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L'émergence des géants

1ière Partie : Simples soldats.


Extrait des Mémoires de Shura de Capricorne


15 décembre 1971


J’étais déjà réveillé depuis de nombreuses heures ce matin lorsque je finis par admettre que je ne retrouverais pas le sommeil et décidai de me lever. Les ordres du Grand Pope, qui m’avaient été transmis par un des gardes d’élite sous la forme d’un parchemin portant le sceau du maître du Sanctuaire, m’avaient en effet profondément troublé et, pour tout dire, inquiété.
En quelques mots concis voire arides, il était dit que je devais accompagner et assister Aioros lors d’une mission diplomatique auprès de Mardouk. Si le message n’expliquait rien des positions respectives du Sanctuaire et du Babylonien ni de la nature de la discussion, ni même du lieu où celle-ci prendrait place, je devinai sans peine qu’un échec pourrait signifier le début d’un conflit.
J’avais vu Aioros, Saga et Praesepe traverser tour à tour ma demeure le jour précédent et leurs visages fermés m’avaient renseigné mieux qu’un long discours sur la tension qui avait dû présider aux débats.
L’occasion m’avait déjà été donnée de côtoyer Mardouk et ses alliés lors de l’affaire des chevaliers noirs et j’en avais acquis le plus grand respect pour leur puissance. Je n’osais songer à ce qu’il se passerait si les choses s’envenimaient et que nous nous retrouvions seuls, Aioros et moi, face à plusieurs de ces redoutables guerriers.
J’aurais voulu mieux connaître les tenants et les aboutissants et poser mille questions à mon supérieur, néanmoins il était hors de question d’aller quérir auprès de lui des éclaircissements qu’il n’avait pas jugé utile de me donner. Si je devais donc me résoudre à me contenter de cet ordre et de sa sécheresse pour le moment, j’avais cependant bon espoir qu’Aioros lève une partie de mes interrogations lors du trajet.
Je décidai cependant de ne rien lui demander lorsque je le verrai. Quoiqu’il arrivât, j’étais un chevalier d’or au service du Sanctuaire et suivre les ordres ne nécessitait pas forcément la compréhension, comme me l’avait appris Amalthée il y a bien longtemps. Si celui que je considérais comme mon ami estimait lui aussi qu’il valait mieux que je ne sache rien, je lui ferais confiance sans seconde pensée. A priori, je n’aurais sans doute pas à prendre la parole de toute façon, sinon on aurait envoyé Saga ou Praesepe à ma place.
Je trouvai néanmoins un réconfort certain à l’idée de devoir accomplir cette mission en compagnie d’Aioros. Même s’il n’était que de deux ans mon aîné, le chevalier du Sagittaire disposait déjà d’une sagesse que je n’atteindrais probablement jamais et je lui faisais toute confiance pour négocier au mieux avec le Babylonien. Je n’étais et ne serai jamais qu’un simple guerrier tandis que je n’avais de peine à imaginer qu’un jour Aioros pourrait prendre le poste de Grand Pope.
Oui, je devais assister un chevalier que j’admirais tout autant pour ses qualités d’homme que pour ses exceptionnelles qualités guerrières, et j’en ressentais une grande fierté. Si jamais les choses devaient arriver à une confrontation physique je ne pouvais d’ailleurs imaginer meilleur allié que le chevalier du Sagittaire que je n’étais pas loin de considérer comme invincible.
Il me restait encore près de deux heures et demie avant le moment où je devais rejoindre Aioros, temps que je décidai de consacrer en partie à une série d’exercices mentaux et physiques.
Une heure plus tard, je me dirigeai couvert de sueur vers la salle d’eau de ma demeure et fis rapidement ma toilette. Je sortis ensuite mon armure de sa boîte de Pandore et lustrai méticuleusement les pièces une par une.
Si je ne pouvais me préparer à la discussion, au moins pouvais-je faire en sorte d’avoir une allure digne d’un ambassadeur d’Athéna.
Puis, boîte de Pandore sur le dos, je descendis sans me presser vers la maison du Sagittaire afin d’arriver à l’heure précise sur son seuil. Une fois sur place et ne voyant personne, je patientai environ une minute avant d’appeler Aioros.
- Je suis dans la salle d’eau, l’entendis-je me répondre. Rejoins-moi, j’en ai pour deux secondes.
Je le trouvai simplement vêtu de ses sous-vêtements et occupé à se débarbouiller.
- Tu as une mine affreuse, dis-je en observant son reflet dans le miroir, notant ses cernes.
- Oui, ma nuit a été courte et mes rêves agités, me répondit-il en m’adressant un clin d’œil.
Je n’étais semble-t-il donc pas le seul à appréhender cette journée.
- Désolé pour mon retard, j’ai eu quelques préparatifs à faire et quelques personnes à aller voir.
- Préparatifs ?
- Oui. J’ai été plus que pris de court hier lorsque j’ai trouvé Mardouk. Il s’était bien mieux préparé à cette rencontre que moi. J’espère lui reprendre un peu la main et lui rendre la monnaie de sa pièce.
Son reflet me sourit, et je n’osai pas l’interroger davantage.
- Je fais déjà moins peur, dit-il en observant son visage avec un air satisfait.
Il enfila ensuite rapidement sa tenue habituelle avant de se saisir de sa propre boîte de Pandore.
- Nous allons encore passer voir mon père.
- Nous avons le temps ?
- A priori, oui. Je ne sais pas où nous devons nous rendre, cette information a été cachée dans mon esprit par un des alliés de Mardouk. Néanmoins si nous étions en retard je suppose que je le saurais de façon instinctive.
Nous nous engageâmes néanmoins dans les escaliers des douze maisons sur un rythme soutenu. Nous croisâmes tout d’abord Milo en traversant sa demeure. Celui qui était le cadet des chevaliers d’or semblait s’être tout juste réveillé après une nuit bien remplie et déambulait en bâillant, les habits débraillés, vers sa cuisine lorsqu’il nous aperçut. Il s’empressa alors de se rendre présentable puis de nous saluer de façon théâtrale, comme si nous étions ses supérieurs.
- Le respect des aînés, commenta Aioros avec un sourire lorsque nous eûmes traversé le temple.
Le chevalier d’or que nous vîmes ensuite n’eut pas la même politesse. Lorsque nous franchîmes la maison de la Vierge, tout se passa comme si le mystérieux Shaka ne s’était pas rendu compte de notre présence et il ne répondit pas à notre salut.
- L’arrogance de la jeunesse ? demandai-je sur le chemin de la maison du Lion.
Mon compagnon se contenta d’un sourire.
Nous n’aperçûmes en revanche ni Deathmask, ni Saga. Si j’avais senti la présence du premier en traversant une maison du Cancer que je trouvais de plus en plus inquiétante depuis que l’Italien l’occupait, le chevalier des Gémeaux était quant à lui absent. J’avais noté qu’Aioros avait le visage fermé au moment de franchir la demeure de Saga et je devinai qu’il était quelque part presque soulagé de ne pas l’avoir croisé.
Oui, les débats devaient vraiment avoir été tendus le soir précédent…
Nous eûmes ensuite la surprise de découvrir Sérapis et son fils adoptif, Aldébaran, dans la maison du Taureau.
- J’ai reçu un message du Grand Pope m’ordonnant de venir sur-le-champ, nous expliqua-t-il.
- On a pris l’avion, intervint le jeune garçon, tout sourire.
- C’est vrai, le Grand Pope a même utilisé ses relations pour en affréter un spécialement pour nous, ajouta Sérapis en passant la main dans les cheveux de son fils et en souriant aussi. Mes élèves ont eu droit à moins d’égard et suivront par bateau cargo dans la semaine…
- Ca ne m’étonne pas vraiment, commenta Aioros, songeur.
- Est-ce grave ? demanda le massif chevalier d’or, soudain plus sérieux.
- Je vais m’employer à ce que ce ne le soit pas.
Sérapis hocha la tête, ne nous retenant pas plus longtemps. Nous saluâmes ensuite rapidement Mû avant de nous diriger prestement vers la sortie du Sanctuaire et Athènes.
La traversée de la ville ne manqua pas d’attirer sur nous les regards curieux de nombreux passants qui devaient se demander ce que pouvaient bien contenir les cubes dorés que nous portions sur le dos. Encore une fois je m’étonnais de l’ignorance du reste du monde sur la chevalerie, surtout dans un lieu si proche géographiquement. Si nous avions traversé Rodorio de la même façon la population nous aurait fait une haie d’honneur (et si Saga avait été avec nous cela aurait même tourné au triomphe romain) alors qu’à peine quelques kilomètres plus loin les badauds nous prenaient probablement pour des mains d’œuvre transportant quelques antiquités.
Nous nous rapprochâmes petit à petit de la mer jusqu’à arriver devant une jolie petite maison blanche et pénétrâmes dans la cour.
Si je n’avais jamais rencontré la famille d’Aioros avant ce jour, j’avais entendu les histoires sur son père, Patrocle, et comment il avait perdu sa jambe en affrontant Diomède de Pégase.
Ce ne fut cependant pas le prétendant malheureux à l’armure du cheval ailé qui nous accueillit, mais un jeune garçon dont le lien de fraternité avec Aioros sautait aux yeux. Ses cheveux châtains clairs qu’il avait longs étaient maintenus en arrière par un bandeau rouge. Son short ainsi que son t-shirt étaient marqués par diverses tâches, et ses genoux et ses jambes portaient la trace de diverses ecchymoses. Il devait probablement avoir à peu près le même âge que Milo, Shaka et Mû.
- Grand frère ! hurla-t-il en lui sautant dans les bras.
Aioros l’attrapa au vol et le fit tourner deux fois autour de lui avant de le reposer au sol.
- Aiolia, je te présente Shura. Shura, voici mon frère.
Le garçon remarqua alors ma présence et me regarda avec des yeux brillants.
- Vous êtes aussi un policier ? me demanda-t-il.
- Oui, j’imagine, répondis-je en jetant un coup d’œil à son aîné. Je suis heureux de te rencontrer.
Le cri d’Aiolia n’était pas passé inaperçu si bien que les parents des deux frères apparurent bientôt sur le seuil de la demeure. La femme, qui, comme je devais l’apprendre quelques instants plus tard s’appelait Marie, était très belle, se jeta dans les bras de son fils aîné.
Patrocle arriva quant à lui tranquillement, un sourire aux lèvres. Je fus impressionné par sa prestance, il avait le regard fier et noble et, pour tout dire, une allure digne du plus respectable des chevaliers. Je n’avais pas l’habitude de juger un homme sur sa seule apparence, mais je comprenais à présent toutes les histoires que j’avais entendues sur son compte et la peine qui avait frappé le Sanctuaire à l’issue de son combat face à Diomède. Aujourd’hui encore, nombreux étaient ceux qui semblaient considérer qu’il aurait été un meilleur chevalier que Diomède, et ce malgré tous ses mérites et le respect que celui-ci avait gagné au fil des années.
Aioros fit les présentations et je ressentis en serrant la main de son père une sensation étrange. J’étais un chevalier d’or, l’élite de la chevalerie, et pourtant je me sentais presque intimidé par la poignée de main franche et puissante de cet homme qui avait échoué à devenir chevalier.
- C’est un honneur de vous rencontrer, me dit-il, me ramenant un peu à la réalité. Vous partez en mission ?
Je regardai Aioros, gêné. Mes ordres avaient beau être sibyllins, il était implicite que notre tâche était secrète.
- Oui, répondit mon compagnon à ma place. Une mission des plus difficiles, qui plus est. A tous les niveaux. Je voudrais m’en entretenir avec toi, si ça ne te dérange pas.
- Bien sûr, je t’écoute.
- Seul à seul, ajouta Aioros.
Il mit sa main sur mon épaule et me sourit. Sans doute aurais-je dû ressentir de la frustration du fait d’être tenu à l’écart au profit d’un homme qui n’avait plus aucune fonction au Sanctuaire depuis des années. J’allais en effet être moins bien informé sur ma propre mission que Patrocle. Mais la vérité était que je faisais totalement confiance à Aioros et à son jugement. S’il estimait avoir besoin des conseils de son père et qu’il valait mieux que je n’en sache pas trop… Ainsi en était-il. On m’avait confié une tâche importante, je me devais de faire ce que l’on attendait de moi.
Ils s’éloignèrent donc pour s’installer à l’autre bout de la cour. Aioros s’assit sur sa boîte de Pandore et son père sur un petit banc de pierre. C’est lorsqu’il se baissa pour s’asseoir que je remarquai pour la première fois une gêne due à sa jambe perdue.
Marie me demanda si je souhaitais quelque chose à boire ou à manger et, après qu’elle eut insisté, je finis par avouer que je n’aurais rien contre un verre d’un jus de fruit quelconque. Elle me dit qu’elle avait acheté des oranges excellentes pour la saison et rentra à l’intérieur pour me préparer ma boisson, me laissant seul avec Aiolia. Celui-ci ramassa une dizaine de cailloux sur le sol de la cour puis commença à jongler avec, dévoilant une adresse certaine et vérifiant régulièrement du coin de l’œil si je le regardais. Amusé, je fis l’indifférent jusqu’à ce qu’il se lassât du fait que je ne faisais pas commentaire sur son adresse et commençât à marcher en long et en large dans la cour jusqu’à venir se planter à côté de moi.
- Vous êtes aussi fort que mon frère ? me demanda-t-il au bout d’un moment.
- Beaucoup plus, répondis-je en lui faisant un clin d’oeil.
- Menteur ! répliqua-t-il comme si j’avais dit une ânerie incroyable.
- Tu as raison. J’aimerais bien l’être, mais il me faut reconnaître qu’il y a un gouffre entre nous. Je peux simplement espérer le combler un peu avec le temps…
- Moi aussi, je suis très fort.
- Vraiment ?
- Oui, je m’entraîne avec mon papa. Il dit qu’un jour je serai aussi fort qu’Aioros.
Réfléchissant au fait que son frère était un chevalier d’or et que ses parents avaient été apprentis au Sanctuaire, voire plus en ce qui concernait Patrocle, je me demandai à quel point cela était une bravade ou véridique.
