ce n'est qu'un sursis, mais cela me donnera le temps nécessaire pour mettre un terme à la menace que tu représentes.
Le Pope commença à marcher vers son assassin, mais ses jambes manquèrent de se dérober sous lui et il tomba à genoux.
- Vieux fou, tu vas mourir avant même de pouvoir faire quoi que ce soit !
Saga vit alors une étoile filante dorée traverser le ciel et venir vers eux. L'étoile explosa juste avant de les atteindre, ses fragments venant recouvrir le corps du Grand Pope.
- Voilà qu'à l'heure de ma mort, mon armure vient me recouvrir une dernière fois, afin de m'accorder le temps qu'il me faut pour faire mon devoir. Très bien, je ne te tuerai donc pas en tant que Grand Pope. Stopper le danger que tu représentes sera le dernier acte sur cette terre de Sion du Bélier.
Saga ne comprenait pas comment l'armure du Bélier avait pu venir en aide à son ancien porteur, ni même comment tout avait pu aussi mal tourner aussi rapidement.
Sion se releva, concentra son cosmos dans sa main gauche, sa droite continuant à projeter le Genro Mao Ken. Il s'approcha en titubant légèrement, mais sa protection retrouvée semblait lui avoir rendu quelques couleurs et quelques forces.
- Non arrêtez, je suis le seul espoir du Sanctuaire ! tenta Saga.
- Tu es un meurtrier avec des volontés de déicide, Saga.
Il leva la main pour porter le coup fatal, visant la nuque des Gémeaux, puis frappa. Saga bloqua néanmoins l'attaque à quelques centimètres de son cou.
- Qui êtes-vous ?! Que faites-vous ?! hurla le chevalier d'or en bandant ses muscles pour repousser Sion qui, surpris, manqua de tomber. Il ne lui fallut cependant qu'un coup d'oeil pour comprendre ce qui venait de se passer.
Les cheveux de Saga avaient repris leur teinte ordinaire, de même que ses yeux. Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose.
L’essence maléfique qui habitait le corps du Grec avait compris qu’elle n’avait aucun moyen de se libérer du Genro Mao Ken, néanmoins elle devait également savoir que la technique du Grand Pope, malgré sa puissance, ne pouvait affecter qu’une seule âme à la fois.
Plutôt que de mourir, l’esprit malin avait donc préféré rendre la main à son alter ego afin que ce dernier puisse sauver le corps qu’ils se partageaient.
- Saga, tu dois m’écouter ! Je suis le Grand Pope ! Tu es habité par un esprit maléfique, un démon ! Si je ne te tue pas maintenant, il n’hésitera pas à éliminer Athéna !
Le chevalier des Gémeaux sembla totalement décontenancé par cette déclaration, mais parut cependant reconnaître le cosmos de Sion.
- Grand Pope ? Que dites-vous ?
Sion s’élança afin de profiter du moment d’hésitation des Gémeaux, cependant celui-ci réagit en parant de nouveau l’attaque.
- Laisse-toi faire, tu dois mourir, sinon tout est perdu !
- Quelle est donc cette folie ? rugit Saga. Ce que vous dites n’a pas de sens ! A moins que… vous me confondiez avec Kanon ?
Le Grand Pope n’avait aucune idée de ce dont parlait les Gémeaux, mais il savait que le temps lui était compté avant que l’autre esprit, qui était bien plus puissant, ne reprenne le contrôle. En d’autres circonstances, il aurait pu prendre quelques instants pour songer à la meilleure stratégie de combat ou à avoir recours au Crystal Wall, toutefois chaque seconde qui passait le rapprochait aussi de la mort. De plus, toutes ses capacités psychokinésiques étaient déjà entièrement mobilisées pour faire couler le sang encore chargé d’oxygène de ses artères vers son cerveau. Sang qui s’épuisait rapidement. Il devait attaquer frontalement et n’aurait qu’un seul essai.
- Je suis désolé, Saga, mais je n’ai pas le choix !
- Attendez, c’est une erreur ! J’ai déjà neutralisé mon frère moi-même !
Le Bélier enflamma tout ce qui lui restait d’énergie, concentrant sa puissance entre ses mains.
- STARDUST REVOLUTION ! lâcha-t-il en libérant toute son énergie sous la forme d’une nuée d’étoiles explosives.
- GALAXIAN EXPLOSION ! répliqua Saga.