- Tu veux me montrer ? demandai-je en sachant pertinemment qu’il en mourait d’envie.
- Oh oui ! me répondit-il.
Tandis qu’il effectuait quelques gestes d’échauffement, je me débarrassai de ma boite de Pandore et la posai dans un coin de la cour. Lorsque je me retournai pour faire face au garçon je le découvris en train de me charger. Je m’écartai prestement pour éviter un coup de pied ma foi très joliment exécuté puis déviai d’un revers de main un coup de poing qui visait mon bas-ventre.
- Ne t’a-t-on pas appris que ce n’est pas bien d’attaquer dans le dos ?
Pour toute réponse il me tira la langue et me gratifia d’une grimace effrontée avant de repasser à l’attaque. Il était bel et bien extrêmement doué, bien plus que la plupart des apprentis que j’avais eu l’occasion d’observer au Sanctuaire. Sa technique était déjà affirmée et me rappelait celle de son frère, ce constat s’expliquant probablement par le fait qu’ils avaient tous deux été entraînés par Patrocle.
Décidant de tester un peu plus avant ses talents, je commençai à ne plus me contenter de me défendre et à contre-attaquer.
Mes attaques ne semblèrent pas le troubler et il ne ralentit même que peu le rythme de ses assauts, se contentant d’esquives minimales qui lui permettaient de toujours avancer sur moi. Son style était décidemment résolument agressif et offensif, bien plus que celui d’Aioros malgré leurs similarités techniques.
Voyant qu’il tenait parfaitement le choc, je décidai d’augmenter la vitesse des échanges, sans toutefois avoir recours à mon cosmos. Il suivit sans problème le rythme, continuant même à dominer les débats et à être le plus entreprenant.
- Hé, c’est vrai que tu te débrouilles pas mal ! cria-t-il entre deux enchaînements, un sourire aux lèvres. Enfin, je veux dire pour un grand dadais comme toi !
J’allai répliquer à son impertinence mais dus enflammer mon cosmos en catastrophe pour éviter son attaque suivante, un coup de poing visant mon bas-ventre. Son corps venait en effet de se nimber d’une aura bleutée et sa vitesse avait largement atteint celle du son. Surpris comme je l’avais été, sans doute n’aurais-je même pas pu me dérober s’il avait réellement porté le coup. Mais pensant que je serais incapable de percevoir son mouvement, il avait volontairement freiné afin de ne pas me blesser.
Constatant qu’il m’avait raté et que j’avais même eu le temps de m’écarter de quelques mètres sur sa gauche, il me regarda d’une façon incrédule.
- Mais… tu connais aussi le secret ! me dit-il.
- Je partage ta surprise, répondis-je.
Je remarquai alors que les regards de son frère et de ses parents étaient braqués sur nous. Je vis aussi la main tremblante de Marie tenant le verre qu’elle était allée me chercher. Je n’eus pas de mal à comprendre qu’Aiolia n’était pas censé me dévoiler cette maîtrise du cosmos.
Aioros se leva et vint vers nous.
- Je n’avais pas réalisé que tu avais déjà autant progressé, dit-il à son cadet.
- C’est parce que je ne te l’avais pas dit, intervint Patrocle. Je savais déjà que tu avais des tracas récemment, et notre conversation vient de me le confirmer. Je voulais que tu règles tes problèmes avant de te le confier pour la suite.
En voyant le visage de Marie et les larmes qui commençaient à se former dans ses yeux, je compris qu’il y avait d’autres raisons plus personnelles.
- Tu as bien fait, répondit Aioros avec un sourire. Néanmoins, en le voyant maintenant je pense qu’il est temps que je le forme réellement. Si son potentiel est bel et bien là, il a néanmoins un retard considérable par rapport aux autres de son âge.
- Aux autres ? relevai-je. Tu veux parler de Milo, Shaka et Mû ? Tu penses qu’il va être l’un d’entre nous ?
En le regardant, je sus qu’il ne le pensait pas : il en était certain. Il se contenta de sourire à mon intention puis tourna son regard vers sa mère. Ils se fixèrent un long moment, puis elle ferma les yeux et hocha la tête, acceptant l’idée que son deuxième fils allait rejoindre le Sanctuaire.
Aioros se baissa alors de façon à mettre son visage au niveau de celui de son frère.
- Je dois partir quelque part, mais Papa va t’emmener là où je vis. Il va t’expliquer aussi ce que je fais et ce que je suis réellement. Ce que tu seras bientôt.
Le garçon hocha timidement la tête. Il ne comprenait pas réellement ce qui se passait mais se doutait que c’était important.
- Je te verrai ce soir, conclut mon ami en se redressant.
Il se tourna vers son père.
- Va voir Praesepe ou Sonya, ils vous accompagneront lorsque tu lui feras voir le Sanctuaire. Nous devons partir. Nous avons à faire.


- Je suis désolé, dis-je alors que nous avions quitté la famille d’Aioros depuis quelques minutes et nous éloignions du port d’Athènes.
Il me regarda un instant, visiblement surpris.
- Tu n’as pas à l’être, dit-il finalement. Ce jour n’est pas plus mauvais qu’un autre pour que mon frère connaisse sa destinée.
- Tu le savais depuis longtemps n’est-ce pas ? Je veux dire : qu’il avait ça en lui.
- Oui, je l’ai vu il y quelques années.
- Vu ?
- Oui, dans son aura, ou dans son cosmos comme tu préfères. Cela m’est déjà arrivé une fois avant cela, sur l’île de Canon, avec Milo. Je peux ressentir le vrai potentiel des gens.
Je restai un moment silencieux après cela. Quel pouvoir extraordinaire dont disposait mon ami ! Plus que jamais je ressentis l’immense différence qu’il y avait entre nous deux. Aioros, tout comme Saga, le Grand Pope, voire peut-être cet étrange garçon blond qui gardait à présent la sixième maison, appartenait à une sphère supérieure que même mon statut pourtant a priori équivalent de chevalier d’or ne me permettait pas d’approcher. Je savais que j’étais un excellent guerrier, probablement même le meilleur ou presque dans mon domaine. Mais eux étaient quelque chose de plus.
- Il semblerait qu’il nous faille aller vers l’ouest, déclara soudainement mon ami.
Je savais qu’il était inutile de demander plus de détails, mon compagnon n’allant apprendre la direction à suivre qu’au fur et à mesure de notre progression.
- As-tu déjà rêvé que tu pouvais voler ? me demanda-t-il avec un sourire.


Les sensations que me procura le vol furent à la fois agréables et angoissantes.
Nous volâmes par moments au-dessus d’une magnifique mer de nuage et à d’autres à quelques centaines de mètres du sol, une altitude où je pouvais discerner sans problème les détails des massifs grecs. Néanmoins, malgré la beauté du spectacle, je ne pouvais jamais totalement oublier que la seule chose qui me séparait d’une mort probable était la poigne solide d’Aioros. Il m’avait proposé de me porter dans ses bras, mais, quelque part gêné, j’avais préféré qu’il ne me tienne que par les avant-bras. Outre que cela n’était pas très confortable et que cela tirait sur mes articulations, la minceur de notre contact physique me donnait une impression d’insécurité. Je n’avais en tout cas pas vraiment envie de tester si mon armure d’or pourrait ou non absorber le choc d’une telle chute.
- Delphes, dit-il bientôt en commençant à descendre vers une colline.
Je distinguai bientôt un théâtre de pierre comme il y en avait quelques-uns au Sanctuaire ainsi que, juste en dessous, les ruines d’un temple dont il ne demeurait que les fondations et quelques colonnes.
Nous nous posâmes délicatement au centre du théâtre. Heureux de retrouver le sol, je regardai les ailes de l’armure du Sagittaire se replier dans le dos de mon ami.
- Très pratique, mais je crois que je préfère quand même le train, dis-je avec un sourire un peu penaud. Nous sommes arrivés ?
- Apparemment.
- Que faisons-nous, maintenant ?
- A part attendre ? Nous pourrions réfléchir à un moyen pour que tu sois un peu moins blanc.
Nous éclatâmes de rire puis allâmes nous asseoir au premier rang des gradins, nous étonnant au passage d’être seuls en un endroit aussi réputé.
Nous n’eûmes pas à attendre très longtemps. Bientôt l’air s’ouvrit à peu près à l’endroit où nous avions atterri et Mardouk sortit du passage dimensionnel. Il n’était pas seul, loin de là.
Cinq personnes lui emboîtèrent en effet le pas, parmi lesquelles je n’en reconnus qu’une, un homme vêtu d’une armure d’allure moyenâgeuse que j’avais déjà rencontré en Amazonie lors de l’ultime bataille face aux chevaliers noirs.
- Salutations, chevaliers d’Athéna, déclara Mardouk. Aioros, Shura, j’espère que votre voyage aura été agréable.
- Il l’a été, plus ou moins, répondit mon ami.
- Je me félicite en tout cas que personne ne vous ait suivi.
- Je n’ai qu’une parole.
- Vous connaissez déjà Ogier et Inanna, dit-il en désignant le guerrier en plate et une jeune femme que je ne connaissais pour ma part pas, mais qu’Aioros salua d’un mouvement de la tête.
- Voici Bolthorn de Blue Graad, poursuivit-il en désignant un homme relativement âgé vêtu d’une armure semblant constituée de glace et de cristaux bleutés.
Il nous salua avec prestance, son allure étant digne d’un roi.
- Et voici Calli et Acatl, conclut-il en désignant deux hommes qui devaient être frères et portaient des épaisses protections faites de coton piqué et des heaumes de cuivre rappelant des têtes de serpent.
Une fois que les salutations furent achevées, il s’écoula quelques instants pendant lesquels chacun jaugea silencieusement ses interlocuteurs.
- Je suppose que vous m’apportez comme prévu la réponse du Sanctuaire à ma proposition. Quelle est-elle ? demanda finalement Mardouk, que je trouvai plutôt direct.
- J’apporte en effet cette réponse, répondit Aioros. Mais je ne vais pas la formuler tout de suite et surtout pas ici. La discussion va se poursuivre en un autre endroit, plus à ma convenance.
Je me raidis à ces paroles, et je remarquai que les suivants du Babylonien également. Mardouk lui-même leva un sourcil, curieux. Il ne faisait aucun doute à mes yeux qu’il ne s’attendait pas vraiment à ça, néanmoins cela n’eut pas l’air de le contrarier véritablement. A la réflexion, la jeune fille paraissait également plus amusée qu’autre chose. Comme si, quelque part, elle aurait été déçue si Aioros s’était contenté de simplement rapporter les paroles de Sion.
- Pourquoi devrais-je accepter d’aller à cet endroit ? demanda le Babylonien, l’expression neutre. Ce n’est pas ce qui était convenu.
- La première raison est que, si vous refusez, Shura et moi vous planterons là et que cela mettrait fin aux pourparlers.
Mon ami avait employé un ton calme mais ferme. Il marqua une pause avant de poursuivre, laissant le temps à Mardouk de comprendre à quel point il était sérieux.
- Or je suis convaincu que vous êtes aussi motivé que moi à l’idée de parvenir à un accord. La seconde raison est que vous nous avez proposé une alliance, et qu’il me paraîtrait donc normal que vous me retourniez la confiance que j’ai eue en vous quand je vous ai laissé placer dans ma tête votre choix du lieu de rencontre.
- Qu’est-ce qui m’assure que vous ne voulez pas nous mener dans une embuscade ? demanda Mardouk d’un ton égal.
- Rien, tout comme rien ne m’assurait que votre homme n’allait pas me griller le cerveau.
Je ne m’attendais vraiment pas à cela et j’en voulus presque à Aioros de ne pas m’avoir prévenu de ce qu’il avait en tête. Potentiellement, la situation pouvait dégénérer en quelques secondes.
- M’assures-tu que personne ne nous attend là-bas ?
- Non, je ne peux pas le faire.
Mon ami regarda le ciel et la position du soleil.
- Ce serait mentir car deux personnes nous attendent justement là-bas, depuis environ une demi-heure si elles n’ont pas eu de retard. Je les aurais bien amenées directement ici, mais comme vous le savez cela ne m’était pas possible. Je vous assure en revanche qu’elles ne représenteront en aucune manière un danger pour vous. En outre, vous aurez de toute manière toujours l’avantage numérique.
Je me préparai à toute éventualité. Si les choses devaient exploser ce serait maintenant.
- Très bien, c’est d’accord, dit finalement Mardouk, sans à aucun moment consulter ne serait-ce que du regard ses compagnons.
J’eus du mal à retenir un soupir de soulagement. J’avais l’impression que Bolthorn et Calli auraient voulu discuter de la décision de leur chef, mais ils s’en abstinrent, les autres se contentant de prendre acte de la chose.
Aioros, quant à lui, ne laissa rien paraître d’un éventuel soulagement, comme s’il avait été persuadé dès le début que Mardouk accepterait.
- Où allons-nous, donc ? interrogea ce dernier.
- Au Cap Sounion, près du temple de Poséidon. Votre épée peut nous emmener là-bas sans problème, n’est-ce pas ?
- En effet. Curieux, j’avais hésité à fixer le rendez-vous à cet endroit.
- J’imagine que vous avez finalement préféré le symbolisme de cet endroit, enchaîna mon compagnon en englobant les environs d’un geste. C’était en effet plus approprié, je m’en veux presque de ne pas y avoir pensé également.
Mardouk répondit d’un léger sourire, tandis que pour ma part je n’avais pas saisi la pensée de mon ami. Le Babylonien sortit alors sa longue épée noire de son fourreau et s’en servit pour ouvrir un passage dimensionnel.
Aioros le franchit sans hésiter et je lui emboîtai le pas en essayant de ne pas penser au fait que je laissais mon dos vulnérable. Nous nous retrouvâmes instantanément devant un temple, celui de l’Ebranleur de Sol à n’en pas douter. S’il avait subi les assauts du temps, il était en bien meilleur état que celui que nous venions de quitter, plusieurs colonnes se dressant toujours, majestueuses. A seulement quelques mètres une falaise d’une soixantaine de mètres de haut plongeait sur la Méditerranée.
Deux personnes nous attendaient effectivement devant le temple. Le premier était un chevalier d’argent d’un certain âge que j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer au Sanctuaire, Aristée de la Lyre. Il allait sur ses quarante ans et avait déjà quelques cheveux grisonnants. Il portait sous son bras droit l’instrument de musique correspondant à sa constellation et qui devait lui servir d’arme au combat. Il était accompagné par un garçon dont les cheveux clairs avaient des reflets bleutés et qui m’était inconnu. Il devait être encore plus jeune qu’Aiolia. Pourtant, il ne semblait pas réellement intimidé par l’apparition de deux chevaliers d’or et de six autres guerriers en armure. Même si à cet âge presque tous les enfants ont les traits purs, on sentait qu’en grandissant il deviendrait un homme d’un charme certain.
J’étais en tout cas presque heureux de découvrir un chevalier, même d’argent, si jamais les événements devaient déraper.
- Voici Aristée de la Lyre et Orphée, déclara mon ami avant d’enchaîner avec le reste des présentations.
- Vas-tu m’expliquer à présent pourquoi tu tenais à leur présence ? interrogea le Babylonien.
- C’est très simple. Orphée est l’apprenti d’Aristée, il sera même sûrement bientôt appelé à prendre sa place. Il utilisera une des techniques des chevaliers de la Lyre, pendant que nous discuterons.
Pour la première fois, je devinai une forme de tension chez Mardouk, seule Inanna ne semblant pas nerveuse parmi nos interlocuteurs.
- J’imagine que comme tu as accepté que Mani utilise ses pouvoirs sur toi hier, tu veux me rendre la pareille et que je suis censé accepter également.
- En effet. Néanmoins, à la différence d’hier je serais aussi affecté par le pouvoir d’Orphée.
Mardouk sembla se détendre à ses paroles mais je restai néanmoins sur mes gardes.
- Soit, mais puis-je tout de même savoir quel effet cela aurait sur nous ?
- Orphée ? interrogea Aioros en se tournant vers le garçon.
Celui-ci jeta un coup d’œil à son maître qui hocha la tête.
- Vous ne pourrez plus mentir, dit le garçon d’une voix mélodieuse et incroyablement agréable à l’oreille.
- Si vous choisissez de parler, chaque mot qui sortira de votre bouche sera la stricte vérité, compléta Aristée dont le timbre était presque aussi plaisant que celui de son élève.
- Est-ce ainsi que le Sanctuaire mène ses négociations, chevalier du Sagittaire ? interrogea le Babylonien.
- Non, mais c’est comme ça que je mène les miennes.
Mardouk signifia son accord d’un simple mouvement de tête. Sous mon regard qui était aussi étonné que celui des alliés du Babylonien, ce dernier et Aioros s’assirent en tailleur l’un en face de l’autre à environ trois mètres de distance.
Aristée confia alors sa lyre à Orphée qui se plaça à peu près à équidistance des interlocuteurs. Puis l’apprenti chevalier d’argent mit un genou à terre et commença à faire courir ses doigts sur les cordes de l’instrument avec une dextérité impressionnante.
- Athena Truth Serenade, dit-il en accompagnant les premières notes.
La mélodie qu’il jouait était incroyablement belle, d’une pureté telle que je n’osais faire un bruit et à peine respirer de peur de la couvrir. Même si je n’étais pas la cible de la technique du garçon, j’avais la sensation que gâcher cette musique serait un crime impardonnable.
Le pouvoir d’Orphée devait agir sur le subconscient, si bien que dans le cas d’Aioros et Mardouk, s’ils prenaient la parole ils n’oseraient pas le faire pour autre chose que d’énoncer la plus pure vérité.
Ce fut Aioros entama les débats le premier.
- Comme vous devez vous en douter, le Grand Pope décline votre proposition de rejoindre votre croisade. Si nous respectons l’idéal que vous visez, il est contraire à la position d’Athéna. En outre, un ralliement du Sanctuaire à votre cause entraînerait des représailles des autres dieux et renforcerait les adversaires de notre déesse. Le Grand Pope vous somme donc de mettre fin à vos activités.
- Vous vous doutez également que je ne peux aller dans ce sens.
Je ne pus m’empêcher de frémir légèrement. Je n’étais pas habitué à ce genre de chose, mais je me doutais bien que cela n’était pas la meilleure façon d’entamer des négociations…
- Evidemment. Sachez néanmoins que le Grand Pope vous permet de maintenir votre groupe en place.
- Trop aimable à lui.
- Il envisage même de vous confier certaines missions qu’il confierait d’ordinaire à des chevaliers, dans le but de protéger les populations civiles de vos contrées. En outre, vous pourriez mettre en œuvre vos projets d’amélioration de sociétés dans le cadre de communautés restreintes, semblables dans l’esprit au Sanctuaire, situées là aussi dans les limites de vos sphères d’influence traditionnelle.
-Ce genre de proposition aurait pu nous intéresser il y a quelques dizaines d’années. Mais aujourd’hui cela est très loin du compte. C’est même beaucoup, beaucoup trop peu. Je n’ai pas réuni autant de forces pour me contenter de quelques miettes et de quelques arrière-cours où mettre en œuvre mes projets.
- Vous êtes pourtant vous aussi loin du compte.
- Comment ?
Seule la musique d’Orphée se fit entendre pendant quelques temps. Aioros et Mardouk se dévisagèrent silencieusement, le Babylonien semblant de plus en plus surpris, avant que mon ami décide finalement de préciser sa pensée.
- Par rapport à l’ambition de vos projets, vous êtes très loin d’avoir rassemblé suffisamment de forces.
- Qu’en sais-tu ?
- Je reconnais que mon avis s’appuie sur des informations au mieux très fragmentaires, néanmoins je doute fort que vous soyez capable de vaincre le Sanctuaire. Ou, plus exactement, je doute fort que vous soyez capable de nous vaincre et d’avoir encore après cela une armée capable de réaliser vos ambitions. Après nous, vous auriez sans doute à affronter Hadès, Poséidon, l’Olympe…
- La réciproque est vraie : si vous vous opposez à nos projets par la force, vous y laisserez des plumes. Beaucoup de plumes même. Et vous ne pourrez plus espérer remporter la guerre sainte qui vous attend.
- Pas tout à fait. Certes, nous mettrions en péril nos chances de succès dans notre futur conflit et par conséquent l’avenir de l’humanité. Mais en vous laissant agir nous provoquerions l’intervention de l’Olympe et là aussi, probablement, la fin de l’humanité. Nous n’avons donc pas le choix, nous préférerons toujours diminuer nos chances de réussite face à Hadès plutôt que de devoir faire face à une Olympe que nous savons déjà ne pas pouvoir vaincre. De deux maux nous choisirons logiquement le moindre.
Les notes du jeune apprenti donnaient un poids énorme, presque démesuré, aux paroles de mon ami. Comme Aioros était obligé de dire ce qu’il pensait être la vérité, il venait en apparence de démontrer en quelques mots qu’aucune issue heureuse n’existait.
- J’ai donc l’impression que ces pourparlers ne pourront déboucher sur rien, enchaîna le Babylonien qui devait avoir fait la même analyse que moi. La proposition de ton maître me laisse de glace et tu penses que vous n’avez d’autre choix que de vous opposer à nous.
- Non, il pourrait exister une troisième voie. A l’heure actuelle, le Sanctuaire vous tend la main de la seule façon qu’il peut le faire mais cela pourrait changer. Le Grand Pope doit obéir aux instructions que lui a laissées Athéna quand elle lui a confié son poste, voilà plus de deux siècles. Il ne prendra jamais l’initiative de s’écarter de la politique de notre déesse, cela fait tout simplement trop longtemps qu’il doit l’appliquer. De plus, ces deux derniers siècles n’ont été pour lui qu’un long travail de préparation à la prochaine Guerre Sainte que votre intervention menace de saper.
- J’ai l’impression de voir où tu veux en venir…
Moi aussi, j’avais l’impression de deviner sur quel chemin allait s’engager mon ami et je commençais à me demander jusqu’où celui-ci était prêt à aller pour parvenir à un accord avec le Babylonien.
- Néanmoins tout cela pourrait changer rapidement. Selon toute vraisemblance, le Grand Pope laissera bientôt son poste et nous savons que très bientôt la déesse aux yeux pers sera de retour sur Terre. A ce moment-là, certains ajustements pourraient être décrétés par cette dernière sur ses positions qui vous seraient alors plus favorables, surtout si le Grand Pope la conseille dans ce sens.
La musique d’Orphée donnait une atmosphère presque irréelle à la discussion, tant par sa sonorité extraordinaire que par les implications qu’elle induisait implicitement. Mardouk prit quelques secondes afin de peser les paroles de mon ami.
- Un Grand Pope qui pourrait être toi par exemple…
- C’est une possibilité, en effet. Que cela soit clair je n’ai jamais désiré ou convoité ce poste, j’estime être un guerrier et non pas un politique.
- On dit souvent que ceux qui ne désirent pas le pouvoir sont les plus aptes à le détenir.
- Peut-être, il n’empêche que je préférerais laisser cette tâche à un autre. Néanmoins, j’ai parfaitement conscience que je suis à l’heure actuelle la personne au Sanctuaire qui est la plus sympathique à vos idées. Non pas que je partage totalement votre idéal, mais certains de vos arguments m’ont atteint, je dois le reconnaître. Si un autre que moi devait succéder à Sion… je pense qu’un conflit serait inévitable, avec toutes les conséquences désastreuses que cela pourrait potentiellement engendrer. Lorsque Sion passera la main, tôt ou tard, il devra forcément en tenir compte. Je dois en tenir compte.
- Est-ce donc ce que tu me proposes ? Attendre que tu sois potentiellement en position d’infléchir la politique du Sanctuaire en ma faveur ?
- En choisissant de vous manifester avant que la déesse ne soit de retour parmi nous vous nous avez mis dans une situation très difficile, volontairement qui plus est. Ne venez pas vous en plaindre à présent. Tout ce que je peux faire c’est vous promettre que - et ce que je devienne Grand Pope ou pas – je ferai tout mon possible pour qu’Athéna soit sensibilisée le moment venu à vos projets.
- J’ai bien peur que je ne puisse pas vraiment me satisfaire de cela. Comme je te l’ai dit, je n’ai pas réuni autant de forces pour me contenter de me tourner les pouces en attendant la réincarnation d’Athéna.
- J’ai quelque chose d’autre à vous proposer, quelque chose que vous ne pourrez pas refuser.
- Quoi donc ?
- Si vous acceptez de faire à mon idée, je ne vous tuerai pas tous sur-le-champ.
Les mots avaient à peine fini de sortir de la bouche d’Aioros que nous étions déjà encerclés par les alliés de Mardouk. Encore une fois, seule Inanna n’avait pas esquissé le moindre geste même si elle ne pouvait cacher sa stupeur et le Babylonien paraissait lui aussi des plus surpris.
Pour ma part, je me plaçai dos à mon compagnon, prêt à toute éventualité. Néanmoins, en observant les cosmos à présent déployés de nos opposants, j’estimai que je serais déjà heureux d’arriver à en emporter un avant de tomber sous le nombre. En comptant Aristée, qui était toutefois privé de sa Lyre, nous étions à trois contre sept. Autant dire une condamnation à mort en bonne et due forme.
A part Aioros, la seule personne à être restée totalement stoïque était Orphée qui continuait de jouer comme si de rien n’était.
- Vous avez décidemment une drôle de façon de mener des négociations, commenta finalement Mardouk dans mon dos.
- Encore une fois, ne venez pas vous plaindre des conséquences de la façon dont vous nous avez acculés. Si ces pourparlers n’aboutissent pas à une issue pacifique, toute vie sur Terre pourrait être mise en danger. Mon devoir est de protéger la déesse Athéna, l’humanité et le Sanctuaire. Si je ne peux le faire par la voix de la raison, je le ferai par la force en vous éliminant tous ici et maintenant.
- L’honneur ne commande-t-il pas de ne jamais assassiner qui que ce soit lors de négociations ?
- Mon honneur m’interdit de vous attaquer en traître, vous voilà prévenu.
- Pourtant, même si tu parvenais à nous éliminer, cela ne ferait que pousser nos alliés à agir pour nous venger. Notre cause ne mourrait pas avec nous.
- Peut-être, mais ses chances de succès si. Sans vous pour la renforcer considérablement, pour la fédérer et pour la guider dans une direction commune, votre alliance péricliterait et essuierait certainement une défaite sévère face au Sanctuaire. J’y laisserais certainement ma vie, mais après mon sacrifice Shura n’aurait plus guère qu’à achever quelques blessés impuissants.
- Ne surestimes-tu pas ta force ?
- N’oubliez pas que je ne peux dire que ce que je pense être la vérité. Je pense en outre que vous pouvez estimer ma force aussi bien que je peux le faire avec les vôtres. Alors pouvez-vous me dire que vous êtes certain que je m’avance ?
Le silence du Babylonien fut plus éloquent que toute réponse qu’il aurait pu formuler en mots. Je percevais l’indécision dans le regard des guerriers qui me faisaient directement face, Bolthorn et Calli. Si Aioros était si dangereux, devaient-ils nous attaquer dès maintenant afin de récupérer un semblant d’initiative ? Devaient-ils laisser leur chef tenter d’arranger la situation ? Je priais pour qu’aucun ne décide d’attaquer sans attendre les ordres de leur chef, car alors quelles que soient les intentions du Babylonien la situation dégénérait au-delà du récupérable. Pour ma part, la situation était simple : je ne pouvais qu’espérer qu’Aioros nous tirerait de l’incroyable guêpier dans lequel il nous avait fourrés volontairement ou à tout le moins qu’il ne fanfaronnait pas en prétendant que j’en sortirai vivant. J’aurais aimé pouvoir regarder le visage de mon ami, mais il était hors de question que je quitte des yeux ne serait-ce qu’une seconde les alliés de Mardouk.
- J’avoue que je ne m’attendais pas à une telle manœuvre de ta part. Veux-tu me faire croire que tu nous tuerais, moi, mes alliés et Inanna ? Surtout Inanna ?