Les deux techniques portées presque à bout portant se percutèrent violemment, l’attaque du Grand Pope ne prenant que légèrement le dessus. L’onde de choc générée propulsa cependant les deux adversaires dans les airs. Sion se réceptionna difficilement, s’écroulant presque, tandis que Saga manquait de peu de chuter dans le vide et ne se rattrapa qu’en catastrophe au bord de la falaise.
- NON ! hurla le Pope en chargeant de nouveau.
Le chevalier des Gémeaux parvint à se hisser juste avant que son adversaire, qui à ses yeux se comportait comme un dément, ne lui tombe dessus. Sion attrapa le cou de Saga, tentant de l’étrangler, ce dernier répliquant de la même manière. La suite découla logiquement de la différence de puissance physique et de constitution entre un jeune chevalier au corps vigoureux et parfaitement entraîné, et un vieillard au corps usé et rendu fragile par les siècles.
La nuque du Pope se brisa comme une brindille entre les mains du Grec, qui vit la lueur de la vie disparaître des yeux de son adversaire.
- Déesse ! Qu’ai-je fait ? hurla Saga en lâchant le cadavre qui s’écroula misérablement au sol.
L’armure du Bélier commença à bouger, puis quitta le corps, repartant dans la nuit comme elle était venue. Le chevalier put alors voir le trou béant dans la poitrine du Pope et réalisa seulement qu’il portait lui-même la toge de sa victime, qui était justement tachée de sang au niveau du cœur.
- Qu’ai-je fait ?! hurla de nouveau Saga, totalement horrifié par la portée du crime qu’il venait de commettre. Je ne voulais pas !
- Bien sûr, que tu le voulais. Cet imbécile t’avait refusé ce qui te revenait de droit.
- Qui est là ? cria Saga en cherchant l’origine de la voix autour de lui.
- Moi qui croyais que tu ne serais qu’un boulet inutile… Je ne pensais pas que tu te révélerais aussi efficace. Veux-tu que je te laisse t’occuper d’Athéna, pour te récompenser ?
- Kanon ? Kanon, c’est toi ?
- Kanon est probablement déjà dans l’estomac des poissons, à l’heure actuelle, très cher. Quelque chose d’autre que je te dois, d’ailleurs. Finalement, tu m’auras effectivement déjà été pas mal utile. J’aurais dû tuer notre frère chéri tôt ou tard, le monde n’étant pas assez grand pour nos deux ambitions, et tu m’as gentiment ôté cette épine du pied. Tu as d’ailleurs toujours été totalement aveugle à son sujet, tu en es bien conscient ?
- Qui es-tu ?
- Évidemment, tu n’étais déjà pas capable de voir le mal en toi, c’était sans doute trop te demander de le voir chez quelqu’un d’autre…
- Déesse… Il avait raison !
- Bien sûr qu’il avait raison. Malgré ses choix aberrants, il était rusé comme un renard, tu sais. A présent nous allons pouvoir tranquillement prendre sa place et passer à la suite de mon plan.
- Je t’en empêcherai !
- Alors que j’ai pu agir jusqu’ici sans que jamais tu ne le saches ? Allons, tu n’es pas à la hauteur…
Saga sut au plus profond de lui que la voix disait vrai.
- Tu ne tromperas jamais les autres chevaliers d’or ! Ils te démasqueront ! Même avec ce masque et ces habits, tu n’es pas le Grand Pope, tu n’as pas son cosmos !
- Oublies-tu que nous sommes les maîtres de l’illusion ?
- Suffisamment pour tromper des chevaliers de bronze ou d’argent, peut-être ! Mais pas des chevaliers d’or !
- Tu te sous-estimes, très cher. Peut-être est-ce pour cela que tu avais si facilement accepté de passer derrière Aioros… Surtout que nous avons tout ce qu’il faut à nos pieds pour imiter à la perfection notre cher Grand Pope…
- Quoi ?
- Son sang. Nous allons le vider comme un cochon et utiliser son sang, chargé de son cosmos, comme matrice de notre illusion. Évidemment, les réserves ne seront pas éternelles, mais au bout d’un moment nous maîtriserons suffisamment notre rôle pour ne plus avoir besoin de cet artifice.
- Espèce de monstre !
- Merci. A présent, je pense qu’il est temps d’aller récupérer cette dague dorée dont je sens la présence à quelques pas d’ici…
- Je ne te laisserai pas faire !
Saga voulut se jeter dans le vide, mais ses jambes ne bougèrent pas d’un millimètre. Son corps ne lui obéissait plus. Ne lui appartenait plus.
- Je crois que je vais reprendre la direction des opérations, si tu le veux bien. Le temps que tu te remettes de tes émotions…
 
 * * * * * 
 
Mû était debout dans son temple quand son armure réapparut et vint se replacer dans sa boîte de Pandore comme si de rien n’était. Il n’y avait qu’une seule personne au monde à avoir été susceptible de l’appeler, et une seule personne au monde que la protection aurait accepté de rejoindre.
Le Bélier ouvrit la boîte et examina attentivement l’armure d’or. Celle-ci était absolument intacte, ne portait aucune marque de combat. Mû ne savait pas quoi penser. Il aurait voulu quitter son temple pour en avoir le cœur net, cependant il y était consigné pour toute la nuit, et son tour de garde active allait commencer dans un peu plus d’une heure. Quitter son poste aurait été une faute grave. Quelles que soient les raisons du phénomène, il lui faudrait attendre le lendemain pour en avoir le cœur net, mais il comptait bien aller demander des explications à son maître.
Il referma la boîte et retourna dans sa chambre, même s’il doutait de pouvoir trouver le sommeil avant de devoir se relever.
Il lui aurait fallu un examen extrêmement complet pour trouver les traces de sang à l’intérieur du plastron de l’armure. Nul doute qu’elles lui auraient fait désobéir aux règles.

* * * * *

Deux armées de chevaliers d’Athéna se font face sur une grande plaine. Des visages familiers et d’autres inconnus. Des amis se retrouvant de chaque côté. Et au milieu de la plaine, un couffin, posé à même le sol. Les seuls bruits rompant le silence sont les sanglots du nouveau-né.
Soudain, les membres des deux camps chargent, sans qu’un seul mot ne soit prononcé, sans qu’un seul ordre ne soit hurlé par un chef. Le choc est violent, barbare, sans règles ni lois.
Les frères tuent les frères, les disciples transpercent les maîtres, les hommes à terre sont frappés sans honneur, les coups dans le dos ou en traître semblent la norme.
Pourtant, seul le nourrisson se fait entendre. Les combattants l’ignorent pourtant totalement, manquant de l’écraser par inadvertance.
Et soudain, l’inévitable dans ce chaos guerrier se produit. Les pleurs du bébé cessent. Les adversaires continuent leur lutte, indifférents, quand une armée de gamins, tout au plus âgés de sept ou huit ans, surgit de nulle part en s’interposant entre les belligérants. Ils sont probablement une centaine, mais malgré leur nombre, ils ne devraient rien peser face à des chevaliers. Pourtant, ils arrivent à se placer en cercle autour du bébé. Les pleurs de celui-ci commencent de nouveau à résonner. Par miracle, il est encore en vie.
Les deux camps de chevaliers attaquent alors les enfants, commençant à les massacrer pour atteindre le nouveau-né, comme s’ils avaient brusquement réalisé sa présence et voulaient le tuer.
Les gamins tombent les uns après les autres, bientôt ils ne sont plus que dix puis plus que cinq. Et l’incroyable se produit : ils résistent, repoussent leurs ennemis. Mais soudain, une ombre maléfique s’avance en avant des chevaliers. Elle attaque les derniers enfants, qui tombent à leur tour sous les coups. L’ombre s’approche du bébé…