- Je ne peux pas mentir et je fais ce que j’estime être la seule solution. En fait, j’ai essayé de prendre la décision qu’aurait prise mon père à ma place. Vous ne le connaissez pas, mais même s’il n’a jamais porté d’armure, il incarne à la perfection tout ce que la chevalerie devrait être et même si ma puissance est mille fois supérieure à la sienne, j’essaye de suivre son exemple depuis toujours. S’il avait eu mes pouvoirs et si le destin ne s’en était pas mêlé, il aurait été le chevalier d’Athéna parfait. Je tente d’être ce chevalier parfait à sa place, mais je ne suis qu’un homme ordinaire sur le plan moral par rapport à lui. Je lui ai donc demandé avant de vous rejoindre s’il pensait que je prenais la bonne décision. Puisque je suis ici, vous pouvez vous douter de sa réponse.
- Nous nous ressemblons décidemment encore plus que je ne le croyais… Néanmoins, comment pourrais-je encore te faire confiance après les surprises que tu viens de me réserver ?
- Parce que vous savez que je ne mens pas quand je vous dis que je souhaite la paix entre nous, et que je ferai tout ce qui est mon pouvoir pour que certains de vos projets deviennent réalité.
Aioros tourna alors son regard vers le futur chevalier de la Lyre qui continuait à jouer sans se soucier de ce qui l’entourait.
- C’est pour ça que tu as fait venir ce garçon, n’est-ce pas, tu veux que je te promette la paix en étant certain que je le pense réellement et que je ne veux pas simplement me soustraire à ta menace ?
- En partie, oui. Pour que nous sachions l’un comme l’autre à quoi nous en tenir. Ce que vous m’avez dit sur le devenir des âmes humaines ne m’a pas laissé insensible, loin de là. En revanche, je ne pense pas que vous puissiez imposer au monde votre société parfaite de façon unilatérale. Mais vous pouvez créer quelque part sur Terre cette société et guider le reste de l’humanité par l’exemple en lui montrant ce qu’il est possible de faire. Tout cela sous le regard bienveillant d’Athéna qui serait garante que votre héritage ne soit jamais oublié ou déformé. C’est ce que je vous offre. Vous ne m’avez pas totalement convaincu sur tous les points, néanmoins vous avez tout de même en partie réussi votre manœuvre.
- Quelle manœuvre ?
- Celle qui visait à me mettre de votre côté. Comme je l’ai déjà dit, j’ai beaucoup réfléchi depuis hier. Il était hors de question que je me présente de nouveau devant vous aussi mal préparé. Et en réfléchissant, des événements isolés ont commencé à prendre place dans un tout cohérent, même si je n’en comprends toujours pas le sens profond. J’ai repensé à ce défi que vous aviez lancé à Babylone, aux rêves qui me tourmentent depuis mon combat contre Inanna et Hanpa, à ma rencontre avec Inanna sur l’île de Canon, au fait que vous êtes venu nous chercher pour achever les chevaliers noirs alors que vous n’aviez nullement besoin de notre aide, à notre rencontre d’hier dont je me demande à quel point c’est moi ou vous qui l’avons provoquée, au fait que vous m’avez amené là où le chevalier de la Balance ne pourrait que venir nous trouver et m’éclairer sur certains de vos propos. Je me suis demandé si je ne me faisais pas des idées à tout ramener à moi de façon égocentrique… Mais il me semble que pour une raison que j’ignore vous avez tenté de vous assurer que je sois de votre côté le moment venu. Comme si le contraire compromettrait vos chances de succès. Pouvez-vous me dire les yeux dans les yeux que tout ceci n’est qu’une illusion, une lubie ridicule et que je me trompe totalement ?
Encore une fois, Mardouk décida de ne pas répondre.
- Vous avez presque réussi, et il vous appartient de réussir complètement maintenant en acceptant de me faire confiance, poursuivit mon ami. Ou alors nous allons mourir ici.
Je retenais ma respiration, conscient que nous étions à l’instant d’équilibre où tout pouvait basculer. Je comprenais pourquoi mon ami ne m’avait rien dit de ses intentions car je n’aurais pu que crier au fou. Il était venu ici en sachant que les seules choses qu’il avait à offrir étaient sa conviction et sa parole, et en étant prêt à assumer seul les conséquences de la position intenable où l’avaient placé les décisions de Mardouk et de notre Grand Pope. Il avait décidé de prendre sur lui et d’agir de la seule façon qu’il estimait juste.
Et alors que nous étions tous tendus en attendant la réponse de Mardouk, il se passa quelque chose de totalement imprévu : un homme apparut en effet à seulement quelques mètres de notre petit groupe, surgissant littéralement du néant. L’homme âgé d’une vingtaine d’années était de grande taille et avait un visage très fin, presque féminin. Il me fit instantanément penser à Mû, à un point tel que je n’aurais pas été surpris d’apprendre qu’ils étaient frères, voire père et fils. Cette impression était renforcée par le fait que le nouveau venu arborait comme mon jeune frère d’armes deux points grenat sur le front et portait des vêtements similaires : une tunique beige complétée d’une étoffe mauve enroulée autour de ses épaules et descendant sur son flanc droit jusqu’à une ceinture rouge qui liait le tout.
Si nous fûmes tous surpris par cette soudaine apparition, l’inconnu parut lui aussi fort étonné par le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Probablement n’avait-il pas prévu de se retrouver au beau milieu d’une véritable poudrière sur le point d’exploser… Il sembla néanmoins rapidement retrouver sa contenance et s’approcha du Babylonien.
- J’ai l’impression de mal tomber, mais cela ne pouvait pas attendre.
- Qu’il y a t-il, Aac ? interrogea Mardouk.
L’homme posa son regard sur Aioros puis sur moi et Aristée, paraissant hésiter.
- Nous sommes en pleine discussion et nos vis-à-vis ne partiront pas. Si ce que tu as à me dire est si pressé, ils devront l’entendre aussi, poursuivit le Babylonien pour inviter l’autre à la parole.
- Il s’est passé quelque chose de grave, quelque chose de potentiellement catastrophique… Mon peuple a besoin d’aide et m’a demandé de te transmettre son appel au secours.
Le visage de Mardouk devint soudain grave, semblant prendre la mesure de l’urgence de la demande.
- Voudrais-tu dire que les choses que les tiens ont enfermées dans une certaine île du Pacifique… ont trouvé un moyen de s’échapper ?
L’homme appelé Aac parut un instant surpris que le Babylonien soit capable d’énoncer cette hypothèse, mais la confirma néanmoins d’un hochement de tête.
- Mon peuple n’est pas à même d’y faire face seul. Nous ne sommes plus aussi nombreux et plus aussi forts qu’autrefois. Et, même alors, nous n’avions été capables que de les enfermer.
- Très bien. As-tu prévenu les autres ?
- Non, j’ai répondu à une convocation des miens puis après avoir été informé des événements je me suis servi de mes dons pour vous localiser directement grâce aux armures des chevaliers d’Athéna. Il faudra donc encore aller prévenir les autres avant de rejoindre le contingent que mon peuple envoie là-bas. Je peux m’en charger.
- Attends quelques instants.
Mardouk se détourna du dernier arrivé pour considérer à nouveau mon ami qui était resté stoïque pendant l’échange.
- Aioros du Sagittaire, tu m’as proposé une alliance fondée sur un pacte de confiance mutuelle. Le destin nous offre la possibilité de la mettre à l’épreuve dès à présent. Si tu acceptes de nous aider… Tu pourras considérer que j’accepte ton offre.
- Quelle est la nature de la menace en question ? interrogea mon compagnon d’un ton posé.
- Aac, que je n’ai pas pu te présenter dans les formes, est un membre du peuple rescapé du continent disparu de Mû.
- Pas la peine de vous formaliser pour les présentations, je crois que nous avons déjà eu l’occasion de nous croiser très brièvement, il y a quelques années. Mû… La patrie du peuple qui, selon la légende, a créé les armures du Sanctuaire.
- Cela n’est pas qu’une légende, intervint Aac. Mes ancêtres ont accompli cette tâche pour votre déesse peu de temps avant que notre continent ne soit détruit par un cataclysme. En échange, elle nous a permis de subsister et de nous implanter ailleurs. Néanmoins, lors de la grande catastrophe, tout le continent n’a pas disparu sous les flots et certaines îles du Pacifique en sont les vestiges. L’une d’entre-elles est celle que vous connaissez sous le nom d’île de la Reine Morte. Une autre, qui n’a jamais été baptisée, est celle où un mal ancien vient de se réveiller.
- Les armures noires ont donc été créées par certains de vos compatriotes avant le désastre ? interrogea Aioros.
- Non, pas par des compatriotes. Ou alors il faut considérer que les Romains étaient les compatriotes de vos ancêtres grecs. Mû était un continent comptant des dizaines de nations et ce n’est qu’avec une seule d’entre elle, les Arois, qu’Athéna avait conclu son alliance. Les armures noires ont été conçues par un autre peuple, les Rarakus, car ceux-ci tentaient de s’attirer également les faveurs de la déesse aux yeux pers.
- L’île anonyme dont il est question était-elle habitée à l’époque par le même peuple ?
- Non, les concepteurs des armures noires ne sont au mieux que les cousins un peu éloignés et un peu débiles des créatures dont il est question aujourd’hui. Les armures noires ne sont que des copies grotesques et ratées… d’une copie déjà simplifiée d’un modèle original.
A ces paroles, je ne pus me retenir et m’exclamai à haute voix :
- Vous voulez dire que nos armures… ne sont pas l’origine ? demandai-je au Mûvien.
L’homme me répondit en me regardant dans les yeux.
- Oui, mes ancêtres ont survécu en plagiant le savoir et les techniques d’autres, mais les circonstances l’exigeaient : ils connaissaient le futur et savaient que seule la déesse grecque pourrait leur éviter l’anéantissement. Les êtres qui viennent de se réveiller après des millénaires sont les concepteurs originaux des armures vivantes faites d’orichalque et de poussière d’étoiles. Les Kaos, un peuple dont le génie créatif surpassait même celui d’Héphaïstos… mais un génie qui n’était lui-même égalé que par leur folie. Ils se considéraient comme un peuple élu et désiraient anéantir ou réduire en esclavage le reste du continent et de la planète. Il a fallu l’appui d’Athéna à mes ancêtres pour parvenir à les stopper et à sceller les derniers membres de leur lignée, ceux qui étaient trop puissants pour être détruits. Ce sont ces créatures qui sont de retour et qu’il nous faut stopper aujourd’hui, avant qu’elles retrouvent l’intégralité de leur puissance. Sinon une force maléfique surgie du passé déferlera sur le monde en emportant tout sur son passage...
- Vous me garantissez que tout cela est exact et véridique ? demanda Aioros à Mardouk.
- Autant que je le sache, oui, tout est vrai, confirma ce dernier.
- Dans ce cas, je reconnais qu’une intervention est nécessaire. Néanmoins, je ne peux en théorie pas accepter de m’engager dans un combat sans prévenir le Sanctuaire et sans son accord.
- Tu me promets d’être capable d’infléchir un jour la politique du Sanctuaire en ma faveur. Il faudrait déjà que tu montres ta volonté de jouer avec l’esprit de ses règles quand les circonstances l’exigent. Réglons ce problème ensemble, juste les personnes présentes ici et les compatriotes d’Aac : je ne ferai pas appel à mes autres alliés et tu ne feras pas appel à tes frères d’armes. Prouvons-nous que nous pouvons collaborer et faire ensemble ce qui est juste. Tu m’as tendu la main, je te la tends en retour, dit Mardouk en joignant le geste à la parole.
Mon ami me consulta du regard, me demandant si j’étais prêt à enfreindre sciemment les règles hiérarchiques du Sanctuaire en intervenant dans un combat sans directives du Grand Pope allant dans ce sens.
- Tu ne savais rien avant de venir ici, me dit-il alors. Je t’ai tenu dans le vague et l’incertitude pour que tu puisses te forger ta propre opinion. Afin que tu puisses donner un avis non biaisé.
Tous les regards étaient à présent fixés sur moi. Décidément, Aioros avait décidé de ne ménager personne aujourd’hui… Je réfléchis un moment mais, au fond, mon avis s’était déjà forgé au fur et à mesure de la conversation entre Mardouk et mon ami.
- Nous devons faire ce qui est juste, dis-je simplement.
Aioros me sourit et saisit alors la main tendue du Babylonien. Je ressentis alors un immense soulagement. Mon ami n’était peut-être pas parvenu à ses fins exactement de la façon dont il l’avait imaginé, mais les circonstances l’avaient aidé à emporter la décision.
- Aristée et Orphée resteront ici, dit Aioros.
- Je peux vous aider, intervint le chevalier d’argent.
- Vous l’avez déjà fait, répondit mon ami en me faisant un clin d’œil.
Je me glissai à la vitesse de la lumière derrière le chevalier de la Lyre et l’assommai d’un léger coup du tranchant de ma main sur sa nuque. J’accompagnai sa chute et l’allongeai par terre.
Orphée s’arrêta alors de jouer, ouvrit les yeux qu’il plongea dans ceux d’Aioros en lui souriant. Il posa alors délicatement son instrument à côté de lui, puis l’apprenti toucha un point de son cou avec son index ce qui eut pour effet de le faire également sombrer dans l’inconscience.
- Ce gamin a un cosmos impressionnant, il aurait pu nous être utile, bien plus que son maître, fit remarquer Mardouk.
- Laissons-le d’abord finir sa formation, répondit mon ami en se levant.
Je regardais les alliés de Mardouk qui, ayant totalement cessé de nous considérer comme des menaces, se détendaient. Quelques minutes plus tôt nous étions à deux doigts de nous étriper et à présent nous allions affronter ensemble d’anciens créateurs d’armures fous. Je réalisais que les choses allaient en fait presque trop vite pour moi et que malgré ma dernière intervention je n’étais guère plus qu’un spectateur un peu perdu d’événements dont je ne commençais qu’à deviner petit à petit la portée. L’homme nommé Ogier s’approcha alors de moi et me considéra quelques instants, comme s’il me jaugeait.