* * * * *

Aioros se leva en sursaut. Les souvenirs de son cauchemar étaient encore présents à son esprit, l’âpreté de la bataille, l’odeur du sang versé… Et les pleurs du bébé. Il fut pris d’un mauvais pressentiment et n’arriva pas à se résonner, à se dire que ce n’était qu’un cauchemar sans signification.
Il lui fallait en avoir le cœur net. Il attrapa rapidement un pantalon et sortit de son temple en courant.
Il ne croisa qu’Aphrodite lors de sa montée, les Poissons étant de garde à cette heure.
- Aioros, qu’est-ce qui t’amène ici à cette heure ?
- Sans doute rien, répondit-il sans s’arrêter.
Il changea néanmoins d’avis un peu après avoir passé la statue d’Athéna, et regretta de ne pas avoir demandé à Aphrodite de venir avec lui. Deux gardes baignaient dans leur sang à proximité du temple de la déesse. Il se hâta, courant à perdre haleine, découvrit encore trois corps en pénétrant dans le temple, puis monta à l’étage.
Aioros surgit dans la chambre juste au bon moment. Incrédule, il découvrit le Grand Pope, de dos et penché au-dessus du berceau de la déesse. Son prédécesseur tenait à bout de bras la dague dorée de Déimos et s’apprêtait à l’abattre sur la nouvelle-née. Il voulut crier, mais la dague commença sa trajectoire fatale.
Il s’élança sans perdre une fraction de seconde et saisit le poignet du Pope, alors que la lame n’était plus qu’à quelques centimètres de sa cible.
- Aioros !!! cria l’assassin surpris en découvrant celui qui l’avait arrêté.
- Grand Pope, auriez-vous perdu la raison ?
Aioros fut alors surpris par la vivacité du vieillard, qui l’écarta d’un coup d’épaule et arma un nouveau coup.
Cette fois-ci, le Sagittaire ne bloqua pas le coup, mais saisit directement la déesse juste avant qu’elle ne soit transpercée en enflammant son cosmos, la dague s’enfonçant dans le berceau à l’endroit où elle se trouvait.
Aioros en était presque paralysé de stupeur. S’il n’avait pas agi, Sion aurait bel et bien transpercé la déesse réincarnée de part en part. Le bébé se réveilla et se mit à pleurer dans les bras de son sauveur.
- Grand Pope ! Vous rendez-vous compte de ce que vous êtes en train de faire ? Cette enfant est la réincarnation de la déesse Athéna, qui ne revient sur Terre que tout les deux ou trois cents ans !
- N’essaye pas de m’arrêter, Aioros ! répondit le Pope en chargeant, la dague en avant.
Le Sagittaire décida de ne pas esquiver simplement, mais de contre-attaquer directement, désarmant d’un coup de poing son adversaire tout en le frappant au visage, ce qui fit chuter son casque au sol.
- Quoi ? Grand Pope, vous…
Mais ce n’était pas le visage usé par le temps de Sion que pouvait à présent voir Aioros, mais celui de Saga. Bien que les cheveux et les yeux de celui-ci n’aient pas leur couleur habituelle, aucun doute n’était possible.
- Tu as vu, Aioros… Je ne peux laisser vivre ceux qui ont vu mon visage ! Vous allez donc mourir tous les deux, Athéna et toi !
Le cosmos, qui jusque-là paraissait celui de Sion, se révéla être bien celui de Saga, et s’enflamma avec une violence que ne lui connaissait pas Aioros. Il attaqua en projetant une myriade d’attaques à la vitesse de la lumière.
Aioros se tourna pour protéger le bébé et encaissa quelques coups tout en évitant la plupart, qui brisèrent le mur du temple derrière eux. Il se précipita dans l’ouverture ainsi créée pour prendre la fuite.
Saga prit un instant pour récupérer son casque, puis alla jusqu’au mur transpercé. Aioros en avait déjà profité pour être hors de vue.
- Gardes ! Il y a un traître au Sanctuaire !!
Les membres de la garde rapprochée, déjà alertés par l’explosion causée par le coup de Saga, sortirent alors du bâtiment voisin.
Saga sauta à son tour par l’ouverture et s’approcha des soldats qui s’agenouillèrent devant lui.
- Aioros a tenté d’assassiner Athéna. Rattrapez-le ! Il ne doit pas quitter le Sanctuaire vivant ! Retrouvez-le et tuez-le !

* * * * *

Aioros réfléchissait à toute allure quand il entendit l’alerte résonner derrière lui, et vit les flammes s’allumer sur la grande horloge du zodiaque.
Une voix assourdissante résonna dans la vallée du Zodiaque d’Or.
- AIOROS VEUT TUER ATHENA ! ORDRE A TOUS LES CHEVALIERS D’OR DE LE STOPPER !
La voix était une parfaite imitation de celle de l’ancien Grand Pope. Aioros maudit les talents d’illusionniste de Saga.
Cela risquait d’être difficile, personne ne savait qu’il avait été nommé Grand Pope à part Sion, qui était probablement mort, Praesepe, et Saga, évidemment.
Les chevaliers d’or allaient obéir aux ordres de celui qu’ils croyaient être leur chef et tenter de le stopper. Avec la vie d’Athéna en jeu, ils n’écouteraient pas ce qu’il avait à dire, d’autant plus que sa santé mentale, voire sa loyauté, avaient été mises en doute au cours des derniers mois. Dans de pareilles circonstances, même ceux qui n’avaient pas accordé de foi à ces ragots auraient des doutes.
Une solution aurait été d’essayer de prouver sa bonne foi, en se constituant prisonnier auprès d’un chevalier d’or, puis d’essayer de confondre Saga devant le reste de l’ordre.
Mais un doute terrible serrait le cœur d’Aioros. Et si Saga n’avait pas agi seul, et s’il avait des complices ? Comment savoir ? De quoi être certain quand un frère d’armes qui faisait l’admiration de tous se révélait être un fou sanguinaire ?
Le Sagittaire pouvait être sûr d’Aiolia, probablement Shura et presque certainement Mû. Mais les autres ? Les connaissait-il assez pour les juger ? Il ne pouvait pas prendre de risques alors que la vie d’Athéna dépendait de lui.
La seule solution aurait été d’aller retrouver Praesepe pour qu’il révèle son statut de Pope.
Mais celui-ci résidait à l’extrémité de Rodorio depuis la fin de la bataille contre Mardouk. Quoi qu’il arrive, Aioros allait devoir traverser les Douze Maisons. S’il arrivait jusque-là, pourquoi prendre le risque de faire le détour jusqu’à Rodorio plutôt que de fuir avec la déesse ?
Il s’arrêta brusquement dans sa course, quand il aperçut la statue de la déesse. Et surtout ce qu’elle tenait dans ses mains.
- Les armes divines, Niké et le Bouclier de la Justice ! Je ne peux pas les laisser entre les mains de Saga !
Il obliqua la trajectoire de sa course pour aller vers la représentation divine. Il réalisa alors la taille des deux objets. La petite statue de Niké dans la main droite d’Athéna était largement plus grande et encombrante que le bébé qu’il transportait déjà, et le bouclier était tout simplement énorme.
Il leva une main pour attraper Niké et une partie du problème se résolut de lui-même, quand il toucha la statue : elle rapetissa instantanément, jusqu’à pouvoir tenir dans la paume de sa main. Il la glissa dans son pantalon sans perdre de temps ni chercher à comprendre, puis se dirigea vers le Bouclier de la Justice.
- Ca serait bien si tu décidais aussi de me faciliter la vie, dit-il.
Mais il n’atteint jamais le bouclier, car il dut bondir en arrière en catastrophe pour éviter une puissante rafale d’énergie. Il se réceptionna dix mètres plus loin, en s’assurant de ne pas blesser le bébé.
- Tu aurais dû partir plus vite que ça… dit une voix qu’il ne connaissait que trop bien, même si elle était légèrement altérée par une folie inhabituelle.
Saga, revêtu de son armure d’or des Gémeaux, lui barrait à présent le passage menant au palais du Grand Pope et aux Douze Maisons.

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