- Félicitations, vous avez su garder votre calme et le contrôle de vos nerfs tout en vous montrant en apparence assez déterminé pour nous empêcher de prendre l’initiative. Pour quelqu’un d’aussi jeune votre sang-froid est remarquable.
Je rougis un peu, surpris par ce compliment. Ne sachant pas vraiment quoi répondre, je décidai de changer de sujet.
- Je crois qu’il est temps de s’y mettre. Où se trouvent donc ces êtres que nous devons tuer ? demandai-je.
- Vous n’y êtes pas, me répondit Aac avec un sourire crispé. Ils sont déjà morts, depuis bien longtemps. C’est là tout le problème.
Le Mûvien me laissa réfléchir sur le sens cryptique de ses paroles et suivit Mardouk et Aioros qui prenaient un peu de distance pour probablement discuter stratégie et organisation.
- Tout un programme, commenta Ogier avec un ton amusé.
Il releva alors la visière de son heaume et je pus observer son visage. Il souriait véritablement franchement, la perspective d’affronter des êtres, semble-t-il, déjà morts paraissant le ravir. Si je ne lui donnais guère plus d’une vingtaine d’années, ses yeux me semblaient en revanche bien plus âgés. Je me demandai combien de batailles il avait bien pu livrer pour afficher un tel détachement et avoir ainsi le regard d’un homme aussi mûr.
Je considérai un moment le fourreau doré et serti de pierres précieuses pendant à son côté ainsi que l’épée courte et la dague qui complétaient son armement. Je m’interrogeai ensuite sur ce qui me semblait être une épée enveloppée dans un tissu pourpre et attachée dans son dos. Une épée bâtarde, si j’en jugeais la longueur et la largeur de la lame d’après ce que je pouvais en deviner.
- Si nous survivons à ce qui va suivre, j’aurais peut-être un ou deux conseils à vous donner sur votre position de garde, poursuivit Ogier. J’ai en effet cru déceler quelques imperfections facilement corrigeables. Mais cela devra attendre un peu, il semblerait que nos deux héros ont décidé d’un plan d’action.
Sans faire de grand discours, Mardouk dégaina son arme et ouvrit un nouveau passage dimensionnel. Tandis que ses hommes le franchissaient, je rejoignis Aioros qui m’attendait légèrement en retrait.
- Désolé de ne t’avoir rien dit. Même si je pensais réussir, j’ai tout de même mis ta vie en danger.
- En même temps, tu as dit que je m’en serais tiré vivant même si les choses avaient tourné au vinaigre…
- En effet, pourtant cela ne restait tout de même qu’une estimation. Athéna soit louée, je n’ai pas eu à mettre la théorie à l’épreuve de la pratique. Mais quoi qu’il en soit, je te présente mes excuses.
Je mis une main sur son épaule droite et le regardai droit dans les yeux.
- Elles sont acceptées, et j’espère que tu n’as pas besoin d’Orphée pour être sûr que je suis sincère. Je te suivrai aussi loin qu’il le faudra.
- Merci pour ta confiance.
- D’un certain point de vue, le problème que nous allons devoir régler à présent tombe plutôt bien.
- Ou alors il tombe un peu trop bien…
Seuls Mardouk et Inanna demeuraient avec nous et c’est d’un pas décidé que nous franchîmes ensemble le passage.
Une fois de l’autre côté, un spectacle finalement guère différent de celui que nous venions de quitter s’offrit à nous. Nous étions en effet toujours à proximité d’une falaise, mais celle-ci se dressait au-dessus des flots agités du Pacifique et non de ceux calmes de la Méditerranée.
Néanmoins nulle ruine du temple jadis dédié au dieu des Mers n’était en vue et à la place se dressait un petit fortin de pierre qui semblait encore parfaitement fonctionnel.
Un groupe d’une trentaine de personnes nous attendait, visiblement des compatriotes d’Aac. Là encore, je leur trouvai une similarité physique certaine avec Mü, quoique moins flagrante que dans le cas d’Aac. Une vingtaine étaient des guerriers, revêtus d’armures aux styles me rappelant fortement celles du Sanctuaire et qui ôtèrent les derniers doutes que je pouvais avoir sur l’authenticité du lien liant ces gens et nos habits sacrés.
Je notai en outre qu’ils portaient sur eux entre cinq et six armes, des lances ou des épées longues pour la plupart, m’interrogeant sur le moment sur l’opportunité de s’encombrer de la sorte.
Les derniers Mûviens étaient quant à eux plus âgés et non armés. Leurs longues robes brodées de signes dont le sens m’échappait me conduisirent à penser qu’il s’agissait de prêtres ou de leurs équivalents.
Aac s’avança et engagea la conversation avec le plus âgé des guerriers dans un dialecte qui m’était totalement étranger. Après un échange d’une trentaine de secondes, il revint vers nous.
- Nous avons à présent plus de détails sur ce qui s’est passé. Voilà quelques heures un individu aux origines inconnues a éliminé les gardiens de l’île puis a pénétré dans le temple souterrain où sont enfermés les treize Kaos. Une série de quinze sceaux les affaiblissaient, les emprisonnaient et les maintenaient endormis depuis leur défaite. L’inconnu s’est semble-t-il contenté d’affaiblir celui qui était affecté au sommeil du roi et de la reine, Coh et Moo, ce qui a permis à ces derniers de se réveiller et de se libérer complètement. Ils sont en ce moment même en train de détruire les autres sceaux afin de libérer leurs congénères puis ils s’attaqueront aux protections qui diminuent leurs pouvoirs et ensuite à ceux les empêchent de monter à la surface.
- Si je t’ai bien suivi ce roi et cette reine ont été endormis pendant des milliers d’années… Comment peuvent-ils être encore vivants ?
- Comme je l’ai dit tout à l’heure, ils ne le sont pas. Vous ne le savez pas, mais lors de leur création chacune de vos armures a nécessité le sacrifice de la vie d’un de mes ancêtres. Douze princes et princesses, vingt-quatre nobles et cinquante-deux guerriers parmi les plus valeureux ont fait ce sacrifice afin de créer vos quatre-vingt huit armures et qu’Athéna consente à nous aider quand le moment viendrait. Or, comme je vous l’ai dit, ils s’étaient inspirés de la technique des Kaos… A la différence que lorsque ceux-ci se suicidaient pour créer une protection, ils transmettaient en même temps l’ensemble de leurs souvenirs et de leurs personnalités au métal enchanté, échappant ainsi aux lois de la chair et devenant de fait immortels. S’ils sont encore plus redoutables lorsqu’ils ont des porteurs puissants, ils n’en ont pas besoin dans l’absolu.
- On ne peut les tuer, mais il nous suffit donc de détruire ces armures, cela revient au même, dis-je.
- Non, malheureusement. Cela a été possible pour la plupart des Kaos, cependant ça ne l’était plus pour les treize derniers que nous avons été contraints d’emprisonner.
- Quelle était la différence par rapport aux autres ? demanda Aioros.
- Avant de transférer leurs essences vitales dans le métal, ceux-là avaient pourchassé et capturé les phénix, les oiseaux de feu immortels. Par un prodige dont le secret s’est perdu, ils sont parvenus à tuer les phénix et à transmettre leur capacité de résurrection au métal. A l’époque, un seul phénix avait échappé au massacre. Se lamentant sur la disparition des siens, il a par la suite mis un terme à son existence en fondant son essence avec celle de l’armure de bronze éponyme et qui est donc la seule outre celles des Kaos à disposer d’une telle capacité. Mais on dit que cette protection a été perdue depuis très longtemps.
- Tu veux dire que quels que soient les dégâts qu’on leur inflige, ces armures vivantes peuvent les régénérer ? demandai-je, éberlué par cette perspective.
- Tout à fait, c’est pour cela qu’il est vain de tenter de les détruire, même un dieu majeur aurait du mal à y arriver.
- Très bien, mais alors quelles sont nos options ? demanda Aioros.
- Nous n’en avons guère, à vrai dire. La seule solution est de rétablir les sceaux et pour cela nos mystiques doivent descendre afin de le faire sur place. Il nous appartiendra de les protéger pendant leurs incantations jusqu’à ce qu’ils aient fini, et si possible d’empêcher Coh et Moo d’agir.
J’étais tout à coup beaucoup moins enthousiaste à l’idée de cette bataille. Je n’étais pas un lâche mais le concept d’un ennemi qui ne mourrait jamais quelles que soient mon adresse et ma puissance faisait naître en moi une appréhension comme je n’en avais jamais connue.
Aioros et Mardouk échangèrent un regard puis le dernier prit la parole.
- Le chevalier du Sagittaire et moi-même nous chargerons de ce roi et de cette reine. Votre première priorité est de protéger les mystiques, la seconde est de tenter de ne pas vous faire tuer. Frapper tout ce qui vous semble hostile avec tout ce que vous avez, recommencez quand cela se relèvera nécessaire et continuez ainsi jusqu’à la fin.
Nos deux chefs et Aac se dirigèrent alors vers le fortin dont ils franchirent le mur, les premiers d’un bond et le dernier en se téléportant. Je suivis en même temps qu’Inanna juste avant que tous les autres ne nous emboîtent le pas.
L’intérieur du fortin était dévasté, témoin du combat récent et perdu qu’avaient livré ses gardiens face à l’inconnu dont il faudrait bien un jour s’enquérir de l’identité. Je remarquai quelques corps couverts de linceuls ensanglantés et cinq autres soldats mûviens qui se tenaient de part et d’autre d’un escalier s’enfonçant dans les profondeurs de l’île.
Les marches étaient couvertes de poussière ce qui rendait facile de distinguer les traces de pas qu’avait laissées l’inconnu lors de sa descente puis de sa remontée. En outre, elles étaient suffisamment larges pour que nous avancions à trois de front. Après que nous nous soyons saisis de torches préparées par les soldats (à part Ogier qui avait dégainé son épée qui se révéla luminescente), Aioros, Mardouk et Aac ouvrirent donc la marche, suivis de près par Inanna, Ogier et moi-même.
Les soldats venaient ensuite, encadrant les prêtres puis enfin Bolthorn, Acatl et Calli qui fermaient la marche. L’escalier était en colimaçon et nous dûmes descendre au bas mot mille marches avant de parvenir dans une salle apparemment gigantesque.
Nous devions être depuis longtemps en dessous du niveau de la mer et, même si je ne pouvais discerner les dimensions exactes de l’endroit noyé dans l’obscurité, je devinais que la surface de la salle devait être bien plus importante que celle de l’île.
D’immenses colonnes s’élevaient tous les quinze mètres environ vers un plafond qui devait se trouver à une bonne cinquantaine de mètres.
Nous avançâmes d’une cinquantaine de mètres avant de constater que s’il y avait encore plus de poussière sur le sol que dans l’escalier, il y avait surtout, fait bien plus inquiétant, beaucoup plus de traces de pas. Les empreintes étaient en outre particulièrement larges, bien plus que si elles avaient été faites par un être humain de taille ordinaire. Enfin d’autres, la plupart en fait, avaient une forme qui évoquait plus des animaux.
Mardouk sortit de nouveau sa longue lame noire de son fourreau, et nous l’imitâmes tous en nous mettant en garde.
- Il nous faut continuer, dit Aac. Un autre escalier permet de descendre aux niveaux inférieurs où sont emprisonnés les Kaos.
- J’ai l’impression qu’ils sont déjà libres… fit remarquer Aioros.
- Non. Je pense qu’il s’agit de…


Le Mûvien n’eut pas le temps de finir sa phrase : des silhouettes massives et élancées apparurent soudain dans l’espace éclairé par nos torches et nous foncèrent dessus. Il me fallut quelques instants pour accepter la réalité du spectacle qui s’offrait à mes yeux.
Les créatures qui nous chargeaient avaient en effet pour la plupart l’apparence d’animaux de métal, une poignée seulement ayant une allure humanoïde. Je distinguai ce qui ressemblait à un rhinocéros à six cornes, une chimère de lion et de cheval, une licorne ailée, un loup aux dents en lame de rasoir, un tigre à dents de sabre… J’en devinai au moins une trentaine.
Malgré l’obscurité je n’avais en tout cas aucun doute qu’il ne s’agissait pas d’animaux couverts d’armures mais bel et bien d’êtres entièrement artificiels animés par une magie depuis longtemps oubliée. En fait l’impression que je ressentis à ce moment-là n’aurait guère été différente si je m’étais fait charger par mon armure sous sa forme totémique du Capricorne accompagnée par ses sœurs d’or, d’argent et de bronze.
Après un instant de flottement, nous nous plaçâmes en cercle autour des prêtres de façon à intercepter les créatures et je me retrouvai sur le chemin du tigre à dents de sabre. Celui-ci me chargeait à une vitesse extrêmement importante, mais l’appel à mon cosmos modifia la donne. Alors que mon énergie se déployait, altérant mes sens et mes perceptions, je vis la créature ralentir progressivement de façon subjective, si bien que lorsqu’elle fut à mon niveau je pus éviter très facilement son coup de dent. Mon niveau de perception atteignit alors le septième sens et je perçus l’être de métal comme étant presque parfaitement immobile, comme piégé entre des millièmes de secondes qui me laissaient toute latitude pour agir. Je pris le temps de chercher ce qui me semblait être un point névralgique sur la carapace du cou du monstre puis frappait avec Excalibur.
L’alliage qui constituait le félin était très résistant, probablement bien plus que la plupart des armures sacrées, néanmoins mon attaque le trancha comme du papier, faisant voler la tête et déversant des rouages sur le sol.
Alors que mon cosmos refluait et que le temps reprenait son cours normal, je constatai avec surprise que la bête décapitée continuait malgré tout sa course. Je n’eus néanmoins pas à la poursuivre : Ogier l’intercepta et lui sectionna les quatre pattes d’un seul coup de son épée lumineuse avant de lui couper le corps en deux dans la suite de son mouvement.
J’aurais bien aimé continuer à admirer sa technique remarquable, songeant au passage que j’aurais effectivement probablement l’utilité de ses conseils en la matière comme il me l’avait proposé, mais je me lançai à la rencontre de ce qui me semblait être un croisement improbable entre un lévrier et un cheval.
Décidant de ne pas prendre de risque cette fois-ci, j’attaquai directement les pattes de l’animal, suivant l’exemple de mon allié de circonstance. La créature se révéla plus vive que la précédente, à tel point que cette fois-ci le recours à la vitesse de la lumière fut presque une nécessité et non pas une marge de sécurité.
Une fois cet adversaire neutralisé, je pris une seconde pour observer le reste de la mêlée. Je vis entre autre Aioros engagé dans un ballet aérien avec la licorne ailée qui se révélait être un adversaire sérieux.
Mardouk abattait les créatures avec une efficacité certaine, de même que ses alliés. Les créatures qui parvenaient à franchir notre barrage et à parvenir jusqu’aux Mûviens les mettaient alors en difficulté mais ces derniers parvenaient à tenir le temps qu’Inanna ou Aac, placés légèrement en retrait, arrivent à la rescousse. Je comprenais aussi pourquoi les compatriotes d’Aac s’encombraient d’autant d’armes : ils n’en tenaient qu’une seule à la main et manipulaient les autres par télékinésie avec une précision remarquable. Je remarquai qu’Aac n’avait pas la même technique et détruisait pour sa part les créatures avec une grande facilité. Il se contentait pourtant de les effleurer à peine du bout de ses doigts, mais la réaction était spectaculaire : comme si le Mûvien avait touché un point vulnérable de sa structure, le métal se lézardait avant de tomber en poussière presque instantanément. Je songeais que cela serait une très bonne idée d’interdire à ce type de toucher mon armure et ce quelles que soient les circonstances…
Alors que la licorne ailée s’écrasait avec fracas au sol, abattue par le Infinity Break de mon ami, j’aperçus le rhinocéros à six cornes s’approcher dangereusement des soldats et décidait de l’intercepter. Le monstre me vit arriver sur son côté et inclina sa course pour tenter de m’embrocher avec l’une de ses impressionnantes excroissances. L’attaque faillit me prendre de court et je dus réellement m’employer pour esquiver une série de ruades furieuses du monstre.
Bolthorn s’approcha alors de la créature à l’opposé de moi. Il se baissa pour poser le bout de son index sur le sol, ce qui eut pour effet de geler le sol au niveau des points d’appui de la créature alors que celle-ci s’apprêtait à me charger de nouveau. L’effet fut immédiat et le monstre s’écroula et glissa juste devant moi. Profitant de l’aubaine, je déchaînai les foudres d’Excalibur sur elle, détruisant sa carapace et les mécanismes qui l’animaient jusqu’à la réduire en copeaux.
J’adressai un signe de tête à Bolthorn puis me mis en quête d’un nouveau monstre. Le combat dura encore quelques minutes jusqu’à ce qu’Acatl abatte la dernière bête métallique.
- Ce n’était que le début, dit Aac. Ils savent que nous arrivons, nous n’avons plus de temps à perdre.
Un Mûvien se téléporta alors à côté de chacun d’entre-nous avant de lui saisir le bras. Nous nous déplaçâmes alors en nous téléportant, enchaînant des sauts à une cadence très rapide. Je n’étais pas très rassuré, ayant toujours un peu peur à chaque déplacement de me retrouver nez à nez avec une menace quelconque.
A ce rythme nous traversâmes néanmoins extrêmement rapidement la salle, puis descendîmes tout aussi rapidement un nouvel escalier, un autre niveau tout aussi gigantesque que le précédent et dont je n’eus pas le temps d’apercevoir grand-chose avant un long tunnel qui déboucha sur un spectacle singulier.
Tout d’abord, l’endroit était éclairé, ce qui changeait de l’obscurité précédente et manqua même de m’éblouir. La lumière ne provenait en revanche ni du soleil ni de torches ou de tout autre moyen d’éclairage artificiel, mais de milliers (de centaines de milliers probablement) de cristaux phosphorescents fixés sur le lointain plafond et au sol.
Une fois que mes yeux furent habitués je pus examiner plus en détail les environs. A l’origine cela devait être une grotte naturelle dont la superficie semblait excéder de très loin celle d’une ville comme Athènes. De nombreuses constructions s’élevaient à intervalles réguliers, dont le style me fit tout d’abord penser à des temples grecs. Toutefois, en y regardant de plus prêt, je me rendis compte qu’il y avait dans cette architecture des éléments malsains.
Les frontons étaient décorés de fresques décrivant des scènes sadiques, les colonnes semblaient organiques et suintantes, les chapiteaux étaient ornés de démons grimaçants, les angles des marches étaient agrémentés de lames de métal agressives. Chaque pierre semblait avoir été placée de façon à engendrer un sentiment de malaise. Je me rappelai les paroles d’Aac sur le génie et la folie des Kaos et en compris alors véritablement le sens. Car derrière la maîtrise parfaite qui avait vu la construction de cet endroit, on sentait qu’un esprit viscéralement malade avait été à l’œuvre.
Ce fut à ce moment là que je vis le premier d’entre eux.
L’être qui avançait nonchalamment vers nous était bel et bien mort depuis très longtemps et il n’en subsistait qu’un squelette dont je n’apercevais que le crâne blanchi. A la réflexion, les Kaos ayant transféré leurs âmes dans le métal, il était même probable que ce squelette n’ait jamais appartenu à un Kao, mais plutôt à un porteur depuis longtemps décédé alors que l’armure avait subsisté. Cette dernière était splendide, tout simplement, digne d’une divinité.
De teinte dorée et orangée et encore plus couvrante qu’une armure d’or, elle était tout en courbes et en pointes, dégageant à la fois une impression d’agressivité et d’harmonie. Le métal du plastron était ondulé de façon à évoquer le mouvement des flammes et le casque était profilé comme une tête d’oiseau, le crâne du porteur au nom oublié se trouvant dans le bec grand ouvert.
La protection était pourvue d’ailes dont les plumes évoquaient des flammèches, et d’autres rassemblées en une demi-douzaine de longues traînes métalliques rappelant la queue d’un paon et terminées par des yeux rougeoyants. Je me demandai un instant si l’armure de bronze du Phénix, égarée depuis longtemps d’après Aac, ressemblait à celle-ci.
Remis de notre semi surprise, nous nous déplaçâmes de façon à l’encercler, même si je songeais qu’une telle manœuvre était probablement vaine face à un adversaire sûrement capable de se téléporter.
- Partez… ou mourrez, dit-il alors.
La voix n’était pas humaine (la mâchoire du crâne n’avait d’ailleurs pas bougé), et, bien que parfaitement compréhensible, c’était un son strident, métallique. Mes sens renforcés par l’ultime cosmos distinguèrent des vibrations sur la surface de l’armure et je compris que le Kao devait faire vibrer le métal par télékinésie jusqu’à produire un son audible. La maîtrise dont devait faire preuve la créature pour accomplir quelque chose d’apparemment aussi trivial que communiquer était tout simplement extrêmement impressionnante.
- Aujourd’hui est le jour où ce qui nous appartient de droit nous appartiendra à nouveau, poursuivit le Kao. Aujourd’hui est le jour où le monde se souviendra de notre nom.
- Pas tout à fait, coupa Mardouk. Aujourd’hui est le jour où vous aurez eu quelques heures pour vous amusez, rien de plus. Mon monde n’a que faire de monstres oubliés.
- Impertinent ! Je suis Coh, seigneur des Kaos. Qui êtes-vous pour oser vous adresser à moi de la sorte ?
- Je suis Mardouk, seigneur de Babylone. Mais pour vous je vais plutôt faire office de seigneur des marchands de sable.
Le Babylonien souriait tout en pointant son épée sur le roi mort.
- Il est plus que temps pour vous de retourner au lit.
- Tu seras le premier à mourir...
Il se téléporta derrière Mardouk et tenta de le décapiter d’un coup d’aile, que celui-ci para avec son épée sans même se retourner, comme s’il avait deviné à l’avance d’où allait venir l’attaque. Les plumes métalliques glissèrent sur le tranchant de la lame dans un torrent d’étincelles puis, une fois que le coup dévié fut passé au-dessus de la tête du Babylonien, Coh utilisa alors un nouveau saut pour retourner à sa position initiale.
- Intéressant..., fit Coh en se mettant en position de combat, semblant ignorer ostensiblement tout le monde à part son adversaire.
- Ne serait-il pas plus sage que je vous aide ? dit Aioros à Mardouk. Vous sentez comme moi son pouvoir.
- En effet, cela serait raisonnable. Cependant qui serait capable de s’occuper de Moo, alors ? Elle doit être quelque part en train de détruire les derniers sceaux…
Mon ami hocha la tête.
- Attention ! cria soudain Aac. Les autres sont là !
Il avait raison : huit formes apparurent soudain au milieu de nos rangs, huit armures qui par bien des points rappelaient celle de leur roi. Toutes possédaient des ailes et des finitions qui évoquaient des flammes, mais la plupart portaient aussi des détails évoquant d’autres animaux que le phénix, tels des chevaux, des lions et des canidés. Sans doute l’armure de Coh avait-elle été directement créée dans l’idée d’être associée à un oiseau de feu alors que pour les autres ce lien avait été rajouté dans un deuxième temps, conduisant à cette cohabitation entre des caractéristiques de créatures différentes. Les teintes argentées de ces armures suggéraient également qu’elles étaient moins puissantes que celle de leur chef. Si certaines contenaient des restes de squelettes à la manière de leur chef, d’autres étaient entièrement vides.
Ces réflexions je ne devais cependant les avoir que bien plus tard, sur le moment la seule chose dont je dus me préoccuper fut de rester en vie. Le Kao qui apparut le plus prêt de moi avait donc des caractéristiques de phénix mais également de crabe et ses bras s’achevaient par deux énormes pinces qui filèrent vers ma gorge et mon bas-ventre. Parant au plus pressé, j’interceptai les deux attaques avec mes avant-bras sur lesquels se refermèrent les pinces.
La créature avait une force herculéenne et, bien que je bandais mes muscles à l’extrême, je reculai de plusieurs pas sous sa poussée tout en sentant la pression augmenter sur mes membres, tandis que le métal doré de ma protection commençait à se tordre.
- Franchement, je ne crois pas que ce soit la meilleure idée que tu aies jamais eu, murmurai-je entre mes dents serrées à cause de l’effort.
Mon cosmos doré nimba mes bras et je libérai la puissance d’Excalibur. Mon attaque trancha le métal des pinces en me libérant puis découpa en deux les bras de mon adversaire dans le sens de la longueur. Vu sa résistance, l’alliage devait probablement se situer quelque part entre une armure d’argent et d’or. Surpris et soudain sans résistance pour s’opposer à la poussée de ses jambes, le Kao s’affala sur moi. J’accompagnai son mouvement en me lançant en arrière, ma tête vers le bas et mes pieds venant se placer sous ses épaules.
- Jumping Stone ! criai-je en projetant mon adversaire en hauteur, retournant contre lui sa puissance physique.
J’effectuai une roulade pour me remettre sur mes pieds et fis exploser mon cosmos.
- EXCALIBUR !
Mon cri de guerre accompagna une dizaine de coups qui frappèrent le Kao en plein vol, le découpant en une trentaine de morceaux. Ils commencèrent à tomber, mais ne touchèrent cependant jamais le sol. Les copeaux parurent en effet s’enflammer, puis se rassemblèrent, formant un feu de la taille d’un homme. Lorsque celui-ci s’éteint, le Kao réapparut, en apparence intact, comme si mes attaques n’avaient jamais existé. Entre le moment où je l’avais pulvérisé et le moment où il s’était entièrement reconstitué, le processus avait environ pris huit secondes.
- Bon ça y est, je suis déjà lassé, dis-je à haute voix devant ce spectacle des plus frustrants.
Le Kao semblant plus circonspect à la vue de l’issue de notre premier échange et décidé à prendre son temps avant d’attaquer de nouveau, je me risquai à jeter un œil aux alentours.
Plusieurs Arois avaient trouvé la mort ou avaient été grièvement blessés dans les instants de panique qui avaient suivi l’irruption ennemie. Je distinguai une demi-douzaine de corps étendus dans leur sang, mais aucun mystique néanmoins. Les soldats restants et les prêtres avaient disparu, s’étant probablement dirigés vers les sceaux à restaurer.
Les alliés de Mardouk faisaient face chacun à un adversaire avec lequel ils avaient fort à faire. Le Babylonien lui-même était engagé dans un combat acharné avec Coh. Le ballet effréné de leurs attaques, esquives, parades et techniques spéciales était magnifique, pourtant je n’eus guère le loisir de m’y intéresser. J’aperçus Aioros, à une vingtaine de mètres de moi, aux prises avec le dernier Kao dont l’apparence évoquait en partie un lion. Mon ami pulvérisait presque à chaque coup des parties importantes de l’armure vivante qui lui faisait face, mais celle-ci se reconstituait presque au même rythme.
Apparemment j’étais le seul à avoir déjà pris un avantage important sur un ennemi, même si cela ne m’avançait déjà plus à grand-chose. Je vis alors à quelques mètres de moi Ogier parvenir à trancher en deux son adversaire du haut du crâne jusqu’à l’entrecuisse.
Tandis que l’armure s’effondrait, un état de fait qui ne durerait a priori pas bien longtemps, l’homme en plate vint se placer à côté de moi.
- Ils représentent en effet une menace intéressante, me dit-il alors que le Kao vaincu s’enflammait.
- Sans compter la reine et sans oublier qu’a priori des sceaux diminuent encore leurs pouvoirs, il en reste trois, sans doute encore endormis quelque part, d’après Aac, fis-je remarquer.
- Oui, vu nos difficultés, je pense que cela serait une bonne idée si elle ne les réveillait d’ailleurs pas et si elle ne touchait pas à ces sceaux.
- Aioros est censé s’occuper d’elle.
- Il semble déjà avoir bien du mal avec son adversaire, comme nous tous.
- Il faudrait donc le décharger de ce problème, dis-je avec un sourire.
Le Kao que venait de terrasser Ogier, dont l’armure avait des éléments équestres, était de nouveau sur pied et alla se placer au côté de mon adversaire.
- Vous suggérez donc que nous nous occupions de son Kao plus des deux nôtres.
- Quelque chose comme ça, oui. Avez-vous remarqué que chaque fois que nous en détruisons un, il lui faut environ entre cinq et dix secondes en tout pour être de nouveau d’attaque ?
- Il va falloir enchaîner… Je t’aime bien gamin, finit-il en éclatant de rire.
Nous nous ruâmes comme un seul homme à l’assaut de nos adversaires respectifs qui nous attendaient de pied ferme, cependant nous croisâmes au dernier moment nos courses, intervertissant ainsi nos cibles.
Cette tactique s’était imposée à nous naturellement, sans même que nous n’ayons eu besoin de nous consulter, son objectif étant simplement de pouvoir de nouveau utiliser nos techniques face à un adversaire qui ne les connaissait pas encore. L’effet de surprise porta en tout cas parfaitement ses fruits et nous pûmes chacun placer un coup – mon Excalibur tranchant un bras et une aile, et l’épée d’Ogier faisant voler un casque - avant que nos adversaires ne soient soustraits à notre charge en se téléportant. Il ne nous fallut qu’une fraction de seconde pour les localiser de nouveau tous les deux et enchaîner. Nous concentrâmes nos efforts sur celui que j’avais atteint et qui était à priori le plus diminué. Ogier fit voler un pied, je tranchai pour ma part au niveau de la cuisse, avant que mon allié ne finît le travail en découpant le buste en dessous des pectoraux.
Ogier se précipita vers l’autre tandis que je me tournai vers Aioros et son adversaire.
- Aioros ! criai-je en libérant Excalibur à pleine puissance.
Mon attaque frappa le Kao dans le dos, le pulvérisant sur place. Un coup guère glorieux, ma foi, mais le temps pressait.
Mon ami m’adressa un sourire en déployant ses ailes, puis s’envola sans tarder à la recherche de Moo. Je ne perdis pas non plus de temps et me lançai à l’aide d’Ogier qui était aux prises avec le Kao décapité. L’armure vivante enchaînait de rapides téléportations pour se maintenir hors d’atteinte de la lame de mon allié et tenter de l’atteindre par surprise. J’observai la scène quelques instants et discernai un schéma plus ou moins répétitif dans les sauts du Kao. Si ses déplacements ne se répétaient pas exactement d’une fois à l’autre, il n’alternait aléatoirement qu’entre trois types de destinations par rapport à la position d’Ogier : derrière lui, sur son flanc droit ou devant lui légèrement décalé sur la gauche. Comme le Kao ne faisait jamais deux fois de suite le même déplacement, cela me laissait une chance sur deux. Alors qu’il disparaissait juste après avoir fait un saut vers la droite je décidai de jouer l’option arrière.
Le hasard fut de mon côté et je pus le cueillir au moment où il se matérialisait derrière Ogier. J’eus à peine le temps de le réduire en pièces que déjà Ogier pointait son épée derrière moi.
- L’autre ! cria-t-il.
Le Kao-cheval venait en effet de se reconstituer dans une gerbe de flammes. Il se tourna vers nous et s’il était possible de lire de l’énervement dans un morceau de métal, cela aurait sûrement été ce que nous aurions vu à ce moment-là. Alors que nous nous relancions à l’assaut, ma vue améliorée par le septième sens perçut les plumes de ses ailes disparaître soudainement.
Agissant d’instinct, je mis mon bras devant Ogier pour stopper sa course, et lançai autant d’attaques avec Excalibur autour de nous que je le pus. Les plumes qui avaient été téléportées par le Kao réapparurent puis fondirent sur nous, mues par télékinésie.
Le mur défensif que j’avais dressé avec ma technique en intercepta la plupart, cependant certaines passèrent au travers. La majorité se ficha dans nos armures sans les transpercer, une me traversa la cuisse sans trop endommager les muscles et Ogier en intercepta une autre qui allait me transpercer l’œil droit. Lui-même avait été blessé au bras gauche, mais nous nous en étions sortis sans blessure trop handicapante. A court de plumes, le Kao ne se démonta pourtant pas. Il disparut alors néanmoins nous comprîmes que ce n’était pas une téléportation ordinaire.
Tous les éléments de l’armure réapparurent en effet autour de nous comme autant de projectiles lancés à pleine vitesse.
Cette attaque se révéla pourtant moins dangereuse que la précédente, les pièces étant moins nombreuses et plus grosses donc plus susceptibles d’être interceptées par mon barrage de tranchants d’Excalibur. Aucun projectile ne passa d’ailleurs ma défense, Ogier n’ayant qu’à intercepter les rares débris potentiellement dangereux.
La tactique de cet adversaire l’ayant conduit à la destruction, il était déjà temps de songer à s’occuper du Kao-lion qui était en train de se reconstituer plus rapidement que ces compères. Celui-ci se situant toujours à une vingtaine de mètres de notre position, je me lançai sur Ogier en lui criant de se préparer à une acrobatie.
Je fis une roue pour me retrouver tête en bas et les pieds sous ses aisselles et déclenchai le Jumping Stone.
- Attention, service express ! hurlai-je en projetant mon allié comme un missile, l’épée tendue droit devant lui.
Surprise, l’armure vivante ne réagit pas assez vite et fut empalée par Ogier qui la transperça littéralement de part en part.
Cette manœuvre éclair nous offrit quelques secondes de répit que je mis à profit pour observer les alentours. Les combats faisaient toujours rage, et si certains s’étaient déplacés vers les groupes de mystiques mûviens affairés autour de certains temples et probablement occupés à réparer les sceaux, les Kaos étaient pour le moment tous contenus, avec plus ou moins de facilité selon les cas. Acatl et Aac dominaient par exemple relativement aisément leur sujet, tandis que Calli et Bolthorn devaient bien plus s’employer.
Je remarquai que Mardouk et son adversaire n’étaient visibles nulle part et je perçus le cosmos d’Aioros au loin, mon ami étant apparemment de nouveau plongé dans un combat. Sans doute avait-il trouvé la reine…
Un cri d’avertissement d’Ogier me tira de mes réflexions : mon adversaire originel venait en effet de réapparaître et se jetait sur moi.
Voyant la pince de crabe fondre sur ma gorge, je voulus parer avec mon bras droit, mais l’avant-bras de la créature se volatilisa pour réapparaître sur mon flanc découvert. Je voulus abaisser ma garde pour l’intercepter toutefois il était trop tard et le coup m’atteint, me coupant le souffle malgré mon armure. Mon réflexe de modifier ma garde se révéla une décision encore plus mauvaise quand je pris en plein visage la protection du biceps de mon adversaire qui me brisa le nez.
Sonné quelques instants par la douleur, je subis un enchaînement rapide de coups de pince téléportés. Je parvins toutefois à me prémunir des plus dangereux en protégeant mes points vitaux. Je plaçai alors mes bras en croix devant mon visage, feignant d’être submergé. Le Kao mordit à la feinte, marquant un temps d’arrêt infime comme il se préparait pour le coup de grâce, et j’en profitai pour le pulvériser d’une double attaque d’Excalibur croisée.
Mon sang coulait d’une douzaine de blessures dont au moins la moitié auraient mérité des soins. Etonné qu’Ogier ne me soit pas venu en aide quand j’étais en difficulté, je le cherchai du regard pour le découvrir aux prises avec les deux autres Kaos.
Ils le harcelaient, usant de téléportation et de télékinésie pour l’attaquer de toute part, si bien que mon allié avait déjà fort à faire pour se protéger. Quelque chose venait de changer, nos adversaires se régénéraient plus vite et utilisaient leurs pouvoirs avec davantage d’efficacité et de rapidité. Quelque part un sceau limitant leurs pouvoirs avait dû être détruit…
Je me lançai au secours de l’homme en plate, tranchant avec Excalibur les jambes des armures. Ogier acheva alors le Kao-lion tandis que l’autre se volatilisait, mais je l’interceptai à l’instinct au moment précis où il se matérialisait à nouveau quelques mètres plus loin. Mon entraînement de chevalier m’avait en effet appris à analyser les tactiques adverses qu’elles soient offensives ou défensives afin de les contrer et, même si la téléportation était une technique peu conventionnelle, mon intuition et mon septième sens commençaient à me permettre de lire leurs déplacements.
Je n’eus cependant pas le temps de savourer longtemps mon joli coup : le Kao-crabe s’était en effet déjà reconstitué et m’attaqua en traître, m’atteignant à l’arrière de la tête. Je remerciai le ciel que le concepteur de mon armure eût privilégié l’efficacité à l’esthétique et doté ma protection d’un casque intégral et non d’une couronne peu couvrante comme certains de mes frères d’armes, auquel cas j’aurais probablement eu le crâne transpercé.
Je fus en tout cas sonné, tombai au sol et seule la prompte intervention d’Ogier me sauva la vie, même si je n’en vis rien. J’avais encore des étoiles devant les yeux quand qu’il m’aida à me relever.
- Allons mon garçon, remets-toi, ils reviennent !
Les trois Kaos me faisaient effectivement à nouveau face et je pris alors conscience que si rien ne se passait nous allions tous mourir ici.
Ils nous attaquèrent et bien que nous nous défendissions vaillamment, l’issue commençait à être évidente. Peut-être allions-nous encore une fois les neutraliser… Mais ils seraient de nouveau sur pied quelques secondes plus tard et tout serait à recommencer. Nos forces allaient décliner progressivement tandis que les leurs se reconstitueraient éternellement, jusqu’à la conclusion inéluctable.
Ils séparaient de plus en plus de parties de leurs armures pour nous attaquer sur plusieurs fronts, employaient de mieux en mieux et avec plus d’efficacité leurs téléportations, si bien que nous étions acculés en défense, les rares attaques que nous pouvions porter étant rapidement annulées par leur régénération.
Ce fut au moment où je pensai que nous n’étions plus qu’à quelques secondes de la rupture que je sentis deux cosmos exploser avec des intensités incroyables, littéralement terrifiantes.
Je restai pétrifié un moment, et, si Ogier ne semblait pas l’avoir perçu, les Kaos paraissaient aussi conscients que quelque chose se passait.
Deux formidables explosions retentirent alors à deux endroits différents de la grande grotte. Je compris à ce moment-là que Mardouk et Aioros avaient décidé de s’employer sans la moindre retenue et que Coh et Moo venaient probablement d’être pulvérisés.
Alors qu’à peine deux secondes s’étaient écoulées depuis qu’avaient retenti les déflagrations, Mardouk apparut entre nous et les trois armures vivantes, nimbé d’une formidable aura.
Je ne distinguai même pas ses mouvements et les techniques employées, mais moins d’un millième de seconde plus tard les trois Kaos avaient été réduits en minuscules échardes. Le Babylonien ouvrit alors une demi-douzaine de passages dimensionnels avec son épée et y précipita les restes des créatures.
Puis il repartit sans même nous adresser un regard ou une parole. Je l’entraperçus ensuite occupé à secourir les autres avec Aioros, pulvérisant d’une chiquenaude des adversaires qui étaient sur le point de nous faire mordre la poussière à l’usure.
- Ils ont enfin décidé de s’employer véritablement, dit Ogier. Jusqu’à présent l’un et l’autre se retenaient car ils voulaient se garder des surprises dans l’hypothèse où nous nous retournerions finalement les uns contre les autres. Les circonstances ont exigé qu’ils franchissent le pas et se fassent définitivement confiance.
- Cette puissance, c’est à peine croyable…
- Oui, je n’aimerais pas avoir à me coltiner un de ces deux-là.
- Et moi donc…
Je les regardai faire avec un sentiment situé à mi-distance entre l’admiration et la crainte. Deux héros dignes des glorieux chants mythologiques, invincibles et implacables, humains et divins à la fois. Une fois que tous les Kaos furent neutralisés ils repartirent sans un mot, probablement déjà concentrés de nouveau sur leurs combats face au roi et la reine.
Leur intervention nous offrit en tout cas plusieurs minutes de répit. Ogier en profita pour me faire profiter de quelques premiers soins, puis nous rejoignîmes un groupe d’Arois près d’un petit temple circulaire. Les soldats nous accueillirent d’un hochement de tête mais paraissaient inquiets, conscients que la situation avait failli nous échapper et qu’au quel cas ils auraient eu peu d’espoir d’inverser la tendance... Les mystiques étaient à l’intérieur du temple, certains semblaient plongés dans une profonde méditation et d’autres récitaient des prières muettes. J’aperçus une sorte de tombeau ouvert au centre de l’édifice où l’un des Kaos reposait probablement jusqu’à ce matin.
Conscient que je ne pouvais ni saisir la nature de leur tâche ni les aider de quelque façon que ce soit, je cherchai du regard les autres alliés de Mardouk. Tous avaient suivi notre exemple et s’étaient rapprochés d’un groupe de compatriotes d’Aac si bien que nous nous retrouvions à présent concentrés en quatre endroits.
A part suivre à distance les explosions cosmiques dégagées par les combats de nos chefs qui avaient déjà repris, nous n’avions guère d’autres choses à faire que d’attendre avec anxiété la fin de l’accalmie. Je remarquai en passant que les blessures de mon compagnon de combat, qui étaient au demeurant minimes par rapport aux miennes, s’étaient totalement refermées alors que je ne l’avais pourtant pas vu s’en occuper.
- Je dois reconnaître qu’Amalthée t’a bien formé, me dit alors Ogier qui s’amusait à faire rouler le pommeau de son épée dans sa main.
- Comment, vous la connaissez ? demandai-je stupidement.
- Allons mon garçon, j’imagine que depuis tout à l’heure tu as eu le temps de remarquer quelques similarités entre nos styles.
Ces paroles me firent l’effet d’un électrochoc, comme si quelque chose d’absolument flagrant s’était passé sous mon nez sans que je m’en rende compte avant que l’on pointe le doigt dessus. Il avait raison et c’était même évident. Bien qu’Excalibur ne fût qu’une épée d’énergie cosmique enfermée dans mes bras et qu’Ogier combattît pour sa part avec une lame véritable, nos styles avaient une ressemblance certaine, presque filiale.
Sans doute mon maître et mon allié s’étaient-ils entraînés ensemble… Vu leurs âges respectifs, il était même probable qu’en fait Amalthée nous avait enseigné son art à tous deux. Quoique cela contredisait mon instinct qui me disait plutôt que ma technique dérivait de celle d’Amalthée qui trouvait elle-même ses origines dans celle d’Ogier, formant une véritable filiation de l’art de l’escrime.
Quand et comment s’étaient-ils connus ?
J’allais l’interroger plus en détail, quand deux Kaos surgirent à nouveau du néant, ayant apparemment retrouvé leur chemin dans les méandres dimensionnels où les avait expédiés Mardouk.
Acatl et Calli furent sur eux presque instantanément et engagèrent le combat. Une nouvelle fois impressionné par la puissance d’Acatl, je fis mine de vouloir les rejoindre, mais Ogier me retint en posant sa main sur mon bras.
Aac apparut alors avec Inanna au milieu de la mêlée, la jeune femme déclenchant à bout portant une technique plutôt impressionnante, car ressemblant à une charge de centaines de démons ailés qui taillèrent en pièce les Kaos.
Un autre Kao, en l’occurrence celui avec des éléments de crabe qui m’avait tant donné de mal quelques minutes plus tôt, se matérialisa soudain près du temple placé sous la vigilance de Bolthorn.
Celui-ci déclencha une attaque à base de glace à laquelle le Kao se soustrait en se téléportant. Néanmoins son esquive ne fit que le mener sur le chemin de mon Excalibur qui fendit le sol sur une quarantaine de mètres avant de le foudroyer au vol. Oui, je commençais à réellement pouvoir anticiper leurs déplacements.
Même si j’étais incapable d’en saisir le fonctionnement et donc d’en imiter le mécanisme, d’après ce que je pouvais en juger, ils créaient des perturbations dans le tissu de l’espace-temps à chaque déplacement que ce fut au départ ou à l’arrivée, et ce simultanément. Quand j’avais le temps de me concentrer sur ces fluctuations, mon septième sens me permettait de les détecter et donc de savoir où ils allaient réapparaître… Je devais me rendre compte également par la suite que les perturbations variaient d’un Kao à l’autre, chacun ayant une fréquence propre, et que j’avais plus de facilité à suivre ceux que j’avais déjà affronté directement.
Quand les Kaos réapparurent ensuite les uns après les autres, nous leur réservâmes à chacun un accueil sur mesure, si bien que cette première vague n’arrivât à toucher aucun d’entre nous.
Lorsqu’ils commencèrent à se reformer de nouveau, nous changeâmes radicalement de tactique par rapport à la première mêlée, en décidant de ne plus nous occuper chacun de nos adversaires de façon isolée. Aac ne combattait ainsi plus directement les armures vivantes, mais se téléportait d’un groupe à l’autre en emportant l’un d’entre nous à chaque fois afin de déplacer nos forces là où elles étaient nécessaires.
Je n’étais cependant pas concerné par ses mouvements, et restai légèrement en retrait, tentant d’abattre les Kaos à la volée lorsque ceux-ci usaient de leur déplacement instantané.
Avec cette approche plus rationnelle et organisée, nous tînmes ainsi en échec nos adversaires pendant un long moment, les détruisant à chaque fois en un minimum de temps et d’effort. Changeant régulièrement de temples au fil de l’avancée du travail des mystiques, nous réduisîmes au minimum les blessures reçues de notre côté, jusqu’au moment où nos opposants décidèrent à leur tour de modifier leur approche pour contrer nos manœuvres.
Leur tactique se contenta d’imiter dans le principe la nôtre : au lieu d’attaquer seuls ou tout au plus en duo, ils concentrèrent simultanément leurs efforts en un même endroit.
Une pluie de centaines de plumes de phénix projetées par télékinésie s’abattit sur le temple où se trouvaient à ce moment-là Inanna, Bolthorn et quelques Mûviens. L’homme de Blue Graad réagit en dressant un mur de glace qui bloqua une bonne partie des projectiles, néanmoins nombreux furent ceux qui se fichèrent dans des armures ou des chairs. Puis les Kaos attaquèrent au corps à corps.
Aac fut prompt à réagir et à amener sur place Acatl et Calli, cependant le nombre de personnes qu’il pouvait transporter en un temps réduit restait limité et l’avantage numérique du côté adverse.
Ne pouvant utiliser mon attaque à grande distance sur une telle mêlée sans prendre le risque de blesser des alliés, je m’apprêtai à me précipiter à leur aide quand Ogier m’arrêta.
- Non, allons là-bas, dit-il en désignant le temple qui était protégé jusque là par les deux amérindiens.
Je voulus protester avant de réaliser qu’il avait probablement raison. J’en eu la confirmation à peine quelques secondes plus tard : les huit Kaos venaient de se téléporter simultanément sur le temple qui n’était plus protégé que par des soldats arois. Ceux-ci se battirent avec courage, mais s’ils étaient parvenus à protéger les prêtres, presque tous étaient déjà morts le temps du féroce combat qui avait eu lieu avant que nous n’arrivions sur les lieux.
Excalibur et l’épée lumineuse d’Ogier tranchèrent dans le vif, nos ennemis étant surpris de nous voir déjà là. Les cinq Kaos survivants se déplacèrent alors vers la position que nous venions d’abandonner, ce qu’Aac avait anticipé, et ils furent accueillis par les attaques combinées d’Inanna et Acatl, une nuée de démons accompagnés de serpents cosmiques, qui finirent le travail en les vaporisant sur place. Si nous les avions stoppés, les pertes étaient très importantes de notre côté.
Les huit armures vivantes renaquirent de leurs cendres à peu près simultanément et se rassemblèrent pour une nouvelle offensive qu’elles n’eurent jamais l’occasion de lancer. Surgi de nulle part, Aioros fondit sur eux comme un aigle sur sa proie, toutes ailes déployées, et les pulvérisa sans qu’elles ne puissent réagir. Mardouk apparut au même moment et ouvrit huit fissures dans le réel, les ailes dorées de mon ami battirent alors l’air, projetant les débris de chaque Kao dans l’un des passages dimensionnels. Je vis que l’un de ces tunnels aboutissait dans le temple que je protégeais à ce moment-là. Les fragments d’armures se déversèrent dans un cercueil similaire à celui que j’avais observé un peu plus tôt que l’un des mystiques arois s’empressa de refermer en prononçant une incantation.
Les deux héros ne perdirent pas de temps et filèrent comme l’éclair avant que nous n’eussions le temps de comprendre et de réaliser pleinement ce qui venait de se passer, sûrement pour s’occuper de Moo et Coh
Alors que je remarquai que les prêtres avaient eux aussi disparu, je perçus des explosions de cosmos accompagnées d’un bruit de tonnerre. Cela dura un moment puis le calme se fit.
Au bout de plusieurs minutes d’attente, je vis mon ami et le Babylonien revenir à pied en discutant tranquillement.
- Il semblerait que cela soit terminé, annonça Aioros.
- Presque, en tout cas, compléta Mardouk. Les prêtres sont en train de finir le travail, mais tous les Kaos sont contenus.
- Ils nous tiendront au courant des progrès par télépathie. En attendant qu’ils vérifient tous les sceaux, nous pouvons nous occuper des blessés… et des morts.
« Par télépathie » avait dit mon ami. Je réalisai qu’à aucun moment je n’avais entendu le moindre son sortir de la bouche des mystiques, ils ne faisaient par exemple qu’articuler leurs prières sans les prononcer. Probablement avaient-ils coordonné par ce moyen la fin des combats dont moi et les autres n’avions été guère plus que des spectateurs. Il me fallut quelques secondes pour accepter l’idée que tout était bien fini et que ces créatures immortelles n’allaient plus revenir à la charge.
Tandis que Mardouk faisait le tour de ses hommes en les félicitant, Aioros vint vers moi et me donna l’accolade.
- Désolé de t’avoir embarqué dans cette galère, me dit-il. La journée se sera révélée encore plus épicée que prévu !
- Pas de problème, répondis-je sans mentir.
Il examina rapidement mes blessures, me racontant pendant ce temps brièvement son combat face à Moo et comment la reine était parvenue à briser un sceau sous son nez.
- Un sacré morceau, conclut-il. Heureusement qu’ils n’ont jamais été à leur maximum…
Je lui rapportai alors le déroulement de mes propres combats et les tactiques que nous avions mises en place. Il écouta le tout d’un air appréciateur avant de conclure que mes blessures devraient guérir en un rien de temps.
- Déploie légèrement ton cosmos autour de ton corps et dans quelques heures ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Nous patientâmes environ deux heures, puis Mardouk annonça que nous pouvions repartir. La remontée prit bien plus de temps que la descente, étant donné que nous étions à présent chargé d’une quinzaine de linceuls. L’ambiance était étrange, partagée entre la fierté de la victoire, la conscience du fait d’être passé à un moment prêt du désastre et la culpabilité causée par tous ceux qui étaient tombés et qui pourraient être encore en vie si nous avions fait d’autres choix à certains moments.
Une fois parvenus à la surface Aac nous remercia, Aioros et moi, pour notre aide et annonça que lui et les siens prenaient les choses en main pour la suite.
Mardouk nous proposa de nous ramener et tandis qu’Aioros échangeait quelques paroles avec Inanna je serrai la main d’Ogier qui se révéla avoir une poigne vigoureuse. Il ne faisait aucun doute dans mon esprit que nous aurions rapidement l’occasion de reparler des leçons qu’il m’avait proposées.
Le Babylonien nous ramena au temple du cap Sounion alors que le soleil se couchait.
- J’enverrai un de mes hommes en ambassade dès demain, dit-il à mon ami. Il faudra aussi retrouver la personne responsable de tout cela.
- J’espère que cette journée marquera le début d’une collaboration fructueuse entre nous.
Ils échangèrent une poignée de main franche et en les voyant je n’avais pas de peine à imaginer qu’ils allaient rapidement devenir les meilleurs amis du monde.
Après m’avoir salué, le Babylonien disparut dans un nouveau passage dimensionnel, nous laissant seuls avec les corps inconscients d’Orphée et de son maître.
Mon ami s’approcha d’eux, décidé à leur faire reprendre connaissance avant de probablement renouveler ses plus plates excuses.
Je décidai de mettre ce moment à profit pour avoir le cœur net des liens entre mon maître et Ogier. Si je n’avais pas demandé davantage de précisions à mon compagnon d’armes, allié de la journée, je pouvais m’en enquérir auprès d’Amalthée.
Je me concentrai sur mon bras droit et Excalibur qui y sommeillait, tout comme elle sommeillait dans l’avant-bras de mon maître. Je ne perçus tout d’abord rien, puis au bout de quelques secondes je sentis que j’avais établi le lien avec celle qui m’avait transformé en un véritable chevalier d’or.
J’utilisai alors Excalibur pour tracer sur le sol un message qui allait également s’écrire à plusieurs milliers de kilomètres de là
« J’ai rencontré un dénommé Ogier. Il dit te connaître. Est-ce vrai ? »
Quelques secondes s’écoulèrent avant que mon bras ne bouge de lui-même, guidé à présent par Amalthée, gravant dans le sol la réponse.
« Oui. Il a été mon maître d’armes. »
Je haussai un sourcil de surprise.
« Quand ça ? »
« Avant que je n’obtienne mon armure. »
Cela semblait impossible, Ogier n’aurait pas dû être né à cette époque-là. Mon bras recommença alors à bouger.
« Surtout ne te bat jamais contre lui. Tu ne serais pas de taille. »
Ha, la franchise parfois blessante de mon cher maître !
«  Cela ne devrait pas arriver » répondis-je diplomatiquement.
- Si tu veux bien me donner un coup de main, me dit Aioros qui était en train d’aider Aristée à se remettre sur pied.
Je gravai un au revoir pour Amalthée avant d’aller aider mon ami.
Alors que nous reprenions la route du Sanctuaire, je repensai à tous les événements de la journée et estimai que j’avais accompli mon devoir au mieux de mes capacités. Je n’avais certes pas saisi tous les tenants et les aboutissants des pourparlers entre Aioros et Mardouk et une partie importante du combat face aux Kaos s’était déroulée sans que je n’aie la moindre prise sur les événements. Sans doute n’avais-je eu une vue finalement partielle, voire superficielle, sur des événements très importants, mais j’avais fait front aux imprévus, pensai-je, en homme de devoir.
J’avais été à la hauteur de ce que l’on m’avait demandé, j’avais agi en soldat discipliné et responsable laissant à d’autres les grandes décisions et les grands actes glorieux, acceptant sans aucune frustration mon rôle secondaire..
J’estimais cependant pouvoir être fier de ce à quoi j’avais contribué. L’entente entre le Sanctuaire et l’alliance menée par Mardouk était à présent réelle et pourrait s’appuyer sur le socle de ce combat commun.
J’avais vu deux hommes exceptionnels se rencontrer pleinement et apprendre à se faire confiance. J’avais fait la connaissance d’un homme qui se révélerait sûrement dans l’avenir un allié fidèle, voire un potentiel ami. J’avais conscience d’avoir accompagné un chevalier d’exception, un homme que j’admirais, et d’avoir été digne de sa confiance et de sa foi en moi.
Oui, j’éprouvais une réelle fierté.


Toi qui lis ces lignes, tu te demandes peut-être pourquoi j’ai décidé de te raconter cette journée avec tant de détails et de précision. Eh bien, mon probable successeur, même si j’ignore combien d’années ou de siècles sépareront le moment où j‘écris ces lignes du moment où tu les liras, je pense que le message que je veux faire passer sera toujours valable.
Alors que ma plume parcourt le parchemin, ces événements commencent déjà à être lointains pour moi, mais la perspective avec laquelle je les regarde à présent ne leur donne que plus de force.
En te faisant vivre toute cette journée du début à sa fin, en te faisant part de tous les états d’âmes par lesquels je suis passé jusqu’à l’euphorie qui était la mienne au moment de rejoindre le Sanctuaire, j’espère dans les prochaines pages de mes modestes mémoires te faire comprendre à quel point rien n’est jamais acquis et comment la vie peut venir rapidement bouleverser tout ce sur quoi on pensait pouvoir s’appuyer.

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